{"id":158890,"date":"2024-06-29T19:52:42","date_gmt":"2024-06-29T17:52:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158890"},"modified":"2024-06-30T06:25:25","modified_gmt":"2024-06-30T04:25:25","slug":"anthologie-09-la-cabane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-09-la-cabane\/","title":{"rendered":"#anthologie #09 | La cabane"},"content":{"rendered":"\n<p>On \u00e9tait tous contents de partir en vacances. Les enfants avaient pr\u00e9par\u00e9 leurs affaires de plage, moi celles de plong\u00e9e, il n\u2019y avait que Marie qui souriait peu depuis quelques temps et ce matin, manifestement, elle trainait des pieds pour m\u2019aider \u00e0 tout caser dans la voiture, alors que je savais que ces deux semaines au soleil allaient lui faire, aller nous faire, \u00e0 tous les quatre, le plus grand bien. Toutes ces journ\u00e9es harassantes au coll\u00e8ge avec des adolescents insolents, ses coll\u00e8gues d\u00e9prim\u00e9s ou absents, des directives impossibles \u00e0 appliquer, toutes ces soir\u00e9es \u00e0 pr\u00e9parer les le\u00e7ons, remplir des cases d\u2019appr\u00e9ciation, et puis ces derniers temps les weekend entiers o\u00f9 elle partait participer aux r\u00e9unions du syndicat, l\u2019avaient, et cela se voyait bien dans ses yeux, comme partis ailleurs, et \u00e0 sa mani\u00e8re de s\u2019\u00e9crouler le soir dans le lit sans m\u2019embrasser, \u00e9puis\u00e9e. J\u2019avais tout organis\u00e9, r\u00e9serv\u00e9, budg\u00e9t\u00e9, planifi\u00e9. Quand on est arriv\u00e9, tout ce qu\u2019on pouvait esp\u00e9rer de meilleur \u00e9tait au rendez-vous, le soleil, la mer et les jeux pour les enfants \u00e0 deux pas du bungalow, avec un int\u00e9rieur comme sur les photos, confortable, pas de voisins bruyants aux alentours, un club de plong\u00e9e sous marine avec du mat\u00e9riel neuf et en quantit\u00e9, des moniteurs sympathiques, et pour Marie, la piscine, les cours de Pilate, le calme du jardin arbor\u00e9. La premi\u00e8re semaine s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e avec bonheur, les filles avaient trouv\u00e9 des copines de leur \u00e2ge, je partais plonger dans des eaux de plus en profondes, Marie se reposait, beaucoup, loin de nous. Un midi, au self service face \u00e0 la mer, Marie \u00e9tait all\u00e9e chercher des p\u00e2tisseries, son t\u00e9l\u00e9phone portable, qu\u2019elle avait oubli\u00e9 sur la table, a sonn\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas son habitude de le laisser trainer, son habitude, \u00e0 elle, \u00e9tait de le garder toujours avec elle, pr\u00e8s d\u2019elle. Je lui demandais souvent de le laisser de c\u00f4t\u00e9 quand on partait en randonn\u00e9e, ou le soir quand on allait boire un verre en dehors de la maison. Mais elle me r\u00e9p\u00e9tait que ses parents \u00e9taient \u00e2g\u00e9s et ils avaient souvent besoin d\u2019elle, pour un rien et comme elle \u00e9tait fille unique &#8211; <em>tu comprends je dois \u00eatre l\u00e0 pour eux .<\/em> Quand sa m\u00e8re appelait, elle savait que la conversation allait durer, alors elle s\u2019\u00e9loignait, pour ne pas nous d\u00e9ranger, les enfants et moi, avec des discussions futiles, mais s\u00fbrement utiles pour elles deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Les voisins de table semblaient \u00eatre agac\u00e9s par le bruit de la sonnerie, pourtant peu audible, je d\u00e9cidais de me saisir du t\u00e9l\u00e9phone pour l\u2019\u00e9teindre mais juste avant &#8211; <em>vous savez docteur comme on fait ce geste machinal juste avant de prendre ou de refuser l\u2019appel, on regarde qui appelle &#8211; <\/em>j\u2019ai regard\u00e9 l\u2019\u00e9cran alors que dans cette situation ce n\u2019\u00e9tait pas moi qu\u2019on voulait joindre, mais\u00a0j\u2019ai regard\u00e9, par