{"id":157165,"date":"2024-06-24T22:47:47","date_gmt":"2024-06-24T20:47:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157165"},"modified":"2024-06-25T09:27:01","modified_gmt":"2024-06-25T07:27:01","slug":"anthologie-4-habiter-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-4-habiter-3\/","title":{"rendered":"#anthologie #04 | habiter l\u2019\u00e9tranger"},"content":{"rendered":"\n<p>Habiter une chambre \u00e0 100 dollars le mois, y entretenir son d\u00e9calage horaire pendant deux ans, aucun rythme de vie, ne plus savoir le nom des jours, attendre n\u2019importe quand la tomb\u00e9e de la nuit, se dire qu\u2019on est parti si loin pour s\u2019enfermer entre quatre murs, \u00e0 l\u2019abri de la langue \u00e9trang\u00e8re, de l\u2019autre, toujours mena\u00e7ant, il a beau sourire et dire bonjour, l\u2019\u00e9viter \u00e0 tout prix, esquiver son regard, sa curiosit\u00e9. S\u2019enfermer l\u00e0, sans table ni chaise, juste un matelas par terre, la valise devant, ouverte sur les v\u00eatements et les quelques livres sauv\u00e9s. Penser \u00e0 tous ceux rest\u00e9s l\u00e0-bas. Habiter ici, o\u00f9 l\u2019absence de biblioth\u00e8que r\u00e8gne.<\/p>\n\n\n\n<p>Habiter l\u2019apart duquel on s\u2019est enfui, retrouver sa chambre intacte, la reconnaitre sans que rien ne remonte dans le ventre, il y a bien une ou deux bribes survivantes, vagues souvenirs, mais on dirait qu\u2019il s\u2019agit du pass\u00e9 d\u2019un autre. C\u2019est \u00e0 en douter de son identit\u00e9, du pr\u00e9nom par lequel la voix de la veille dame m\u2019appelle derri\u00e8re la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Habiter les h\u00f4tels \u00e0 l\u2019heure, lits de passages. draps en sueur, bruit de ventilateurs\u2026 C\u2019est comme si toutes ces chambres r\u00e9unies en formaient une, une chambre mobile, hors du temps, dans un h\u00f4tel qui \u00e0 chaque visite change de nom, d\u2019adresse. Une apr\u00e8s-midi, une matin\u00e9e, rarement la nuit, on s\u2019y rencontre en douce, on y \u00e9crit seul, \u00e0 l\u2019oubli de tous. L\u2019inconnu des pi\u00e8ces m\u2019est toujours familier. Je n\u2019ai jamais eu \u00e0 \u00eatre quelqu\u2019un pour m\u2019y sentir chez moi. On doit quand m\u00eame laisser son passeport \u00e0 la r\u00e9ception, le temps du s\u00e9jour, laisser son identit\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, n\u2019\u00eatre enfin personne pour quelques heures, et la r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 la sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais mieux faire l\u2019amour dans un lit inconnu que dans le mien. J\u2019habite mieux mon corps sans papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Habiter un village o\u00f9 je n\u2019ai jamais vu personne, pas de commerce, pas d\u2019arr\u00eat de bus, un tennis abandonn\u00e9, une cabine t\u00e9l\u00e9phone au combin\u00e9 arrach\u00e9, une \u00e9glise ferm\u00e9e, un cimeti\u00e8re. Ne s\u2019\u00eatre jamais senti aussi seul qu\u2019ici dehors, sous les fr\u00eanes. Les<br>plus beaux ciels \u00e9toil\u00e9s de ma vie, les plus effrayants aussi. L\u2019horizon une impasse. Le suicide n\u2019est plus seulement une id\u00e9e. Le corps retrouv\u00e9 l\u00e0, comme un li\u00e8vre mort dans le champ.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui habite encore la maison vide ? J\u2019y suis retourn\u00e9 pour la vendre. En entrant, j\u2019y distinguais un absent. Il \u00e9tait partout, dans la cuisine, devant la chemin\u00e9e, allong\u00e9 dans le lit encore fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas les lieux mais les vivants que les morts habitent. On les porte tant bien que mal, on retranscrit leurs gestes dans nos visions, leurs voix dans nos \u00e9crits.