{"id":15840,"date":"2019-10-17T12:10:11","date_gmt":"2019-10-17T10:10:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=15840"},"modified":"2019-11-15T17:35:15","modified_gmt":"2019-11-15T16:35:15","slug":"silhouettes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/silhouettes\/","title":{"rendered":"Voix"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Masses des tours verticales dress\u00e9es comme de gigantesques stylos dessinant \u00e0 la surface de la Terre leurs silhouettes de gratte-ciel pointus comme les pics d&rsquo;une cha\u00eene de montagnes, vision d&rsquo;aigle, vue panoramique \u00e0 couper le souffle, la ville ancienne, \u00e0 la base du quartier d&rsquo;affaires, est \u00e0 peine visible sous forme de minuscules parcelles pas plus grosses qu&rsquo;un pixel. Sous terre, la ville renvers\u00e9e, parkings, m\u00e9tro, tunnels routiers, c\u00e2bles, tuyaux, salles des machines, b\u00e9ton, turbines de ventilation, sorties de secours, \u00e9clairage fantomatique, signaux, fl\u00e8ches, panneaux, feu rouge, feu vert, monde binaire, monde \u00e0 l&rsquo;envers, sans air, plat, bas, \u00e9triqu\u00e9, r\u00e9tr\u00e9ci, sombre, triste, p\u00e9nitentiaire. Quelque part dans un vieil immeuble de la ville ancienne, elle parle dans un micro en se regardant sur un \u00e9cran &#8211; dehors dedans &#8211; corrige la mise en sc\u00e8ne de l&rsquo;image et du son &#8211; trop ceci pas assez cela &#8211; ajoute des faisceaux de lumi\u00e8re, une ambiance, du rythme, des percussions &#8211; moins fort trop en retrait &#8211; d\u00e9clenche l&rsquo;enregistrement de la vid\u00e9o, la balance sur les r\u00e9seaux sociaux &#8211; qui suis-je o\u00f9 vais-je &#8211; la regarde flotter sur les vagues du Web, pour qui de qui vers qui, pourquoi la repr\u00e9sentation virtuelle, quelle r\u00e9alit\u00e9&#8230; Trajet matinal, r\u00e9it\u00e9ration, automatismes, les pens\u00e9es flottent, force de l\u2019habitude, les pieds avancent, bient\u00f4t le carrefour et les feux tricolores, le passage pi\u00e9tons, la banque juste en face, petit salut \u00e0 R\u00e9mi, prendre le temps, m\u00eame si\u2026 pressentiment, regard jet\u00e9 au loin, l\u2019\u0153il d\u00e9c\u00e8le un je ne sais quoi, un manque, un vide, une modification imperceptible, un changement non identifi\u00e9, le malaise fait place \u00e0 de l\u2019inqui\u00e9tude, le vide est une absence, R\u00e9mi n\u2019est pas visible, R\u00e9mi n\u2019est pas l\u00e0, comme d\u2019habitude, comme tous les matins, au coin de la rue, devant la banque, avec son grand sac et son chien\u2026 le regard insiste, aper\u00e7oit de dr\u00f4les de piquets, ne peut les relier \u00e0 aucune fonction attribu\u00e9e par l\u2019usage \u00e0 un piquet, ils sont beaux, brillants, chrom\u00e9s, cylindriques, se tiennent en rangs serr\u00e9s devant la porte de la banque et le long de sa vitrine, les clients se faufilent en slalomant, R\u00e9mi a disparu\u2026 Il venait parfois reprendre des forces \u00e0 la P\u00e9niche, r\u00e9pondait vaguement aux questions sans jamais se livrer, donnait des conseils aux autres, leur parlait comme un grand fr\u00e8re, \u00e9coutait les r\u00e9cits de Sabrina qui allait de ville en ville \u00e0 la recherche de son ami, il n&rsquo;avait plus de famille, il \u00e9tait peut-\u00eatre en prison&#8230; versait des larmes avec Youssef qui venait de loin et avait d\u00e9j\u00e0 connu la guerre, entourait de ses bras les \u00e9paules de Moussa qui ne parlait plus, ses dessins \u00e9taient \u00e0 feu et \u00e0 sang, il avait perdu son p\u00e8re, sa m\u00e8re, ses fr\u00e8res et ses s\u0153urs, tout ce qui faisait battre son c\u0153ur, il n&rsquo;avait pas dix-sept ans&#8230; Quelque part dans un vieil immeuble de la ville ancienne, pas tr\u00e8s loin de la P\u00e9niche, pas tr\u00e8s loin de l&rsquo;endroit o\u00f9 R\u00e9mi a disparu, elle parle dans un micro pour essayer de raconter leurs vies. Elle se regarde sur un \u00e9cran mais ce n&rsquo;est pas elle qu&rsquo;elle aper\u00e7oit, des silhouettes vont et viennent, se croisent, ils, elles, hantent sa m\u00e9moire, empruntent sa voix, tentent de dire leur v\u00e9rit\u00e9 avec les mots qui sortent de sa bouche, la prennent \u00e0 t\u00e9moin pour qu&rsquo;elle t\u00e9moigne de leur DISPARITION, lancent un appel en utilisant sa voix : VIES EN DANGER! VIES DISPARUES!&#8230; Son corps, mis en sc\u00e8ne dans le cadre de la vid\u00e9o qu&rsquo;elle enregistre, ob\u00e9it aux injonctions d&rsquo;autres corps invisibles, montre leur absence, l&rsquo;absence de tous les corps DISPARUS, leurs voix se bousculent et la submergent, une sorte de halo sonore enveloppe sa conscience, le r\u00e9el qui l&rsquo;entoure se d\u00e9lite, comment raison garder, comment ne pas pleurer au r\u00e9cit de tant de vies bris\u00e9es, comment jouer le jeu quand il devient si triste, comment ne pas vouloir dispara\u00eetre soi-m\u00eame, quel sens trouver au monde quand il s&rsquo;\u00e9croule, quelle esth\u00e9tique possible pour le r\u00e9cit d&rsquo;une trag\u00e9die, comment dire le vide, comment dire l&rsquo;impossible? Je ne sais pas, se r\u00e9pond-elle \u00e0 elle-m\u00eame, je ne sais RIEN&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Masses des tours verticales dress\u00e9es comme de gigantesques stylos dessinant \u00e0 la surface de la Terre leurs silhouettes de gratte-ciel pointus comme les pics d&rsquo;une cha\u00eene de montagnes, vision d&rsquo;aigle, vue panoramique \u00e0 couper le souffle, la ville ancienne, \u00e0 la base du quartier d&rsquo;affaires, est \u00e0 peine visible sous forme de minuscules parcelles pas plus grosses qu&rsquo;un pixel. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/silhouettes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Voix<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":203,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1281],"tags":[298,1218,322,1328,1331,321,164,990,1333,1293,1329,1336,1335,1330,1332,301,1327,1334,616,47,370],"class_list":["post-15840","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-10-il-elle-corps","tag-corps","tag-disparition","tag-ecran","tag-esthetique","tag-fantomatique","tag-micro","tag-monde","tag-parler","tag-peniche","tag-recit","tag-secrouler","tag-se-croiser","tag-se-regarder","tag-silhouette","tag-temoigner","tag-tour","tag-tragedie","tag-verite","tag-video","tag-ville","tag-voix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15840","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/203"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15840"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15840\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15840"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15840"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15840"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}