{"id":158818,"date":"2024-07-01T12:09:44","date_gmt":"2024-07-01T10:09:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158818"},"modified":"2024-07-02T23:54:24","modified_gmt":"2024-07-02T21:54:24","slug":"anthologie-06-lage-de-ses-arteres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-lage-de-ses-arteres\/","title":{"rendered":"#anthologie #06 | L&rsquo;\u00e2ge de ses art\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<p>H\u00e9l\u00e8ne veut de nouvelles chaises. Il ne veut pas. Il ne voit pas l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019en acheter d\u2019autres alors qu\u2019il y en a d\u00e9j\u00e0 plein la maison. Elle ricane \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Son fils ne c\u00e9dera jamais rien \u00e0 sa bru. Elle le conna\u00eet. Il est comme \u00e9tait Andr\u00e9. Il vivote. Quand elle sera morte, il ne voudra rien changer, il pr\u00e9f\u00e8rera que tout reste \u00e0 sa place. Il n\u2019aime pas le changement. Son p\u00e8re aurait dit la m\u00eame chose. Il est assis \u00e0 sa place, au bout de la table, pr\u00e8s du tiroir \u00e0 pain. Il regarde la t\u00e9l\u00e9vision. Il revient de l\u2019\u00eele. Il est trop fatigu\u00e9 pour rentrer chez lui ce soir. Il reverra le match demain, \u00e0 la demande. Elle ne sait pas de quoi il parle. Il ne lui parle pas vraiment. Il a achet\u00e9 les fleurs en rentrant. Demain matin ils iront fleurir la tombe de son p\u00e8re et de son fr\u00e8re, puis il repartira dans l\u2019autre maison, celle qu\u2019il loue et qui le fait pester depuis qu\u2019il est \u00e0 la retraite. Elle le comprend il est le propri\u00e9taire, mais elle a l\u2019usufruit. Elle habite cette maison depuis toujours et elle n\u2019a pas envie de partir. C\u2019\u00e9tait la maison de sa m\u00e8re. Elle ne l\u2019a jamais quitt\u00e9e. Elle a toujours connu ces murs et elle n\u2019entend pas vivre ailleurs. Elle ne va plus dans les pi\u00e8ces du haut. Elle dort en bas. Elle vit en bas. C\u2019est assez grand, c\u2019est m\u00eame beaucoup trop grand pour une vieille dame. Quand il est l\u00e0, il remplit l\u2019espace de sa pr\u00e9sence. \u00c7a lui plait d\u2019avoir quelqu\u2019un \u00e0 la maison. Il ne reste jamais longtemps dans la cuisine. Il mange une brique de soupe qu\u2019il fait r\u00e9chauffer dans une casserole puis il monte se coucher dans sa chambre d\u2019enfance. Elle ne sait pas ce qu\u2019il fait. Comment il s\u2019organise ou s\u2019il fait son lit. Elle ne peut plus monter les escaliers. Il dit qu\u2019elle s\u2019\u00e9coute, que c\u2019est une com\u00e9dienne, une souffreteuse, mais elle a l\u2019\u00e2ge de ses art\u00e8res comme on dit, et son corps la fait souffrir. D\u2019ailleurs elle a des dames qui viennent pour s\u2019occuper d\u2019elle. Elles ne sont pas bien intelligentes. Elles lui font sa toilette, elles lui apportent ses repas et elles discutent un peu de la pluie et du mauvais temps. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. Elles entassent aussi des prospectus et des journaux sur un coin de la table, juste devant elle pour que ce soit accessible. Elle les feuillette de temps en temps, \u00e7a lui rappelle quand elle allait chez le coiffeur en face de la maison. Il n\u2019existe plus, il a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une boutique de cigarettes \u00e9lectroniques. Elle se souvient de l\u2019odeur chaude de l\u2019esp\u00e8ce de cloche que lui posait sa coiffeuse quand elle faisait des permanentes. C\u2019\u00e9tait le seul luxe que lui permettait Andr\u00e9. Maintenant une des filles lui coupe les cheveux, en m\u00eame temps qu\u2019elle lui fait sa toilette, pour qu\u2019elle reste pr\u00e9sentable. Jean ne le remarque m\u00eame pas, ou alors il fait semblant de ne pas le voir. Avec lui elle ne parle de rien. Il rumine ses rengaines. Il est en col\u00e8re. Elle sent qu\u2019il lui en veut de ne pas lui avoir laiss\u00e9 la maison alors qu\u2019il est \u00e0 la retraite. Il doit payer un loyer et c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il continue de travailler. Sinon il n\u2019aurait plus besoin de le faire. Ou alors il y a autre chose. Il s\u2019ennuie peut-\u00eatre avec H\u00e9l\u00e8ne. Elle ricane. Elle est bien contente qu\u2019il soit l\u00e0. \u00c7a lui fait une pr\u00e9sence quand les filles sont absentes. Elles viennent un peu tous les jours mais seulement trente \u00e0 quarante minutes. Alors quand il rentre pour ses r\u00e9serves, elle s\u2019ennuie moins. Il ne l\u2019emb\u00eate pas. Il ne lui parle