{"id":157274,"date":"2024-06-25T11:36:04","date_gmt":"2024-06-25T09:36:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157274"},"modified":"2024-06-25T11:39:39","modified_gmt":"2024-06-25T09:39:39","slug":"anthologie-06-deux-seuls","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-deux-seuls\/","title":{"rendered":"#anthologie #06 | Deux, seuls"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">En point de mire, le Boucornine (dont il ignorerait toujours le nom) et comme seule musique (il n\u2019avait pas r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 son mp4 et ses chansons favorites du moment) le son sourd de ses pas dans la torpeur de la fin de matin\u00e9e, lui-m\u00eame \u00e9cras\u00e9 par l\u2019aveu de la veille et an\u00e9anti d\u00e9j\u00e0 par ce qu\u2019il avait d\u00e9clench\u00e9 ; derri\u00e8re lui, elle, qui le suit, le regard accroch\u00e9 \u00e0 la montagne devant elle (la montagne au nom \u00e9trange dont elle apprendrait la signification bien plus tard), car le soleil tape fort et qu\u2019il lui faut un objectif, son moyen \u00e0 elle pour ne pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de fuir, de faire retraite dans un trou profond, le plus loin possible, et hurler \u00e0 l\u2019injustice ; dans un voyage de si mauvaise augure, qui avait si mal commenc\u00e9 (son avion en retard de cinq heures, sa valise perdue, son arriv\u00e9e \u00e0 la nuit noire et par-dessus le march\u00e9, ses yeux \u00e0 elle qui lui avaient arrach\u00e9 son secret) tout semblait s\u2019\u00eatre ligu\u00e9 contre lui pour qu\u2019il d\u00e9teste ce pays ; les toits plats des maisons, leur blancheur qui se cognait au rose des lauriers, venaient r\u00e9veiller en elle quelque chose de l\u2019enfance, aucun nom de lieu pourtant, juste une \u00e9vocation, et pour seule tendresse, le bleu des moucharabiehs (mashrabiya en arabe, et michraba serait un jour un mot qu\u2019elle prononcerait pour se souvenir d\u2019elle \u00e0 cet instant) et les chats errants auxquels elle se comparait, marchant \u00e0 l\u2019aveuglette, s\u2019obligeant \u00e0 avancer les yeux ferm\u00e9s sur le large trottoir, sans autre but que celui d\u2019atteindre le bourg, un pas apr\u00e8s l\u2019autre pour tromper les pens\u00e9es et les bouff\u00e9es de col\u00e8re, des pas \u00e9touff\u00e9s jusqu\u2019aux rues pav\u00e9es enfin o\u00f9 elle pourrait se tordre les pieds, des rues \u00e9trangement propres ici apr\u00e8s la salet\u00e9 des abords de la ville, vides aussi \u00e0 cette heure de la journ\u00e9e, trop chaude, o\u00f9 personne ne se risquait, o\u00f9 l\u2019ombre inesp\u00e9r\u00e9e d\u2019un mur enveloppait de bleu tout ce qu\u2019elle regardait, comme pour adoucir le cours de ses pens\u00e9es, tandis qu\u2019elle tendait l\u2019oreille vers les portes clout\u00e9es pour tenter de saisir les bribes d\u2019une vie et oublier la sienne ; \u00e0 vive allure, obs\u00e9d\u00e9 par ses pas \u00e0 elle derri\u00e8re lui et par cette pr\u00e9sence effac\u00e9e, oblit\u00e9r\u00e9e par le constat invraisemblable de la trahison, par cette amertume qu\u2019il lisait dans ses l\u00e8vres ferm\u00e9es, dans le son \u00e9teint de sa voix, il grimpait comme pour la semer, son appareil photo \u00e0 bout de bras, le regard baiss\u00e9 vers le sol, conscient dans l\u2019instant de porter un pantalon bleu roi qui rivalisait avec le bleu ambiant ; plus elle montait plus elle allait vers le bleu maintenant, le bleu pur du ciel qui la rass\u00e9r\u00e9nait, elle \u00e9tait seule d\u00e9sormais, il avait disparu de sa vue, et dans les escaliers larges comme des paliers, elle posa son sac \u00e0 dos, s\u2019assit \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un mur fissur\u00e9, parcouru de fils \u00e9lectriques, le temps de boire un peu d\u2019eau avant de repartir, les yeux lev\u00e9s vers le minaret au sommet surmont\u00e9 d\u2019un croissant (dont la pr\u00e9sence consistait \u00e0 l\u2019origine en une simple d\u00e9coration architecturale m\u00eame si, avec le temps, il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019\u00e9quivalent de la croix chr\u00e9tienne ou de l\u2019\u00e9toile de David), et elle essuya une larme \u00e9chapp\u00e9e malgr\u00e9 elle ; quand ils se crois\u00e8rent au hasard d\u2019une ruelle et d\u00e9ambul\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te en silence, observant les d\u00e9tails cisel\u00e9s dans la pierre des portes, les mosa\u00efques ornant les murs salis, les frises, les rectangles, les rosaces jaunes, vertes, bleues, les fen\u00eatres \u00e0 jalousie, ils eurent conscience l\u2019un et l\u2019autre tant leurs pens\u00e9es toujours avaient jailli d\u2019un m\u00eame \u00e9lan, de placer leurs pas dans les pas de milliers d\u2019hommes et de femmes ayant gravi les m\u00eames marches, creus\u00e9es en leur milieu, et dont l\u2019incurvation attirait le regard et tout de suite le pied, peut-\u00eatre l\u2019eau aussi comme dans cette autre ruelle o\u00f9 elle s\u2019\u00e9coulait, de haut en bas, serr\u00e9e dans la largeur d\u2019un pav\u00e9, cessant sa course l\u00e0 o\u00f9 la rue remontait ; il acc\u00e9l\u00e9ra alors avec une sensation de libert\u00e9 rarement \u00e9prouv\u00e9e, d\u00e9charg\u00e9 du poids de son secret et de ses cons\u00e9quences, l\u00e9ger de ce nouvel amour qui le porte et l\u2019\u00e9l\u00e8ve, lui donne des ailes, une jeunesse seconde, il se veut libre d\u2019aimer enfin, respire \u00e0 pleins poumons cet air chaud qui nourrit sa passion qu\u2019il vivra jusqu\u2019au bout, quoi qu\u2019il arrive, et \u00e0 chaque photo qu\u2019il enferme dans son appareil, c\u2019est \u00e0 cette autre qu\u2019il pense, la retrouvant \u00e0 chaque beaut\u00e9 furtive inscrite dans la pierre ou la mosa\u00efque ; elle, \u00e9tourdie de fatigue et calme \u00e9trangement, seule, admire les escaliers peints en blanc, orn\u00e9s de jarres remplies de fleurs, les arcades vo\u00fbt\u00e9es qui diffusent un peu de fra\u00eecheur, d\u00e9coup\u00e9es parfois telles des dentelles de pierre, les minuscules patios verdoyants d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9vadent des parfums de jasmin, et elle s\u2019\u00e9tonne presque de se retrouver dans la chaleur de la rue, sans plus rien au-dessus de la t\u00eate que le ciel envo\u00fbtant de bleu, \u00e0 la merci des regards derri\u00e8re les balcons ouvrag\u00e9s comme les persiennes, surprise aussi de devoir s\u2019\u00e9carter devant une voiture gar\u00e9e l\u00e0 en haut du village, dans un silence de sieste, glissant le pied sur les carrelages fatigu\u00e9s, effac\u00e9s, du mausol\u00e9e de Sidi Bou Sa\u00efd dont une l\u00e9gende raconte que son occupant ne serait autre que saint Louis, qui, d\u00e9guis\u00e9 en berger se serait retir\u00e9 l\u00e0 sur la colline (le Djebel Menara, elle en aimerait le nom, pour ce que cette \u201cmontagne du phare\u201d lui aurait r\u00e9v\u00e9l\u00e9) ; il ne descendra pas l\u2019escalier au pied duquel une femme au foulard rouge et blanc s\u2019est assise dans le soleil, il arpente maintenant une rue o\u00f9 une \u00e9tudiante portant le hijab, enti\u00e8rement couverte d\u2019une abaya stricte, chauss\u00e9e de baskets et portant des gants noirs, dessine, assise sur le sol, alors que d\u2019autres jeunes femmes plus ou moins couvertes s\u2019essayent plus loin \u00e0 capter un \u00e9l\u00e9ment architectural de la ville (une \u00e9cole nationale d\u2019architecture et d\u2019urbanisme est install\u00e9e ici, rue Habib Tameur, il l\u2019a lu dans un guide) ; elle, sur les hauteurs de Sidi Bou Sa\u00efd, honore d\u2019une respiration calm\u00e9e l\u2019\u00e9trange montagne aux deux pointes, le Boucornine, toujours devant elle au d\u00e9tour d\u2019une rue, baignant dans une brume l\u00e9g\u00e8re \u00e0 cette heure du jour, aux flancs d\u2019un bleu sombre plongeant dans la mer turquoise, et elle poursuit sa balade jusqu\u2019au cimeti\u00e8re marin, enveloppant de son regard la M\u00e9diterran\u00e9e belle et mortelle, et des bruits \u00e9touff\u00e9s lui parviennent, de pleurs qui se rendent, de renoncements, de lassitude, d\u2019effroi d\u00e9sempar\u00e9, de col\u00e8res aussi qui r\u00e9veillent la sienne si p\u00e2le, si stupide, si \u00e9go\u00efste, et c\u2019est le grondement du malheur noy\u00e9 maintenant qui l\u2019assaille, et elle s\u2019en empare pour le dresser hors de l\u2019eau, hors de toute cette vacuit\u00e9 bleue, elle qui a la chance de passer d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre sans encombre, de survoler les vagues ses papiers \u00e0 la main, avec pour seule peine celle de ce grand vide en elle, alors elle fredonne pour les \u00e2mes mortes, pour les espoirs engloutis, pour les destins ab\u00eem\u00e9s, un <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=D7os9V-n7rs\">chant<\/a> surgi de sa m\u00e9moire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En point de mire, le Boucornine (dont il ignorerait toujours le nom) et comme seule musique (il n\u2019avait pas r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 son mp4 et ses chansons favorites du moment) le son sourd de ses pas dans la torpeur de la fin de matin\u00e9e, lui-m\u00eame \u00e9cras\u00e9 par l\u2019aveu de la veille et an\u00e9anti d\u00e9j\u00e0 par ce qu\u2019il avait d\u00e9clench\u00e9 ; 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