{"id":157408,"date":"2024-06-25T16:02:07","date_gmt":"2024-06-25T14:02:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157408"},"modified":"2024-06-25T19:42:57","modified_gmt":"2024-06-25T17:42:57","slug":"anthologie-06-sentir-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-sentir-le-monde\/","title":{"rendered":"#anthologie #06 | Sentir le monde"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 malade de solitude au point de songer \u00e0 me jeter d\u2019une passerelle. Les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s n\u2019ont pas pu, n\u2019ont pas su ouvrir les yeux sur la splendeur de Paris depuis les Buttes Chaumont. Elle les aurait d\u00e9tourn\u00e9s de leur projet de non-retour. Je ne me sens jamais seule, s\u00e9par\u00e9e, d\u00e9truite, abandonn\u00e9e, m\u00eame si je suis souvent physiquement isol\u00e9e. En raison de la beaut\u00e9, en raison de la laideur, qui elle aussi a ses beaut\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour, \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019heure ou blanchit la campagne&nbsp;\u00bb, je me l\u00e8ve dans une maison endormie. Je sors dans le jardin. La chouette effraie, locataire du pigeonnier, chuinte une derni\u00e8re fois dans la nuit qui s\u2019enfuit. Je suis la seule \u00e0 regarder la lune p\u00e2lir \u00e0 la gauche du grand c\u00e8dre, la seule \u00e0 sourire au li\u00e8vre qui d\u00e9tale, la seule \u00e0 entrevoir le trafic matinal des merles et des corneilles. Les palombes roucoulent d\u00e9j\u00e0. Le pic-vert s\u2019\u00e9gosille aux alentours&nbsp;; l\u2019espace lui appartient.&nbsp;&nbsp;Ah, le loriot&nbsp;! Celui-l\u00e0, on ne l\u2019entend pas souvent. Mais, c\u2019est une huppe&nbsp;! Je voudrais \u00eatre elle, une femme oiseau \u00e0 la belle coiffe, au long bec recourb\u00e9. Elle sautille sur le gravier, l\u00e0 devant moi&nbsp;: \u00ab&nbsp;un, deux, trois soleil&nbsp;\u00bb, elle s\u2019arr\u00eate, ne bouge plus. M\u00eame son \u0153il est immobile, elle retient l\u2019instant. Elle repart, \u00ab&nbsp;un, deux, trois soleil&nbsp;\u00bb, dans l\u2019odeur du tilleul, d\u00e9licate \u00e0 cette heure, mais qui deviendra pr\u00e9gnante \u00e0 midi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre le seul, la seule. Tout le monde a fait cette exp\u00e9rience heureuse ou malheureuse. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0 ne pas porter de blouse d\u2019uniforme lorsque j\u2019\u00e9tais en 11<sup>\u00e8me<\/sup>. Une institutrice idiote trouvait que le bleu ciel ne convenait pas \u00e0 une petite fille en deuil. Mais, je suis la seule, ce matin, \u00e0 voir \u00e9merger le vieux moulin d\u2019une brume l\u00e9g\u00e8re, diaphane, bleut\u00e9e, signe de beau temps. Je me sens accompagn\u00e9e de tous les paysans des g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es qui l\u2019ont regard\u00e9 avant moi, portant leurs c\u00e9r\u00e9ales \u00e0 moudre au meunier. Je les entends&nbsp;qui encouragent leurs chevaux ahanant dans la c\u00f4te. Je les entends penser&nbsp;: ils supputent le rendement de leur r\u00e9colte.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 une enfant solitaire au sein d\u2019une nombreuse fratrie. J\u2019aime retrouver cette sensation d\u2019isolement de mon jeune \u00e2ge, l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans une \u00eele et de tenir les flots \u00e0 distance.&nbsp;&nbsp;\u00catre \u00e0 la fois soi et un autre. Le soi social, familial, ordonn\u00e9 et l\u2019autre soi, priv\u00e9, secret, cach\u00e9. Seule et libre comme un enfant. Neuve, comme la lumi\u00e8re de chaque matin, candide comme chaque fleur juste \u00e9close.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je me mets \u00e0 ma table de travail. J\u2019ai troqu\u00e9 la chaise ancienne pour un fauteuil ergonomique, mon stylo pour un clavier. Qu\u2019importe les outils, le projet est le m\u00eame. Autour de moi, le silence. Devant moi, au travers des fen\u00eatres, un paysage fa\u00e7onn\u00e9 par les ans et les travaux des hommes. En moi, le bouillonnement des mots qu\u2019il faut laisser sortir, s\u2019\u00e9couler en ondes bienfaisantes. Le camion de ramassage du lait passe sur la route au bout de mon jardin. Il me dit que quelque fermier vient de traire son troupeau. Je me souviens, je r\u00eave. La vieille \u00e9table est \u00e0 la droite de la maison, dans son jus. Les places des vaches portent encore leur nom&nbsp;: Allure, Banjo, Dauphine, Fannette, Gr\u00e2ce\u2026 La traite est faite. Elles vont bient\u00f4t sortir, faire tinter leurs cloches, en s\u2019\u00e9brouant, aller \u00e0 l\u2019abreuvoir, puis \u00eatre men\u00e9es \u00e0 pa\u00eetre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, mes mots sortent de leur silence, se bousculent dans mon cr\u00e2ne, se forment dans ma bouche. Ils ont le go\u00fbt du lait, l\u2019odeur chaude du foin de la grange, le son du ramage des oiseaux. Mon seul bien est en moi-m\u00eame, j\u2019ai bien de la chance d\u2019avoir ce bien singulier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le monde vient me parler. Il vient parler \u00e0 celle qui, seule, l\u2019\u00e9coute passionn\u00e9ment.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 malade de solitude au point de songer \u00e0 me jeter d\u2019une passerelle. Les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s n\u2019ont pas pu, n\u2019ont pas su ouvrir les yeux sur la splendeur de Paris depuis les Buttes Chaumont. Elle les aurait d\u00e9tourn\u00e9s de leur projet de non-retour. Je ne me sens jamais seule, s\u00e9par\u00e9e, d\u00e9truite, abandonn\u00e9e, m\u00eame si je suis souvent physiquement <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-sentir-le-monde\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #06 | Sentir le monde<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":670,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6227,6056],"tags":[],"class_list":["post-157408","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06-roud-aragon-seul","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157408","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/670"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=157408"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157408\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=157408"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=157408"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=157408"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}