{"id":159238,"date":"2024-07-01T14:16:39","date_gmt":"2024-07-01T12:16:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=159238"},"modified":"2024-07-04T14:31:17","modified_gmt":"2024-07-04T12:31:17","slug":"anthologie-10-i-le-temps-dune-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-i-le-temps-dune-guerre\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | Le temps d&rsquo;une guerre"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"656\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-1024x656.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-159240\" style=\"width:578px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-1024x656.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-420x269.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-768x492.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-1536x984.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/IMG_8740-2048x1312.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il a dix ans. Avec son fr\u00e8re Jean-marie il p\u00eache des truites dans la Sum\u00e8ne.\u00a0Il meurt deux ans avant ma naissance. Il quitte l\u2019\u00e9cole \u00e0 14 ans. Ses ann\u00e9es scolaires ne durent que l\u2019hiver. Le reste du temps il aide \u00e0 la ferme avec son fr\u00e8re et ses s\u0153urs.\u00a0Il part, il dit que cette guerre sera vite finie. Le temps de mettre une racl\u00e9e \u00e0 ces sales boches, il sera de retour avant les moissons. Il a 22 ans. Il ach\u00e8te un crayon de papier pour donner des nouvelles \u00e0 sa famille. Comme les feuilles sont rares, il s\u2019applique. Au fil des ann\u00e9es il \u00e9crit de mieux en mieux, ses phrases se complexifient, ses pens\u00e9es aussi. <em>Je passe des heures \u00e0 saisir sur l\u2019ordinateur ses cartes et ses lettres. J\u2019apprends \u00e0 le conna\u00eetre au travers de ses mots. Parfois je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9chiffrer ce qu\u2019il a \u00e9crit. Je m\u2019accroche. Il y a urgence. Le crayon de papier s\u2019efface de plus en plus.<\/em> Pendant la guerre ce qui lui importe c\u2019est de retrouver des \u00ab pays \u00bb comme il dit.\u00a0 Les \u00ab pays \u00bb ce sont des gars de son village o\u00f9 des villages alentours, \u00e0 la rigueur du canton ou du d\u00e9partement, au del\u00e0 c\u2019est hors fronti\u00e8res. Il y a Jos\u00e9phine, Victorine, Emma et Maria. C\u2019est Maria qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re. Il la rencontre au bal de la Saint-Jean. Elle a un regard fier qui ne l\u00e2che rien, un port de reine. Ils se marient en 1912.\u00a0 Le m\u00eame jour son fr\u00e8re Jean-Marie \u00e9pouse Jos\u00e9phine la s\u0153ur de Maria. <em>J\u2019ach\u00e8te une loupe pour d\u00e9chiffrer ses cartes et ses lettres. Il en manque et la cha\u00eene de ses conversations \u00e9pistolaires avec Maria se brise souvent laissant un grand vide dans ma compr\u00e9hension des \u00e9v\u00e9nements.<\/em> A la fin de la guerre il cantonne \u00e0 Sarajevo. Les bless\u00e9s, les mal en point sont rapatri\u00e9s les premiers en trains, bateaux, camions. Lui rentre \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 son massif central. Il arrive deux ans apr\u00e8s que la guerre soit termin\u00e9e. Il y a cette carte postale aux couleurs \u00e9tonnantes : Une jeune femme v\u00eatue d\u2019un costume alsacien porte un petit enfant dans les bras. La l\u00e9gende dit : Heureusement,\u00a0en voil\u00e0 un qui ne portera pas de casque \u00e0 pointe ! Trois enfants avant la guerre, trois enfants apr\u00e8s. Un grand \u00e9cart d\u2019\u00e2ge entre les deux moiti\u00e9s de fratrie, le temps d\u2019une guerre.\u00a0<em>Je s\u00e9pare les lettres et les cartes. Tout est gris, noir, blanc ou jauni. Ne rien perdre. Petit \u00e0 petit une chronologie se cr\u00e9e malgr\u00e9 les trous b\u00e9ants.<\/em> <em>Je cherche son livret militaire. Disparu. Je n\u2019ai que sa correspondance pour le suivre \u00e0 la trace. Bless\u00e9 dans l\u2019est de la France. Bless\u00e9 en Italie. Bless\u00e9 \u00e0 Constantinople.\u00a0Au fur \u00e0 mesure de mes lectures je note un changement chez le va-t-en guerre qu\u2019il \u00e9tait. Il parle de ceux qu\u2019il est amen\u00e9 \u00e0 combattre comme de pauvres gens. Il d\u00e9crit leurs cultures, leurs habitudes, il dit : eux aussi ont des petits. \u00a0<\/em>La premi\u00e8re fois qu\u2019il voit la mer c\u2019est quand il embarque depuis l\u2019Italie jusqu\u2019\u00e0 la Gr\u00e8ce. Il n\u2019arrive pas \u00e0 dormir et passe la nuit sur le pont, \u00e9merveill\u00e9 comme un enfant.\u00a0Il est adroit de ses mains. Il fabrique un cheval de bois pour son petit gar\u00e7on, le dernier de la tribu, baptis\u00e9 \u00c9mile, qu\u2019il appelle Milou. Le soir il le prend par la main, l\u2019emm\u00e8ne au jardin. Il lui apprend le nom des plantes et comment faire pousser des l\u00e9gumes pour nourrir les hommes. Souvent dans ses lettres il d\u00e9crit les travaux des champs. Il s\u2019\u00e9tonne que dans certains pays il soit possible de faire deux r\u00e9coltes pas an. <em>Je me suis procur\u00e9e un vieil atlas.<\/em> <em>Je r\u00eave de partir sur ses traces, de mettre mes pas dans les siens, lui qui n\u2019avait jamais quitt\u00e9 son village, il a travers\u00e9 la France, l\u2019Europe jusqu\u2019\u00e0 la Turquie, la Serbie.<\/em> <em>Je n\u2019ai retrouv\u00e9 qu\u2019une photo de lui. C\u2019est l\u2019hiver. Il est tr\u00e8s vieux, il a un sourire doux et triste. Il nage dans ses v\u00eatements sombres et donne la main \u00e0 son premier petit enfant.<\/em> Il \u00e9crit \u00e0 sa femme qu\u2019il l\u2019aime, qu\u2019il embrasse ses petits qui lui manquent tant.\u00a0<em>Tout ce que j\u2019ai pu r\u00e9cup\u00e9rer de ce grand-p\u00e8re tient dans une bo\u00eete \u00e0 archives en carton.\u00a0<\/em>Il commente un courrier re\u00e7u de sa tante qui lui recommande de ne pas oublier de faire ses P\u00e2ques. Ses P\u00e2ques ? Ici ? Quand les avions volent bas et mitraillent ? \u00e9crit-il. Il a 47 ans en 1939 quand son fils a\u00een\u00e9 part \u00e0 la guerre, il pleure devant ses enfants pour la premi\u00e8re fois. Il d\u00e9cide de ne plus travailler. Juste faire pousser des l\u00e9gumes. Maria vend la ferme, reprend les choses en mains. Elle ach\u00e8te des m\u00e9tiers \u00e0 tisser, fabrique des rubans color\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il a dix ans. Avec son fr\u00e8re Jean-marie il p\u00eache des truites dans la Sum\u00e8ne.\u00a0Il meurt deux ans avant ma naissance. Il quitte l\u2019\u00e9cole \u00e0 14 ans. Ses ann\u00e9es scolaires ne durent que l\u2019hiver. Le reste du temps il aide \u00e0 la ferme avec son fr\u00e8re et ses s\u0153urs.\u00a0Il part, il dit que cette guerre sera vite finie. 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