<\/p>\n\n\n\n<p>Habiter le pr\u00e9au, juste en bas, le matelas une place, la boite en plastique dans lequel on a mang\u00e9 avant de s\u2019endormir, tr\u00e8s tard, quand la fatigue a r\u00e9ussi \u00e0 venir \u00e0 bout de la peur. Le visage cach\u00e9 sous le duvet, les chaussettes d\u00e9passent, seule preuve qu\u2019il y a bien quelqu\u2019un allong\u00e9 l\u00e0. Pas de chaussures. Ou bien cach\u00e9es elles aussi, de peur de se faire voler. \u00c7a a d\u00fb d\u00e9j\u00e0 arriver. Et se retrouver sans chaussures, rien de pire. Ce n\u2019est pas tant de marcher sans. Apr\u00e8s tout, suffit de bien choisir son trajet, des trottoirs sans graviers, et c\u2019est pas si d\u00e9sagr\u00e9able que \u00e7a tant qu\u2019il ne pleut pas. On se sent m\u00eame plus connect\u00e9 avec la terre. Mais le regard des gens, l\u2019attention port\u00e9e sur les chaussettes, c\u2019est insupportable, \u00e7a fait m\u00eame h\u00e9siter \u00e0 oser se relever.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle habite seule depuis au moins une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Quand nous avons emm\u00e9nag\u00e9, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. On s\u2019\u00e9tait crois\u00e9s du regard, sans insistance ni curiosit\u00e9. J\u2019\u00e9tais ado, elle avait une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Rien ne nous destinait \u00e0 nous connaitre. La rue Ritay nous s\u00e9parait. Elle nous s\u00e9pare encore. Elle habite la fa\u00e7ade en face. Aujourd\u2019hui, alors que je rends visite \u00e0 ma m\u00e8re en France, nous nous sommes crois\u00e9s \u00e0 nouveau du regard alors que je s\u00e9chais le linge sur le balcon. Nous nous sommes vus. Aucun signe, aucun sourire, mais la certitude de s\u2019\u00eatre reconnus. Je ne sais rien d\u2019elle, je ne l\u2019ai absolument jamais vue avec quelqu\u2019un. Pas d\u2019ami, pas de famille, \u00e0 croire qu\u2019elle vient de nulle part. Elle mange toujours dos \u00e0 la fen\u00eatre, sous son poster de Daniel Craig. Les cheveux ont blanchi mais elle n\u2019a pas chang\u00e9. On dirait juste qu\u2019elle a un peu d\u00e9teint, perdu de sa couleur, comme une vieille photo. Je ne l\u2019ai jamais rencontr\u00e9e ailleurs que dans sa fa\u00e7ade. \u00c0 croire qu\u2019elle n&rsquo;existe qu\u2019ici, et que je suis le seul \u00e0 savoir. Je r\u00e9alise aujourd\u2019hui combien elle a habit\u00e9 ma vie sans m\u00eame m\u2019en apercevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Et moi, j\u2019habite \u00e0 mon insu la vie de quel \u00e9tranger ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Habiter une chambre \u00e0 100 dollars le mois, y entretenir son d\u00e9calage horaire pendant deux ans, aucun rythme de vie, ne plus savoir le nom des jours, attendre n\u2019importe quand la tomb\u00e9e de la nuit, se dire qu\u2019on est parti si loin pour s\u2019enfermer entre quatre murs, \u00e0 l\u2019abri de la langue \u00e9trang\u00e8re, de l\u2019autre, toujours mena\u00e7ant, il a beau <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-4-habiter-3\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #04 | habiter l\u2019\u00e9tranger<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":456,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6163,6056],"tags":[],"class_list":["post-157165","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04-sereine-berlottier-habiter","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157165","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/456"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=157165"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157165\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=157165"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=157165"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=157165"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}