habitude, par r\u00e9flexe, par automatisme de toutes ces gesticulations de la vie qui sont la plupart du temps sans cons\u00e9quence, sans effet secondaire. J\u2019ai vu un nom, j\u2019ai vu son nom, plut\u00f4t j\u2019ai vu un pr\u00e9nom, j\u2019ai vu que c\u2019\u00e9tait lui qui appelait, celui avec qui elle m\u2019avait dit, il y a quelques mois, qu\u2019elle avait rompu, que tout \u00e9tait fini \u00e0 jamais et que tout allait, pour nous recommencer, comme avant, en mieux m\u00eame. Je l&rsquo;avais cru, on avait d\u00e9cid\u00e9 de repartir du bon pied, de s\u2019aimer mieux et plus encore, de surmonter cette \u00e9preuve, banale, je sais, mais qui peut \u00eatre fatale. On \u00e9tait reparti sur de bonnes bases, on se parlait un peu plus qu\u2019avant, on s\u2019\u00e9coutait plus aussi, mais il y avait toujours ces horaires d\u00e9cal\u00e9s qui nous faisaient, la semaine, nous croiser et le weekend on \u00e9tait, main dans la main, occup\u00e9s \u00e0 nos enfants, parce <em>que nos enfants c\u2019est sacr\u00e9, vous savez, docteur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les filles avaient d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 la table pour aller retrouver leurs copines \u00e0 la plage, j\u2019avais eu le temps de reposer le t\u00e9l\u00e9phone, Marie n\u2019avait pas entendu l\u2019appel, me proposa un des g\u00e2teaux qu\u2019elle avait dispos\u00e9s sur une assiette mais je n\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plus l\u00e0 quand elle me demanda <em>tu pr\u00e9f\u00e8res la salade de fruits?\u00a0<\/em>, je veux dire que ma t\u00eate \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ailleurs. Je l\u2019ai laiss\u00e9 finir son dessert, seule, et j&rsquo;ai pr\u00e9text\u00e9 un d\u00e9part pour la plong\u00e9e. Je savais qu\u2019\u00e0 cette heure, le bateau \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 loin, je m\u2019avan\u00e7ais pr\u00e8s de la cabane, ferm\u00e9e par s\u00e9curit\u00e9, qui contenait le mat\u00e9riel. Les plongeurs exp\u00e9riment\u00e9s et certifi\u00e9s comme moi \u00e9taient dans la confidence de la cachette de la cl\u00e9 si on voulait en dehors des d\u00e9parts collectifs se servir pour aller s\u2019entrainer. Sous un pot de fleurs derri\u00e8re un buisson. Je suis rentr\u00e9 dans cette pi\u00e8ce, sombre, il y faisait chaud, tr\u00e8s chaud. Je me souviens que je me suis assis sur un tabouret en bois rouge, je ne sais pas combien de temps je suis rest\u00e9. Je me souviens avoir d\u00e9croch\u00e9 un fusil, avec une bonne prise en main de la crosse, un harpon, le plus long, un m\u00e8tre trente, je l\u2019ai fait glisser dans le tube, j\u2019ai v\u00e9rifi\u00e9 la position des sandows, je savais bien qu\u2019il est interdit d\u2019armer une arbal\u00e8te hors de l\u2019eau, mais j\u2019\u00e9tais, moi, hors de moi. Apr\u00e8s\u00a0? plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je me suis r\u00e9veill\u00e9 j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, aux soins intensifs. Bard\u00e9 de tuyaux, emmaillot\u00e9 de pansements, je ne pouvais pas bouger, je respirais tr\u00e8s lentement et difficilement, je voyais flou, la t\u00eate me tournait. J\u2019entendais le cliquetis des machines auxquelles mon corps \u00e9tait reli\u00e9. Un m\u00e9decin a ouvert la porte, s\u2019est approch\u00e9 du lit en se penchant sur les \u00e9crans qui affichaient les donn\u00e9es de mon pronostic vital <em>&#8211; vous l\u2019avez \u00e9chapp\u00e9 bel, on peut dire que vous avez de la chance, juste au milieu, la fl\u00e8che, juste entre les deux ventricules du c\u0153ur, bon il y a eu des d\u00e9g\u00e2ts, on a pass\u00e9 neuf heures au bloc \u00e0 vous r\u00e9parer, mais mon vieux vous auriez pu y rester -.