{"id":158332,"date":"2024-06-27T21:15:57","date_gmt":"2024-06-27T19:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158332"},"modified":"2024-06-27T21:15:58","modified_gmt":"2024-06-27T19:15:58","slug":"anthologie-07-au-fond-de-la-riviere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-07-au-fond-de-la-riviere\/","title":{"rendered":"#anthologie #07 | au fond de la rivi\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Au fond de la rivi\u00e8re on voit passer des tanches, elles arpentent les fonds et reviennent parfois \u00e0 la lumi\u00e8re pour boire de l\u2019oxyg\u00e8ne. Tout en bas, elles gonflent les dorsales et rentrent dans un n\u0153ud de fils de fer, ramass\u00e9s dans la glaise. Des bo\u00eetes de conserve font office de gueuloir pour les grenouilles au gros cou, elles s\u2019enflent et sifflent dans l\u2019eau noire. Quelques anguilles s\u2019enroulent le long des gerbes de ferrailles. Toi, tu as \u00e9lu domicile parmi eux pour en finir avec les repr\u00e9sailles du monde. Mais le fond de la rivi\u00e8re a des sandres \u00e0 marmonner. Parfois les yeux des anguilles ont des ventres d\u2019oiseaux, ils gonflent dans l\u2019eau, irradient de chants les bas-fonds qui se tordent, l\u2019effet Doppler fait battre des sons graves. Tu tends l\u2019oreille, les alv\u00e9oles essaient de respirer mais le courant tire les chevilles pour t\u2019enfoncer encore, dans cette eau si sombre o\u00f9 tu n\u2019as jamais pied. Tu te blesses dans l\u2019enchev\u00eatrement des branches, et dans tes cheveux, les algues pourrissantes ont laiss\u00e9 des n\u0153uds visqueux. Quelque chose lutte dans tes bras, tes pieds se prennent dans la ferraille, l\u2019eau noire remue et monte, jusqu\u2019\u00e0 ne plus rien voir. Les mains forment alors des prises vigoureuses sur tout ce qui s\u2019attrape&nbsp;: les cailloux, les branches tordues, le corps des ombres dans le tien, la maladie des algues qui fait flotter le temps, tout se d\u00e9sagr\u00e8ge entre les doigts, n\u2019est plus qu\u2019onde marine, des grains ind\u00e9tectables, perdus dans l\u2019eau boueuse. Ton corps c\u00f4toie alors, \u00e0 force de fouiller, des particules laiteuses et molles, comme des individus spoli\u00e9s de leur squelette. Et dans tes jambes, le sursaut des racines fait un bond contre toi, comme une raie \u00e9lectrique qui t\u2019envoie une d\u00e9charge. Ta gorge enti\u00e8re s\u2019enrichit de boue, de suffocation, de bulbes gras. Tu deviens, \u00e0 vouloir respirer, un pleutre empot\u00e9. Tout glisse entre tes doigts, cette mati\u00e8re pourrissante aux pustules glissants, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des paumes, le g\u00eete amer d\u2019araign\u00e9es douces. Alors tombe, tombe de ton socle. La main d\u00e9rape. Le pied s\u2019enfonce dans la vase, bouche \u00e0 succions jusqu\u2019\u00e0 la hanche. Ouvre les bras jusqu\u2019\u00e0 chercher par tous les bords, tout ce qui pourrait entraver la chute. Le brouillon des ronces qui t\u2019agrippent, les gros poissons de vase, ceux qui se cachent et n\u2019aboient pas. Mais ils passent pr\u00e8s de toi, soul\u00e8vent les coudes quand ils vont jusqu\u2019\u00e0 la surface, rampant leur bec avide d\u2019air. Tu te laisses porter, soulever lentement, crapaud molli d\u00e9rivant sur un fil, avec en m\u00e9moire la berge et ses \u00eelots, la pierre ardente huil\u00e9e de lumi\u00e8re, est-ce encore possible. Rena\u00eetre \u00e0 l\u2019air libre. Est-ce encore. Ton front debout pr\u00eat \u00e0 se rompre, surgit hors de l\u2019eau, et l\u00e0, soudain, couvert de boue jusqu\u2019aux cheveux, tu pousses un cri, c\u2019est devant toi, ouvert par-dessus, \u00e9norme et flasque, un ciel crayeux peinant dans ses ronflements ti\u00e8des, il se d\u00e9barrasse de ses bras \u2013 et couche un rire dans ta lumi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au fond de la rivi\u00e8re on voit passer des tanches, elles arpentent les fonds et reviennent parfois \u00e0 la lumi\u00e8re pour boire de l\u2019oxyg\u00e8ne. Tout en bas, elles gonflent les dorsales et rentrent dans un n\u0153ud de fils de fer, ramass\u00e9s dans la glaise. 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