{"id":157443,"date":"2024-06-25T17:26:11","date_gmt":"2024-06-25T15:26:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157443"},"modified":"2024-06-25T19:40:52","modified_gmt":"2024-06-25T17:40:52","slug":"anthologie-06-suzanne-part","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-suzanne-part\/","title":{"rendered":"#anthologie #06 | Suzanne part"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Suzanne regarde les siens endormis puis sort sans son portable. La nuit est en fin de course, elle devine les contours des arbres, la petite all\u00e9e, l\u2019entr\u00e9e du garage, le portail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au d\u00eener hier soir, les mots ne lui venaient plus. Elle avait nourri la famille, fait la vaisselle, essuy\u00e9, rang\u00e9, dress\u00e9 la table pour le petit d\u00e9jeuner. Elle n\u2019\u00e9tait pas all\u00e9e se coucher. Cette nuit ne ressemblait pas aux autres, les ombres projet\u00e9es semblaient nouvelles dans la cuisine o\u00f9 elle avait laiss\u00e9 juste l\u2019\u00e9clairage sous la hotte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une \u00e9trange conscience d\u2019elle-m\u00eame l\u2019avait saisie. Ensemble mais si seule. Seule dans ses pens\u00e9es, seule dans ses d\u00e9sirs, seule \u00e0 faire vivre ce petit monde. Certes oui des \u00e9changes, des c\u00e2lins, des rires complices, des bouts de vie se c\u00f4toyant, s\u2019immis\u00e7ant les uns dans les autres, adopter le vocabulaire de l\u2019un, finir par se ressembler, avoir besoin de l\u2019autre, ne vivre que pour eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle sort, elle sent l\u2019humidit\u00e9 des graviers sous ses chaussures glissantes. Sensation pr\u00e9cise de respirer \u00e0 nouveau, rien qu\u2019en ayant fait trois pas loin de la maison. Ros\u00e9e sur le pare-brise qu\u2019elle absorbe avec un vieux mouchoir. Cl\u00e9, contact, d\u00e9marrage, allumage des feux, moteur qui tourne doucement, portail, emprunter rue, avenue, d\u00e9partementale, nationale et autoroute \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ecouter juste le moteur, \u00e9couter le nouveau pouvoir qu\u2019elle se d\u00e9couvre. Une voix forte qui lui donne des ordres, qui lui ordonne de lui ob\u00e9ir maintenant. Voix int\u00e9rieure de sa solitude oubli\u00e9e, ni\u00e9e, malmen\u00e9e, au rebut, archiv\u00e9e dans la cave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le soleil se laisse deviner. Il arrive. Paysages flous aper\u00e7us \u00e0 130 \u00e0 l\u2019heure, s\u2019arr\u00eater dans une station-service. S\u2019offrir un caf\u00e9 et un croissant. Percevoir des bouts de conversations du petit matin en hollandais, en anglais, des monologues aux portables. Elle respire, elle s\u2019\u00e9tire, elle est une, elle est seule, seule \u00e0 d\u00e9cider de la marche \u00e0 suivre. Elle s\u2019enivre de cette conscience, elle jouit de sa puissance. Seule, au sommet de son d\u00e9sir de fuite. Seule, sans regrets, sans penser \u00e0 son petit monde qui se r\u00e9veille sans elle. Seule dans ce matin qui s\u2019ach\u00e8ve, seule parmi ces voyageurs, seule \u00e0 choisir la route \u00e0 suivre. Survivre \u00e0 son exil, suivre son \u00e9lan\u2026 elle se dit qu\u2019il est midi, que le march\u00e9 sur la place a d\u00fb se vider de ses marchands, que le t\u00e9l\u00e9phone de la maison a d\u00fb sonner, que les enfants doivent l\u2019attendre et s\u2019inqui\u00e9ter. Elle balaie ces pens\u00e9es d\u2019un geste devant elle. Ses enfants ne sont pas n\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suzanne regarde les siens endormis puis sort sans son portable. La nuit est en fin de course, elle devine les contours des arbres, la petite all\u00e9e, l\u2019entr\u00e9e du garage, le portail. Au d\u00eener hier soir, les mots ne lui venaient plus. 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