{"id":158516,"date":"2024-06-28T17:41:08","date_gmt":"2024-06-28T15:41:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158516"},"modified":"2024-06-28T17:41:09","modified_gmt":"2024-06-28T15:41:09","slug":"anthologie-04-tenir-lieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-tenir-lieu\/","title":{"rendered":"#anthologie #04 | Tenir Lieu"},"content":{"rendered":"\n<p>1<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la maison o\u00f9 elle se tient, corset\u00e9e par la peur de l\u2019eau qui p\u00e9n\u00e8tre les murs, des nuits \u00e0 l\u2019odeur de moisissures, aux hurlements des flots, des arbres qui cognent aux volets ou des tuiles qui s\u2019envolent, elle ne distingue plus ce qui tambourine. La mont\u00e9e des eaux a tout recouvert. Des branches d\u2019arbres peut-\u00eatre. Non, c\u2019\u00e9tait plus loin, enfouies elle ne sait o\u00f9. <br><br>2<\/p>\n\n\n\n<p>Comment sortir de la maison ? Comment cesser d\u2019habiter des murs qui ne sont pas les siens ? Par la dissolution des souvenirs, sans revenir \u00e0 l\u2019enfant qui a manqu\u00e9, au fils rest\u00e9 l\u00e0-bas, dans le quereu, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la berge \u00e0 regarder monter les eaux boueuses de la rivi\u00e8re. <br><br>3<\/p>\n\n\n\n<p>Finir l\u2019atroce incantation, l\u2019atroce supplique faite \u00e0 la m\u00e8re sup\u00e9rieure. Le malheur tout neuf d\u2019une maison de filles-m\u00e8res. Du corps \u00e9tendu dans un dortoir apr\u00e8s qu\u2019on a mis bas. Et la faute d\u2019\u00eatre l\u00e0 qu\u2019on emporte partout avec soi. <br><br>4<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille femme, elle, ne peut plus jouer dans la poussi\u00e8re de la ferme, foncer en v\u00e9lo sur les chemins forestiers ou courir derri\u00e8re le gros chien noir arm\u00e9 d\u2019un b\u00e2ton. Elle ne peut plus voir les poules picorer ni leurs yeux noirs et voil\u00e9s. Le vol flamboyant des oies sauvages et des rapaces. Les vagues de chevreuils \u00e0 travers les all\u00e9es de pommiers et les lapins la queue dress\u00e9e franchir le foss\u00e9, la marmaille aux trousses, vari\u00e9t\u00e9 grotesque de fr\u00e8res et de cousins align\u00e9s et courant pieds nus ou en sabots, dans un galop de violence, d\u2019endurance, sans d\u00e9vier de leur but, inconnu puisque lesdits lapins ont depuis longtemps \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 leur fureur. Et puis les arbres aux pics-verts vocif\u00e9rant, les fourmili\u00e8res g\u00e9antes, les colverts et les cygnes. La vieille femme voit tout cela. Elle continue de voir sa maison d\u2019enfance longtemps apr\u00e8s le d\u00e9part de Jean. <br><br>5<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dirait comme on s\u2019excuse : \u00ab\u00a0je suis l\u2019idiote bloqu\u00e9e dans la maison, dans une maison vide comme savent l\u2019\u00eatre les maisons, pos\u00e9e comme une poup\u00e9e, face \u00e0 une porte que je ne peux pas franchir sans me noyer, avec un ralenti d\u2019images, de sensations, de d\u00e9go\u00fbts, un  r\u00e9tr\u00e9cissement des gestes. Juste une petite fen\u00eatre pour apercevoir la mont\u00e9e du jour par dessus celle des eaux avec un bout d\u2019arbre, un bout de ciel, un bout de mur et tout ce qui manque. Le hors-champ n\u2019a jamais sembl\u00e9 plus infini, plus vaste, plus claironnant que dans ces moments d\u2019intense solitude.\u00a0\u00bb<br><br><br>6<\/p>\n\n\n\n<p>Rest\u00e9e seule au seuil d\u2019une porte qui attendrait d\u2019elle qu\u2019elle la franchisse, elle ne bougerait pas de son lit. Elle resterait l\u00e0 \u00e0 attendre qu\u2019il rentre de ses r\u00e9serves ou que son fils vienne la chercher apr\u00e8s le d\u00e9luge. Et elle r\u00eaverait longtemps \u00e0 une maison inconnue o\u00f9 \u00ab\u00a0les temp\u00eates n\u2019y atteindraient pas, les crues et les inondations non plus\u00a0\u00bb. Sereine Berlottier, <em>Habiter<\/em><br><br>7<\/p>\n\n\n\n<p>La mont\u00e9e des marches repousse la peur et fait resurgir ce monde oubli\u00e9. Le grenier de la vieille maison s\u2019enfonce dans le noir. La pluie est tomb\u00e9e toute la