pas beaucoup sauf quand il doit remplir ses papiers. Il a peur qu\u2019elle fasse n\u2019importe quoi. Elle donnerait tout pour qu\u2019il ne ram\u00e8ne pas sa bonne femme chez elle. Elle l\u2019imagine seule dans leur maison en location tout pr\u00e8s de la rivi\u00e8re et elle jubile. Elle jouit \u00e0 l\u2019id\u00e9e que cette femme qui lui a pris son fils soit encore plus seule qu\u2019elle, dans une maison qui n\u2019est pas la leur. Elle ricane encore et cette fois Jean se tourne vers elle et la regarde d\u2019un air mauvais. Il n\u2019est pas facile le petit. Il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9. Il lui en a fait des coups tordus quand il \u00e9tait gosse. Il lui faisait des crises pour ne pas porter les habits de son fr\u00e8re. Il disait qu\u2019elle ne voulait rien lui acheter et qu\u2019elle le traitait comme une fille. Il faut dire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas bien \u00e9pais \u00e0 l\u2019\u00e9poque le Fifi. Il doit rester des tas de v\u00eatements dans l\u2019armoire et sur le lit de la grande chambre du haut o\u00f9 elle n\u2019entre plus. Fifi y dort toujours, au milieu des piles d\u2019habits froids qu\u2019il a d\u00fb poser dans une autre chambre, sur un autre lit o\u00f9 plus personne ne dort depuis longtemps. Elle vit en bas. Dans la chambre du bas. Ils restent, elle et lui, ensemble, seuls, chacun \u00e0 un bout du monde, dans la maison. Elle continue de porter ses vieux tabliers fleuris comme avant. Lui avait pleur\u00e9 au moment de la mort de son fr\u00e8re. Deux fois. Au fun\u00e9rarium, pendant qu\u2019ils refermaient le cercueil, il s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 comme un ch\u00e2teau de cartes, un immeuble qu\u2019on aurait dynamit\u00e9, tout droit, \u00e0 la verticale, et Vincent avait juste eu le temps de le rattraper pour ne pas qu\u2019il tombe totalement et que sa t\u00eate vienne percuter le sol, et ensuite dans l\u2019\u00e9glise debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle quand il avait fallu la soutenir. Elle se souvient de ce moment avec le regard des gens sur eux, Vincent qui lui tenait l\u2019autre bras et son regard sur son p\u00e8re an\u00e9anti qui pleurait de tout son corps, sec, de plus en plus sec. Elle repense \u00e0 \u00e7a. Elle ne pleure pas. Les gens la regardent, elle entend ce qu\u2019ils pensent, comment va-t-elle faire, la pauvre femme, apr\u00e8s son mari, son fils a\u00een\u00e9. Elle entend \u00e7a et elle jubile dans sa peau. Elle avance dans l\u2019\u00e9glise triomphante, elle ne pense pas \u00e0 son fils, elle ne pleure pas. Jean \u00e9tait debout pour la mise en bi\u00e8re, puis assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle \u00e0 l\u2019\u00e9glise, puis de nouveau debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle avec Vincent pour la porter en triomphe dans la longue all\u00e9e, ses joues luisent, \u00e7a coule de lui, il se r\u00e9pand vers la sortie. H\u00e9l\u00e8ne est seule au milieu des bancs, ses yeux brillent de haine. Elle a les fils, elle exulte, elle n\u2019est plus seule.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>H\u00e9l\u00e8ne veut de nouvelles chaises. Il ne veut pas. Il ne voit pas l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019en acheter d\u2019autres alors qu\u2019il y en a d\u00e9j\u00e0 plein la maison. Elle ricane \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Son fils ne c\u00e9dera jamais rien \u00e0 sa bru. Elle le conna\u00eet. Il est comme \u00e9tait Andr\u00e9. Il vivote. Quand elle sera morte, il ne voudra rien changer, il pr\u00e9f\u00e8rera <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-06-lage-de-ses-arteres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #06 | L&rsquo;\u00e2ge de ses art\u00e8res<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":432,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6227,6056,1],"tags":[],"class_list":["post-158818","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06-roud-aragon-seul","category-cycle-ete-2024","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/158818","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/432"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=158818"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/158818\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=158818"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=158818"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=158818"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}