{"id":157202,"date":"2024-06-25T01:25:09","date_gmt":"2024-06-24T23:25:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157202"},"modified":"2024-06-25T06:50:20","modified_gmt":"2024-06-25T04:50:20","slug":"anthologies-05-l-les-portes-de-lanatolie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-05-l-les-portes-de-lanatolie\/","title":{"rendered":"#anthologie #05 l Les portes de l&rsquo;Anatolie"},"content":{"rendered":"\n<p>Besiktas, Kadikoy, Karakoy, Fathi, Gezi park, Emimonu, Kabatas\u2026 Voyager c&rsquo;est apprivoiser par petites touches l&rsquo;espace. Ces noms me sont devenus familiers sans que je sois capable pour autant de les poser sur une carte. Voyager pour moi c&rsquo;est faire confiance et laisser l&rsquo;inconscient organiser l&rsquo;espace sans m&rsquo;en m\u00ealer. Ma m\u00e9thode n&rsquo;est pas rationnelle et donc totalement inefficace quand il faut se rendre quelque part sans se perdre o\u00f9 passer des heures \u00e0 chercher son chemin. C&rsquo;est un choix. E. veut tout ma\u00eetriser. Avant de partir, il savait tant de choses sur Istanbul l\u00e0 o\u00f9 moi je ne savais rien. Si on m&rsquo;avait demand\u00e9 de dessiner la forme d&rsquo;Istanbul, j&rsquo;en aurais \u00e9t\u00e9 incapable. La ville est \u00e9tendue de part et d&rsquo;autre du Bosphore d\u00e9fiant l&rsquo;id\u00e9e que je me fais ce que des fronti\u00e8res naturelles. Je sais que le Bosphore traverse la ville. Je sais qu&rsquo;il y a deux rives et des \u00eeles aussi. Il y a une corne d&rsquo;or quelque part, mais je ne l&rsquo;ai pas encore situ\u00e9e puisque je refuse de lire une carte. Je ne veux pas savoir. Je veux d\u00e9couvrir aux hasards des rencontres. S&rsquo;il ne tenait qu&rsquo;\u00e0 moi, je ne serais jamais partie pour Istanbul n&rsquo;y connaissant personne. C&rsquo;est un choix comme dans la mani\u00e8re de voyager \u00e0 l&rsquo;aveugle dans un espace dont on ne sait rien. Je ne vais que dans les pays o\u00f9 je sais pouvoir retrouver quelqu&rsquo;un que je connais et qui y habite. Autant dire que je ne vais jamais nulle part. E. a plus de libert\u00e9. Il n&rsquo;a besoin de conna\u00eetre personne. Il va l\u00e0 o\u00f9 il veut avec l&rsquo;assurance de quelqu&rsquo;un qui sait. Notre voyage est balis\u00e9, chaque destination pr\u00e9vue et pr\u00e9par\u00e9e. Il a fait pourtant une exception que je ne m&rsquo;explique pas encore. E. est souvent agac\u00e9 par ma mani\u00e8re d&rsquo;appr\u00e9hender le monde en ing\u00e9nue qui improvise tout le temps. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 surprise de l&rsquo;invit\u00e9 qu&rsquo;il a accueilli \u00e0 notre table pour ce qui \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre notre dernier d\u00eener \u00e0 Istanbul. Il a invit\u00e9 au restaurant panoramique le Dudu, un homme qui a avanc\u00e9 vers nous comme s&rsquo;il portait son corps devant lui. Il \u00e9tait maigre et d\u00e9gingand\u00e9. Ses longs cheveux noirs \u00e9taient ramass\u00e9s en chignon \u00e0 la va-vite \u00e9bouriff\u00e9 sur sa t\u00eate. Sa barbe \u00e9tait longue et tout aussi \u00e9bouriff\u00e9e que son chignon mal fait. Il avait malgr\u00e9 la chaleur un pull que j&rsquo;ai trouv\u00e9 hideux. Dans ce restaurant chic o\u00f9 les serveurs remplissaient \u00e0 mesure que nous les finissions nos verres d&rsquo;eau, on aurait pu penser qu&rsquo;il avait un air n\u00e9glig\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait sans compter son assurance due peut-\u00eatre \u00e0 sa taille haute. En tous les cas il for\u00e7ait la d\u00e9f\u00e9rence des serveurs qui le traitait comme s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 une star de cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>Son nom est Servet et voil\u00e0 ce qu&rsquo;il nous a dit \u00e0 E et \u00e0 moi apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre assis \u00e0 notre table d&rsquo;une traite (je retranscris de m\u00e9moire) :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je ne sais plus l&rsquo;\u00e2ge quand je suis all\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Je m&rsquo;appelle Servet. Mais tu peux me donner le nom que tu veux. Tu peux m\u00eame dire Serviette si tu veux. Je suis kurde. Le ma\u00eetre, il est turc. Il ne me comprend pas et je ne le comprends pas non plus. Il va voir ma m\u00e8re. Il dit \u00e0 ma m\u00e8re : ton fils ne parle pas. Ma m\u00e8re dit : mon fils parle. Le ma\u00eetre dit : non il ne parle pas. Il a un probl\u00e8me. Ma m\u00e8re dit : non pas de probl\u00e8me, il parle. Non, dit le ma\u00eetre. Oui, dit ma m\u00e8re. Et elle m&rsquo;appelle