nuit. Le plafond s\u2019effiloche. Il faudrait que quelqu\u2019un intervienne rapidement, sans quoi il s\u2019effondrera. Le clapotis l\u2019a emp\u00each\u00e9 de dormir. L\u2019eau s\u2019est r\u00e9pandue sur la chemin\u00e9e et a ruissel\u00e9 par ricochet le long du mur. Il a install\u00e9 une serviette \u00e9ponge pour absorber l\u2019eau et prot\u00e9ger le plancher. Quand il cesse de pleuvoir il monte. La main sur l\u2019\u00e9chelle, le corps agit\u00e9, Il tente de rejoindre l\u2019ouverture. C\u2019est une lutte perdue d\u2019avance. Son corps ne s\u2019accorde gu\u00e8re avec l\u2019effort. Il est une concession de plus au monde qui se d\u00e9robe. La main touche le plafond. Il se hisse. Les attaches fines tombent sur le sol. Un r\u00e2le sort de la gorge. Il est au bord, \u00e0 la limite. La poitrine cherche l\u2019air. En d\u00e9pit de la douleur, l\u2019enfance r\u00e9siste. L\u2019oeil sonde le noir, t\u00e2che de retrouver la forme de quelques objets familiers. Partout l\u2019humidit\u00e9. Rien d\u2019autre. La pi\u00e8ce dispara\u00eet dans l\u2019eau. Il faut quand m\u00eame fouiller. Il faut quand m\u00eame y aller. Chercher une autre image que celle de la liquidit\u00e9 des murs. <br><br>8<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire d\u00e9tache une image d\u00e9nu\u00e9e d\u2019eau. Les cartons sont encore pleins des choses vives et palpables qui font basculer l\u2019instant. Le cendrier de la m\u00e8re remplit l\u2019air de ses odeurs. Fum\u00e9e de cigarettes, vin, parfums ent\u00eatants par-dessus les relents de cuisine. Les restes de la vieille. Les livres qui flottent \u00e0 m\u00eame le sol n\u2019offrent aucune couleur. Ils ont parfois aim\u00e9 les m\u00eames livres elle et lui mais \u00e7a n\u2019a plus d\u2019importance. Elle lui a toujours dit qu\u2019elle l\u2019avait rencontr\u00e9 avant son p\u00e8re. Une esp\u00e8ce de chaleur persiste malgr\u00e9 l\u2019humidit\u00e9 qui emplit son corps. Il est d\u00e9sorient\u00e9. Il ne sait plus si elle a prononc\u00e9 cette phrase. L\u2019image est loin dans sa m\u00e9moire. Les jouets flottent. Ils circulent dans le grenier. L\u2019armoire-penderie o\u00f9 ils ont laiss\u00e9 la plupart de leurs cartons est l\u00e0 sous un drap, livr\u00e9e aux intemp\u00e9ries. Elle est sans d\u00e9fense. L\u2019eau a recouvert ses pieds. Elle pourrait presque s\u2019effondrer. Il ose un mouvement impr\u00e9visible dans cette ultime ligne droite. Il soul\u00e8ve le drap. Il tourne la clef. Il tire la lourde porte. L\u2019eau ruisselle sur son visage. Tout a disparu. Des traces l\u00e9g\u00e8res laissent penser que des cartons ont pu \u00eatre pos\u00e9s l\u00e0, sur les \u00e9tag\u00e8res. Il contemple l\u2019armoire si fragile, son armature d\u2019acier et de bois, que l\u2019eau tente de pourrir et d\u2019abattre. Il n\u2019y consent pas. N\u2019y renonce pas. L\u2019enfance r\u00e9siste, ou ce qui tient lieu d\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>9<\/p>\n\n\n\n<p>On dit que l\u2019os na\u00eet, vit et meurt avec la dent. C\u2019est la raison pour laquelle l\u2019os fond lorsque l\u2019on extrait une dent. L\u2019ensemble est recouvert par la gencive. La gencive forme autour de la dent un sillon herm\u00e9tique qui isole et prot\u00e8ge l\u2019os du milieu ext\u00e9rieur. C\u2019est par cette zone fragile que les bact\u00e9ries s\u2019infiltrent pour d\u00e9chausser les dents. Elles gisent alors sur le sol. Elles n&rsquo;habitent plus la bouche. <\/p>\n\n\n\n<p>10<\/p>\n\n\n\n<p>II y a l\u00e0, peau, os, racines, tissus, molaires, c\u00e9ment, nerfs, dents, veines, sang, une maison qui crie. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Dans la maison o\u00f9 elle se tient, corset\u00e9e par la peur de l\u2019eau qui p\u00e9n\u00e8tre les murs, des nuits \u00e0 l\u2019odeur de moisissures, aux hurlements des flots, des arbres qui cognent aux volets ou des tuiles qui s\u2019envolent, elle ne distingue plus ce qui tambourine. La mont\u00e9e des eaux a tout recouvert. Des branches d\u2019arbres peut-\u00eatre. 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