{"id":158960,"date":"2024-06-30T14:07:05","date_gmt":"2024-06-30T12:07:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=158960"},"modified":"2024-06-30T14:08:16","modified_gmt":"2024-06-30T12:08:16","slug":"anthologie-04-en-sens-opposes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-en-sens-opposes\/","title":{"rendered":"#anthologie #04 | en sens oppos\u00e9s."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1-<br>Les odeurs des plats (on peut jouer \u00e0 deviner)&nbsp;; les coups du mortier&nbsp;; cris des gens&nbsp;; klaxons des rues (\u00e7a fait \u00e0 chaque fois sursauter)&nbsp;; la texture de l\u2019asphalte chaud sous la semelle (parfois tr\u00e8s collante)&nbsp;; le soleil sur les miroirs (et les yeux impossibles)&nbsp;; le vent aux fen\u00eatres, petite tr\u00eave&nbsp;; le chant maladroit de ma m\u00e8re&nbsp;; le chatouillement de la poussi\u00e8re&nbsp;; la peau qui sue&nbsp;; l\u2019arrogance des camions (se sentir petit vuln\u00e9rable)&nbsp;; le d\u00e9sordre des \u00e9piceries&nbsp;; le hasard des rencontres (on conna\u00eet toujours quelqu\u2019un ici)&nbsp;; les conversations des balcons&nbsp;; les pri\u00e8res des marchands ambulants&nbsp;; la radio en partage (\u00e9missions et chansons se superposent, personne ne s\u2019offusque)&nbsp;; les narines bouch\u00e9es en \u00e9t\u00e9 (rien \u00e0 faire)\u2026 j\u2019habite ma ville maternelle.<br><br>2-<br>L\u2019\u00e9cole comme nouvel habitat. Ce qui chaque matin se r\u00e9p\u00e8te. R\u00e2ler contre l\u2019uniforme obligatoire. Prier pour que l\u2019autocar nous oublie. S\u2019agacer du trop de joie des autres enfants. Sursauter \u00e0 la sonnerie avant apr\u00e8s (sans aimer ni l\u2019avant ni l\u2019apr\u00e8s). Aimer le retour \u00e0 la maison, entre les embouteillages et l\u2019irritation du chauffeur (il y a plus impatient que soi). R\u00e9p\u00e9ter les lendemains. Loucher sous le doigt de la ma\u00eetresse qui compte nos t\u00eates. S\u2019interdire de parler arabe \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9 (c\u2019est interdit). Les cahiers les livres les crayons, le banc \u00e0 partager, le chewing-gum \u00e0 jeter (le coller parfois pour apr\u00e8s, durci d\u00e9go\u00fbtant). La premi\u00e8re \u00e9cole et pour toujours cette hypoth\u00e8se&nbsp;: si on d\u00e9sertait&nbsp;?<br><br>3-<br>Lit de nuit, ma maison \u00e0 moi. Mon seul lieu de seule.<br><br>4-<br>J\u2019ai habit\u00e9 la guerre, ses murs \u00e9troits. Ses mots \u00e9troits. Cieux \u00e9troits. Ses fronti\u00e8res \u00e9troites. Nos corps r\u00e9tr\u00e9cis. Les espoirs \u00e9troits. Pri\u00e8res \u00e9troites. Et l\u2019avenir, habit\u00e9 de \u00e7a.<br><br>5-<br>Que veut dire grandir quand l\u2019adolescence r\u00e9p\u00e8te les ann\u00e9es. On habite l\u2019\u00e2ge du d\u00e9but de la guerre, arr\u00eat\u00e9 enferm\u00e9 dans cet \u00e2ge-l\u00e0.<br><br>6-<br>La cuisine comme ventre maternel. Bruits et odeurs. Je me berce encore de ses mouvements vagues et pr\u00e9cis. Le go\u00fbt des plats qui se cherche. Apprendre les nuances des go\u00fbts. Et plus grande, devoir r\u00e9pondre&nbsp;: \u00e7a manque de quoi, selon toi&nbsp;? Fiert\u00e9 et peur, l\u2019immense peur de me tromper, responsable du repas \u00e0 ma hauteur d\u2019enfant. D\u00e9cider s\u2019il faut davantage de sel ou de citron. Et l\u2019huile d\u2019olive&nbsp;? Quelle combinaison et de quoi&nbsp;? Voir les yeux de la m\u00e8re attendre nos l\u00e8vres. Habiter ses gestes, sa patience, le tout de son corps qui cuisine.<br><br>7-<br>Les rues de Beyrouth, dedans dehors confondus. On habite avec les voisins, portes ouvertes. Avec les vieux qui jouent au tric trac, table bancale dans la rue du quartier, un coin sans trottoir. Avec les chats qui d\u00e9bordent des poubelles, traversent sans regarder. Dans la poussi\u00e8re, la moiteur. Les voitures qui d\u00e9marrent avec plus de vigueur que n\u00e9cessaire. Les rues sans nom, sans num\u00e9ro comme pour \u00e9viter de sp\u00e9cifier, on y est tous chez soi.<br><br>8-<br>Les abris sont nos logements collectifs. Nous ne sommes plus dans les rues, nous nous cachons en terre.<br><br>9-<br>Parfois sous le lit, parfois sous le drap.