{"id":158553,"date":"2024-06-28T19:47:13","date_gmt":"2024-06-28T17:47:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158553"},"modified":"2024-06-28T20:15:29","modified_gmt":"2024-06-28T18:15:29","slug":"anthologie-03-ca-de-lui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-03-ca-de-lui\/","title":{"rendered":"#anthologie #03 | \u00e7a de lui."},"content":{"rendered":"\n<p>Il y avait aussi \u00e7a dans le tiroir de mon p\u00e8re. Il y a \u00e7a depuis que je suis petite. \u00c7a dans l\u2019armoire ferm\u00e9e \u00e0 clef. \u00c7a que j\u2019ai vu ce jour-l\u00e0 et d\u00e8s que je l\u2019ai vu, j\u2019ai compris que j\u2019allais le prendre, je ne le jetterai pas, je le garderai avec moi. \u00c7a, aussi grand qu\u2019un canif de poche. \u00c7a habill\u00e9 en \u00ab\u00a0Stimorol chewing-gum\u00a0\u00bb. Couleurs encore vives\u00a0: bleu roi, rouge, blanc. Objet rectangulaire en m\u00e9tal et plastique dur. La cha\u00eene au bout pour le tenir comme porte-clef. Vider les tiroirs de mon p\u00e8re, trier jeter mais pas \u00e7a. D\u00e8s que je l\u2019ai vu ce jour-l\u00e0, j\u2019ai pens\u00e9 le garder. L\u2019ouvrir comprendre. Je l\u2019ai gliss\u00e9 dans ma poche. J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 trier le reste, ranger jeter donner. M\u00eame armoire, m\u00eame clef depuis toute petite. M\u00eame interdiction de regarder les tiroirs du p\u00e8re. Et l\u2019incompr\u00e9hension de me retrouver aujourd\u2019hui ici \u00e0 vider sa chambre. Moi seule entre cravates, costumes, culottes, papiers bancaires, photos, briquets, stylos dess\u00e9ch\u00e9s, chaussettes, boites de m\u00e9dicaments, anciennes monnaies, papiers\u2026 et \u00e7a. Repartir avec \u00e7a, rien d\u2019autre du placard de sa vie. Et je regardais \u00e7a, il ne se s\u2019ouvrait pas. Quand je le regardais, je me disais, tiens mon regard n\u2019ouvre pas \u00e7a. Pourtant je le regardais et je voulais vraiment ne pas avoir \u00e0 chercher avec les doigts, comme derni\u00e8re pudeur. Que \u00e7a s\u2019ouvre tout seul. Je l\u2019avais vraiment dans la t\u00eate, le fait que \u00e7a, je devrais le prendre dans mes mains et le garder. Et, en m\u2019imaginant le faire, je me disais, une fois que tu prends \u00e7a, tu l\u2019as entre tes mains, qu\u2019est-ce que tu fais\u00a0? C\u2019est \u00e7a le probl\u00e8me, c\u2019est que je m\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 l\u2019avoir pris, l\u2019avoir gard\u00e9 sur moi, mais je ne savais pas quoi en faire, une fois que je l\u2019avais avec moi. Je m\u2019imaginais tr\u00e8s bien l\u2019ouvrir, simplement par le regard, mais m\u00eame en le regardant attentivement, il ne se s\u2019ouvrait pas. C\u2019est-\u00e0-dire que je n\u2019avais pas un regard d\u00e9couvreur. Je voulais comprendre mais mon regard \u00e0 lui tout seul, ne d\u00e9voilait rien, n\u2019arrivait pas \u00e0 ouvrir \u00e7a. Alors je restais l\u00e0 et je ne savais pas quoi en faire, parce que je n\u2019avais aucune raison, que \u00e7a n\u2019avait aucune utilit\u00e9, que je n\u2019avais pas besoin de \u00e7a, donc je n\u2019avais pas de raison de prendre \u00e7a plut\u00f4t qu\u2019un autre objet des tiroirs de mon p\u00e8re mais c\u2019est simplement, d\u2019\u00eatre tomb\u00e9e nez \u00e0 nez sur \u00e7a, et l\u2019id\u00e9e tout de suite. La certitude. Quand je l\u2019ai vu, je me suis dit \u00e7a dans ses affaires il faut que je le prenne, que je le ram\u00e8ne en France. Alors que j\u2019aurais pu jeter ou donner \u00e7a, comme le reste. J\u2019aurais pu. Le voyant \u00e9trange inutile dans le tiroir comme je le zieutais depuis petite, je me suis dit\u00a0: il faut que je le mette dans ma main, que je comprenne sa mati\u00e8re, il faut que je le prenne sur moi. Et de l\u00e0 est n\u00e9e une sorte de confusion, j\u2019\u00e9tais un peu troubl\u00e9e de vouloir, d\u2019avoir envie de, de ne pas r\u00e9sister \u00e0 porter \u00e7a, d\u2019avoir besoin d\u2019avoir \u00e7a chez moi, de le garder pour moi. \u00c7a a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, pos\u00e9 dans le tiroir du milieu, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9 de la maison d\u2019enfance quitt\u00e9e en d\u00e9but de guerre, \u00e7a n\u2019est pas sorti du tiroir, lui aussi sans bouger d\u2019ici. J\u2019en h\u00e9ritais d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019imagination et je ne savais toujours pas quoi en faire. Donc je ne faisais rien, j\u2019avais \u00e7a dans ma poche, et je me disais, bon, \u00e7a aurait d\u00fb rester dans ce tiroir ou jet\u00e9.<br>Mais il a fallu que \u00e7a soit moi qui vide, que je le vois, que je retombe nez \u00e0 nez avec \u00e7a. J\u2019ai eu envie de savoir. Parce que d\u2019\u00eatre tomb\u00e9e nez \u00e0 nez avec \u00e7a, m\u2019a tout de suite donn\u00e9 envie de le garder. Donc je reste l\u00e0 profane comme devant les secrets de mon p\u00e8re, je regarde \u00e7a, et je me rends compte que mon regard ne le raconte pas. Alors des doigts, je cherche. Et \u00e7a s\u2019ouvre de c\u00f4t\u00e9. De minuscules cartes de r\u00e9pertoire reli\u00e9es. Elles se d\u00e9ploient en \u00e9ventail. Blanches toutes. Je ne saurais rien de mon p\u00e8re. J\u2019aurais \u00e7a avec moi, comme lui, je garderai \u00e7a intact. Ni mot ni nom ni num\u00e9ro. Comme s\u2019il n\u2019avait connu personne. Et moi. Garder \u00e7a sur moi, ni mot ni nom ni num\u00e9ro. Comme lui, \u00e7a, de solitude absolue. Je regarderai parfois les cartes \u00e0 peine vieillies. J&rsquo;aurai \u00e7a dans la main. Et le silence d\u2019une vie. \u00c7a de lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y avait aussi \u00e7a dans le tiroir de mon p\u00e8re. 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