et je r\u00e9ponds. Je parle. Le ma\u00eetre n&rsquo;avait jamais dit Servet. S&rsquo;il ne dit pas Servet je ne peux pas r\u00e9pondre alors je ne parle pas. Le ma\u00eetre dit qu&rsquo;il rentre chez lui. Ma m\u00e8re dit non. Ma m\u00e8re c&rsquo;est un crocodile. Elle dit non. Elle dit il est midi, tu manges. Le ma\u00eetre dit non, je ne mange pas. Ma m\u00e8re crocodile dit oui tu manges. Non, dit le ma\u00eetre. Ma m\u00e8re demande \u00e0 ma s\u0153ur de pr\u00e9parer du pain avec du fromage. Elle le donne au ma\u00eetre et elle dit : tu peux manger ici avec nous si tu veux. Si tu ne veux pas, tu peux partir avec le pain et le fromage. Il est midi. Quand c&rsquo;est midi, tu manges.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous en \u00e9tions aux ap\u00e9ritifs. Je mangeais du poulpe grill\u00e9 et de la pur\u00e9e de poivrons dans un restaurant panoramique \u00e0 Istanbul. Les lumi\u00e8res de la ville dessinaient une frise bleu et or o\u00f9 on devinait le d\u00f4me et les minarets des mosqu\u00e9es. J&rsquo;avais bu du vin et j&rsquo;\u00e9tais un peu ivre. Servet me faisait rire. E semblait plus d\u00e9tendu que d&rsquo;habitude. Il avait toujours l&rsquo;air grave de quelqu&rsquo;un qui porte le monde sur ses \u00e9paules tant il est entour\u00e9 de gens inconscients de la gravit\u00e9 de leur moindre petite d\u00e9cision et des cons\u00e9quences qu&rsquo;elles peuvent avoir sur l&rsquo;avenir de la plan\u00e8te. Dans mon ivresse, je comprenais que E. n&rsquo;aimait pas l&rsquo;inconscience et je me demandais pourquoi il m&rsquo;avait choisi et pourquoi je me laissais commander quand j&rsquo;ai trouv\u00e9 une question \u00e0 poser qui lui ferait sans doute plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai demand\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;Servet est ce que les Kurdes ont ouvert les portes de l&rsquo;Anatolie ?<\/p>\n\n\n\n<p>E. \u00e9tait fi\u00e8re de ma question comme celle d&rsquo;une bonne \u00e9l\u00e8ve avec laquelle il a eu beaucoup de patience et cette patience enfin paye. L&rsquo;appel \u00e0 la pri\u00e8re a commenc\u00e9 comme pour c\u00e9l\u00e9brer avant que Servet ne r\u00e9ponde, mon petit accomplissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Servet nous a fait un long d\u00e9veloppement dont je n&rsquo;ai plus aucun souvenir tant j&rsquo;avais bu de vin. II avait notamment expliqu\u00e9 qui \u00e9taient les Kurdes. Je ne me souviens que d&rsquo;une chose \u00e0 la fin de sa parole. Les Kurdes \u00e9taient les premiers habitants de l&rsquo;Anatolie. Les turcs disent qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de porte \u00e0 ouvrir. Mais ils ont du passer pourtant parce qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas de l&rsquo;Anatolie. Ils refusent de dire que les Kurdes ont ouvert les portes d&rsquo;Anatolie parce qu&rsquo;ils disent qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de porte. Tu comprends?<\/p>\n\n\n\n<p>Je comprend une chose c&rsquo;est que les portes de l&rsquo;Anatolie me font r\u00eaver et le corps de Servet aussi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Besiktas, Kadikoy, Karakoy, Fathi, Gezi park, Emimonu, Kabatas\u2026 Voyager c&rsquo;est apprivoiser par petites touches l&rsquo;espace. Ces noms me sont devenus familiers sans que je sois capable pour autant de les poser sur une carte. Voyager pour moi c&rsquo;est faire confiance et laisser l&rsquo;inconscient organiser l&rsquo;espace sans m&rsquo;en m\u00ealer. Ma m\u00e9thode n&rsquo;est pas rationnelle et donc totalement inefficace quand il faut <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-05-l-les-portes-de-lanatolie\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #05 l Les portes de l&rsquo;Anatolie<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":624,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6193,6056],"tags":[6231,4239,6081,6232,6233],"class_list":["post-157202","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05-novarina-porte-son-corps-devant-lui","category-cycle-ete-2024","tag-anatolie","tag-conquete","tag-istanbul","tag-kurdes","tag-turc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157202","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/624"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=157202"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157202\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=157202"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=157202"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=157202"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}