{"id":159040,"date":"2024-06-30T11:31:23","date_gmt":"2024-06-30T09:31:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=159040"},"modified":"2024-06-30T11:34:09","modified_gmt":"2024-06-30T09:34:09","slug":"anthologie-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | Temps maussade"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Hano\u00ef. Dans un d\u00e9cor de bambous serr\u00e9s, assis \u00e0 un bureau, il \u00e9crit. Il a le visage \u00e9maci\u00e9, long, aux pommettes haut plac\u00e9es, une peau cuivr\u00e9e qu\u2019aucune barbe n\u2019assombrit, il est parfaitement ras\u00e9. Il a vingt-six ans. Son nez, fort d\u00e9j\u00e0, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche ferm\u00e9e n\u2019esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fra\u00eecheur du lieu, propices \u00e0 la clart\u00e9 des id\u00e9es. Il \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re. Il a re\u00e7u sa derni\u00e8re lettre mais d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 perdues. Il parle de mandats re\u00e7us, envoy\u00e9s. Et surtout du petit gar\u00e7on recueilli par sa compagnie dont il suit les progr\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><i>\u00ab\u00a0Le petit P. V. C. a 10 ans, toujours aussi gentil, il semble apprendre assez bien en<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>classe. Je ne saurais en dire grand-chose car c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9cole annamite qu\u2019il va. Pour le parler, je comprends encore un peu, mais pour lire et \u00e9crire, c\u2019est bien diff\u00e9rent\u2026\u00a0\u00bb<\/i> Derri\u00e8re lui, accroch\u00e9 \u00e0 la paroi v\u00e9g\u00e9tale, la photo color\u00e9e, contrecoll\u00e9e sur un carton bis, d\u2019une chaumi\u00e8re au toit \u00e0 deux pentes, aux palmiers dress\u00e9s que cache en partie sa t\u00eate aux cheveux bruns, ras, au front d\u00e9gag\u00e9. Il \u00e9crit. De ses yeux bleu lagon parsem\u00e9s de grains mordor\u00e9s, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Sa lettre est dat\u00e9e du 27 mars 1952. Il part s\u2019engager volontairement pour 5 ans \u00e0 l\u2019Intendance militaire de Bourges, au 1<sup>er<\/sup> r\u00e9giment d\u2019infanterie. C\u2019est un dimanche. Il n\u2019a pas demand\u00e9 l\u2019autorisation de son p\u00e8re, il a sign\u00e9 lui-m\u00eame son engagement. Sa m\u00e8re entoure la date sur le calendrier de la cuisine : 15 octobre 1944. Il a dix-huit ans et cinq mois. Ce 1<sup>er<\/sup> r\u00e9giment d\u2019infanterie est aur\u00e9ol\u00e9 d\u2019un pass\u00e9 m\u00e9morable dont il ignore encore tout. Cr\u00e9\u00e9 sous la R\u00e9volution, c\u2019est l\u2019un des Vieux-Corps de 1479 qui portait le nom de \u00ab\u00a0bandes de Picardie\u00a0\u00bb. L\u2019infirmier le ram\u00e8ne \u00e0 sa chambre, il est le patient du num\u00e9ro huit, assis sur un fauteuil roulant. Il sourit, se tient les mains. Il garde son pied droit pos\u00e9 sur son pied gauche. Quand il descend du fauteuil, on voit le trou sur la chaussette gauche. Il a soixante-douze ans. Dans les archives au papier cassant, trois pages dactylographi\u00e9es dat\u00e9es du 20 avril 1959 sur un papier pelure jauni racontent l\u2019historique du 21<sup>e<\/sup> RI, tamponn\u00e9 par le chef de bataillon BARBOTIN, et certifi\u00e9 \u00ab\u00a0copie conforme\u00a0\u00bb. Il a vingt-trois ans. \u00ab\u00a0Pour exploitation sous forme de causerie dans le cadre de l\u2019action psychologique \u00e0 mener aupr\u00e8s de la troupe.\u00a0\u00bb Sans nouvelles de sa m\u00e8re, il lui \u00e9crit le 25 avril 1953 combien ces derniers mois avant la permission sont les plus longs pour lui, comme pour tout un chacun ici. <i>\u00ab\u00a0Le temps toujours maussade, ciel tr\u00e8s couvert et bas, de l\u2019eau, et toujours de l\u2019eau, il est vrai que la saison des pluies commence. Par contre le soleil me semble bien en retard sur l\u2019an dernier.