<br><br>10-<br>Nous n\u2019habitons plus la maison d\u2019enfance, nous n\u2019avons pas quitt\u00e9, nous n\u2019avons pas pu rentrer. Nous habitons chez les grands-parents, nous parlons tout le temps de l\u2019apr\u00e8s. Une maison \u00e0 soi. Nous \u00e9vitons la maison d\u2019enfance, notre maison. Nous ne dormons plus dans nos lits, nous partageons des matelas par terre. Nous campons chez les grands-parents. Amus\u00e9s excit\u00e9s au d\u00e9but, l\u2019inconnu. L\u2019exil serait tourisme les premiers temps. Nous n\u2019ouvrons pas le frigidaire sans l\u2019autorisation de la grand-m\u00e8re, nous respectons leurs horaires leurs r\u00e8gles. Nous leur sommes reconnaissants \u00e0 vie, nous ne savons pas encore o\u00f9 habiter, nous ne voyons pas la suite. Nous n\u2019avons pas quitt\u00e9, rien ne pr\u00e9pare.<br><br>11-<br>Ce sang (tu es une jeune fille maintenant) et mon corps comme nouvel espace. Vivre dedans. Ni peur ni d\u00e9go\u00fbt.<br><br>12-<br>L\u2019ascenseur quand seule. Le miroir de l\u2019ascenseur et je suis accompagn\u00e9e. Le chez-moi mobile, l\u2019ascension.<br><br>13-<br>Ma voiture enfin. Ma maison, quand j\u2019en parle, mon plus intime lieu. La clef comme garantie de territoire. Ma voiture, mes affaires comme si je risquais toujours quelques exils. Le petit sac, la trousse de toilette, les livres, un peu de vaisselle. La bouteille d\u2019eau ti\u00e9die de soleil, imbuvable bient\u00f4t. Ma voiture et ce r\u00eave impossible de tout quitter un jour.<br><br>14-<br>La mer, une maison au plus pr\u00e8s du corps. L\u2019autre peau. Je retiens ma respiration pour habiter longtemps ses sons.<br><br>15-<br>Petits on coupait la chambre en deux. Chacun son camp et la guerre d\u00e9j\u00e0. Chacun chez soi, chaussure lanc\u00e9e \u00e0 qui se risquait.<br><br>16-<br>D\u2019o\u00f9 vient la fum\u00e9e qui sort de mes dessins d\u2019enfant&nbsp;? Je savais d\u00e9j\u00e0 l\u2019embrasement des maisons.<br><br>17-<br>Je n\u2019\u00e9cris pas sur les premi\u00e8res pages des carnets. Comme seuil, elles prot\u00e8gent le reste. J\u2019esp\u00e8re tromper les curieux, il n\u2019y aurait rien \u00e0 lire. R\u00e9flexe d\u2019enfant. T\u00f4t l\u2019illusion de construire des habitats de mots, sans quitter la mienne de maison. Peaufiner l\u2019art de la cachotterie, utiliser mes cahiers scolaires. Qui irait lire les exercices de maths ou de fran\u00e7ais&nbsp;? Entre deux, un po\u00e8me comme poutre dissimul\u00e9e. Et l\u2019impression d\u2019embo\u00eeter des chambres.<br><br>18-<br>J\u2019habite deux langues. Je ne les parle ni les \u00e9cris, j\u2019habite la terre de deux langues qui avancent en sens oppos\u00e9.<br><br>19-<em><br>Ma maison ma maisonnette, tu caches mes d\u00e9fauts, dans toi je dors, dans toi je me l\u00e8ve, en toi j\u2019\u00e9tends mes jambes.<\/em> Ma m\u00e8re la chantait tout le temps, l\u2019aurait-elle invent\u00e9e&nbsp;?<br>PS : une chanson de Sabah, paroles d\u00e9tourn\u00e9es par ma m\u00e8re la grande amoureuse de sa maison.* (la chanson de Sabah ci-dessous)<br><br>20-<br>J\u2019habite ma bouche. Toutes pierres blanches, tous recoins.<br><br>21-<br>Et l\u2019habitat de toujours&nbsp;? Tombe ou vent&nbsp;? N\u2019en d\u00e9ciderai pas aujourd\u2019hui.<br><br>* la chanson de Sabah<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><\/ul>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Sabah   Ya Baity Ya Bowaitati - \u0635\u0628\u0627\u062d - \u064a\u0627 \u0628\u064a\u062a\u064a \u064a\u0627 \u0628\u0648\u064a\u062a\u0627\u062a\u064a\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Vk0XdOOGlQw\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1-Les odeurs des plats (on peut jouer \u00e0 deviner)&nbsp;; les coups du mortier&nbsp;; cris des gens&nbsp;; klaxons des rues (\u00e7a fait \u00e0 chaque fois sursauter)&nbsp;; la texture de l\u2019asphalte chaud sous la semelle (parfois tr\u00e8s collante)&nbsp;; le soleil sur les miroirs (et les yeux impossibles)&nbsp;; le vent aux fen\u00eatres, petite tr\u00eave&nbsp;; le chant maladroit de ma m\u00e8re&nbsp;; le chatouillement de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-en-sens-opposes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #04 | en sens oppos\u00e9s.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6163,6056],"tags":[],"class_list":["post-158960","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04-sereine-berlottier-habiter","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/158960","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=158960"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/158960\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=158960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=158960"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=158960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}