<\/em> Je ne pouvais pas parler. J\u2019\u00e9tais en vie et je venais de r\u00e9aliser, apr\u00e8s cette courte amn\u00e9sie, que, assis sur ce tabouret, j\u2019avais voulu mourir. A partir de cet instant, comme un instinct de survie pour que tout ce qui allait suivre ne soit pas plus compliqu\u00e9 que ce ne l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, j\u2019ai compris qu\u2019il fallait mentir. Quand on allait m\u2019interroger il ne fallait pas que je dise que j\u2019avais dirig\u00e9 volontairement le fusil avec le harpon amorc\u00e9 vers moi, que c\u2019est moi qui avais d\u00e9cid\u00e9 de tirer. Il fallait que je dise que c\u2019\u00e9tait un accident, que j\u2019avais fait, par imprudence, une mauvaise man\u0153uvre. Le miracle a continu\u00e9, pas pour longtemps. Je me suis remis rapidement, au grand \u00e9tonnement du corps m\u00e9dical. A la sortie de l\u2019h\u00f4pital, il y a eu une enqu\u00eate, interrog\u00e9 par la police, j\u2019ai appris que c\u2019\u00e9tait ma fille cadette de dix ans qui m\u2019avait d\u00e9couvert. Par hasard<em> -vous croyez au hasard Docteur&nbsp;?&nbsp;&#8211; <\/em>&nbsp;elle s\u2019\u00e9tait approch\u00e9e de la cabane pour remplir une bouteille d\u2019eau au robinet qui se trouvait tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, elle avait entendu des g\u00e9missements et voyant la porte entre ouverte, elle \u00e9tait rentr\u00e9e. Elle avait vu son p\u00e8re gisant au sol, avec une fl\u00e8che transper\u00e7ant sa poitrine et du sang, beaucoup de sang partout. C\u2019est elle qui m\u2019a sauv\u00e9, \u00e0 quelques minutes pr\u00e8s, parait-il, c\u2019\u00e9tait fini. On n\u2019en a jamais parl\u00e9, apr\u00e8s, et pour cause, on nous a s\u00e9par\u00e9s. Marie s\u2019est enfuie avec les enfants chez ses parents, je suis rest\u00e9 dans notre maison. Avec le chien, les voisins, curieux, la pelouse que j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de tondre, Marie a demand\u00e9 le divorce et la garde exclusive des enfants. Au tribunal j\u2019ai bien dit que je n\u2019avais pas fait expr\u00e8s, alors le juge a ordonn\u00e9 une expertise psychiatrique &#8211; <em>et me voil\u00e0 devant vous docteur &#8211;<\/em> , cela fait un an que je ne vois mes enfants qu\u2019une fois par mois, deux heures pas plus, dans un endroit surveill\u00e9, prot\u00e9g\u00e9 comme ils disent, il parait que c\u2019est long la justice, qu\u2019il faut attendre votre rapport, retourner devant le juge pour savoir si enfin je vais pouvoir les retrouver, mes filles, mes poup\u00e9es, mes ch\u00e9ries, mes amours, Marie a dit au juge qu\u2019elle avait peur, peur que je recommence, que les enfants sont traumatis\u00e9s, qu\u2019il faut laisser le temps au temps. A vous docteur je peux bien le dire, je voulais mourir, oui, savoir que Marie pouvait me quitter pour un homme, lui ou un autre, m\u2019a rendu fou, fou \u00e0 en mourir <em>&#8211; vous \u00eates couvert par le secret professionnel n\u2019est-ce pas&nbsp;?.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ma vie a bascul\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019obscurit\u00e9. J\u2019ai tout perdu, ma femme, mes enfants qui peut-\u00eatre ne voudront plus jamais rester pr\u00e8s de moi, comme avant, mon associ\u00e9 m\u2019a l\u00e2ch\u00e9 aussi, le chien est mort, je tourne en rond, je n\u2019ouvre plus les volets de cette maison si lumineuse et si joyeuse avant. Avant la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone, avant la cabane, sa p\u00e9nombre, avant la fl\u00e8che, avant d\u2019avoir le c\u0153ur bris\u00e9, le c\u0153ur transperc\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On \u00e9tait tous contents de partir en vacances. 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