\u00a0\u00bb<\/i> Il a joint \u00e0 cette lettre des photos de lui dans son abri, fait de caisses superpos\u00e9es. Pour \u00e9viter le passage des rats, ce qui est \u00e0 peine dissuasif\u2026 Il aura bient\u00f4t vingt-sept ans. Il passe sa vie avec ses tourments, recroquevill\u00e9 sur des souvenirs impossibles \u00e0 raconter, que tous les t\u00e9moignages ne permettent pas de mettre en mots, dans la d\u00e9tresse \u00e0 constater quarante ans plus tard que ce destin aura \u00e9t\u00e9 le sien, qu\u2019il l\u2019avait choisi, et qu\u2019aucun pardon ne pourrait l\u2019en exon\u00e9rer. Il part vivre en Allemagne, puis en Alg\u00e9rie, et revient dans le nord de la France. Il quitte l\u2019arm\u00e9e dix-huit ans apr\u00e8s y avoir \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9. Il a trente-six ans. Comment se pr\u00e9nommait cette jeune femme vietnamienne, \u00e0 la coiffure relev\u00e9e sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d\u2019oreilles et au collier de perles, qui pose sans regarder l\u2019objectif\u00a0? Le format de la photo n\u2019est pas celui des autres. Il rappelle plut\u00f4t les photos d\u2019identit\u00e9 bien que la femme ne pose pas de face, mais de trois-quarts. Les yeux \u00e9cart\u00e9s, en amande, la bouche pulpeuse, ferm\u00e9e, le nez long \u00e9pat\u00e9. Sans date mais dans un lot de photographies du d\u00e9but des ann\u00e9es 50. Il a environ vingt-cinq ans. \u00c0 quarante-cinq ans, son front s\u2019est d\u00e9garni et son visage est \u00e9maci\u00e9. Il se marie en octobre 1954 avec une jeune femme rencontr\u00e9e deux fois qui a \u00e9t\u00e9 l\u2019une de ses marraines de guerre et correspondantes. Il a vingt-huit ans et cinq mois. <i>\u201cDans le fond, le village de Do Kuan br\u00fble. Treize des n\u00f4tres sont tomb\u00e9s hier, d\u2019autres bless\u00e9s. Nous venons de perdre le lieutenant Nim. Le village a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9.\u201d<\/i> La petite photo aux bords dentel\u00e9s livre ainsi, avec ses comm<i>entaires <\/i>inscrits au dos, toute l\u2019horreur de la bataille. La derni\u00e8re phrase glace le sang. <i>\u201cLe village a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9.\u201d<\/i> Sans date. Lui-m\u00eame ne sait plus quel \u00e2ge il peut bien avoir. L\u2019ann\u00e9e de ses quarante ans, il tombe dans une d\u00e9pression o\u00f9 il r\u00e9clame de mani\u00e8re obsessionnelle une cravate noire. L\u2019intendance est un service de l&rsquo;arm\u00e9e de terre m\u00e9tropolitaine fran\u00e7aise, actif entre 1817 et 1983, charg\u00e9 de l&rsquo;administration g\u00e9n\u00e9rale de cette arm\u00e9e. Informations Wikipedia. Que fait-il durant le mois ou plus exactement les trois semaines entre le 29 f\u00e9vrier et le 20 mars 1945 ? \u00c0 Kenchela, il fait partie des <i>forces de maintien de l\u2019ordre<\/i> \u2013\u00a0il signe une lettre en novembre 1954 \u2013 et des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 quelques mois de sa mort, \u00e0 sa petite-fille il l\u00e2che cette information <i>\u00ab\u00a0alors qu\u2019au Maroc c\u2019\u00e9tait la paix parce qu\u2019il y avait eu un accord avec le sultanat\u00a0\u00bb<\/i>. \u00a0La lettre est \u00e9crite sur un papier \u00e0 en-t\u00eate intitul\u00e9 2\/8e ZOUAVES et porte un logo qui figure une t\u00eate d&rsquo;animal au-dessus d&rsquo;une croix de Lorraine, un Z un 8, et comme une lune renvers\u00e9e. <i>El Hajeb, le 4 ao\u00fbt 1948. <\/i>Il r\u00e8gle ses comptes : \u00ab\u00a0<i>Maintenant cette lettre vous semblera peut-\u00eatre bizarre, dure ou injuste, mais il \u00e9tait n\u00e9cessaire que je vous dise ce que je crois vous dire pour l&rsquo;instant\u2026 Comprenez bien votre fils, ne voyez plus en lui un gosse, mais un homme et un soldat.\u00a0\u00bb <\/i>Il a vingt deux ans.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hano\u00ef. Dans un d\u00e9cor de bambous serr\u00e9s, assis \u00e0 un bureau, il \u00e9crit. Il a le visage \u00e9maci\u00e9, long, aux pommettes haut plac\u00e9es, une peau cuivr\u00e9e qu\u2019aucune barbe n\u2019assombrit, il est parfaitement ras\u00e9. Il a vingt-six ans. Son nez, fort d\u00e9j\u00e0, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche ferm\u00e9e n\u2019esquisse pas un sourire. 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