{"id":159361,"date":"2024-07-03T14:21:28","date_gmt":"2024-07-03T12:21:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=159361"},"modified":"2024-07-03T14:21:29","modified_gmt":"2024-07-03T12:21:29","slug":"anthologie-07-mon-reve-deau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-07-mon-reve-deau\/","title":{"rendered":"#anthologie #07 | Mon r\u00eave d&rsquo;eau"},"content":{"rendered":"Dans la banalit\u00e9 des heures solitaires, entre mon jardinet, ma table de travail et le mur qui me fait face, je me d\u00e9lecte intimement du caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif de mes vacances \u00e0 venir. D\u2019une certaine mani\u00e8re, elles ont, dans la projection fantasmatique que je m\u2019en fais, le caract\u00e8re et la valeur d\u2019un rituel qui doit enfin me permettre d\u2019\u00e9crire. C\u2019est ainsi qu\u2019elles s\u2019entourent de pr\u00e9cautions et de mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tout ce qui peut pr\u00e9senter une source de d\u00e9concentration. J\u2019organise donc mille pr\u00e9liminaires pour ne pas me d\u00e9rober et me rendre ma\u00eetre d\u2019une zone blanche de l\u2019espace et du temps, au-del\u00e0 de laquelle pourrait se d\u00e9ployer un territoire propice \u00e0 la lecture ou \u00e0 l\u2019\u00e9criture. En somme, les heures les plus remplies pour la plupart des gens n\u00e9cessitent pour moi une importante part de vide. Et celle-ci se manifeste aussi bien dans l\u2019obligation de faire table rase autour de moi, que dans la r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames t\u00e2ches, aux m\u00eames heures, et selon le m\u00eame sc\u00e9nario. C\u2019est, du reste, le seul projet autour duquel doivent s\u2019organiser mes vacances, et me permettre d\u2019\u00e9crire un certain livre, une histoire sans cesse r\u00e9p\u00e9t\u00e9e depuis l\u2019enfance et que l\u2019\u00e9criture seule a le pouvoir d\u2019\u00e9puiser. De cette constance du verbe, r\u00e9sulterait une forme de b\u00e9atitude et une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart, sans complaisance et sans amertume, de toute vie sociale. Je ne suis plus capable ni de me lier, ni d\u2019entrer dans la danse. Lorsque le t\u00e9l\u00e9phone sonne, au milieu de la nuit, je me retiens de regarder qui m\u2019appelle. Je cherche d\u2019abord \u00e0 me rem\u00e9morer le r\u00eave qui m\u2019a assailli pendant le premier sommeil. C\u2019\u00e9tait, je ne l\u2019oublierai jamais, un r\u00eave d\u2019eau. Je cherchais quelque chose dans une voiture remplie d\u2019eau mais il n\u2019y avait rien. J\u2019apostrophais quelqu\u2019un mais il n\u2019y avait personne. Dehors &#8211; si toutefois le dehors existait encore &#8211; le paysage s\u2019\u00e9tendait depuis les remparts d\u2019un ch\u00e2teau. Je d\u00e9ambulais dans un espace de mar\u00e9cages, rempli de souches d\u2019arbres, de feuilles et de branches mutil\u00e9es qui flottaient \u00e0 la surface de l\u2019eau. Mon angoisse d\u00e9passait tout ce j\u2019avais \u00e9t\u00e9 capable d\u2019\u2019affronter jusqu\u2019alors, en fait d\u2019obsessions, de manies et d\u2019enfermements par rapport au monde. Il n\u2019y avait plus de monde. Litt\u00e9ralement. Il n\u2019y avait plus de route. L\u2019espace dans lequel je roulais &#8211; car je roulais, au pas, dans ce lieu infini d\u2019eau &#8211; ne semblait pas se caract\u00e9risait par autre chose que son immensit\u00e9. Aucune carte, que j\u2019avais pris soin de conserver dans la boite \u00e0 gants (le r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9phonique ne fonctionnant plus), ne semblait r\u00e9pertorier ce territoire, comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi d\u2019une \u00e9tendue d\u00e9sertique d\u2019eau, d\u2019un palais abandonn\u00e9 ou encore d\u2019un village enti\u00e8rement englouti, avec sa place publique, sa mairie, sa salle des f\u00eates, son \u00e9cole, son terrain de sport, ses rues et m\u00eame les lignes qui d\u00e9limitaient les rives de sa rivi\u00e8re. Comme lorsqu\u2019un lieu se trouve soudain totalement submerg\u00e9 et ramen\u00e9 \u00e0 l\u2019inhumaine vacuit\u00e9 de son essence aquatique. Dans mon r\u00eave, ce d\u00e9ferlement de l\u2019eau ne s\u2019arr\u00eatait pas l\u00e0 : une maison apparaissait au loin, mais \u00e0 mesure que j\u2019avan\u00e7ais, elle s\u2019\u00e9loignait. Je criai encore pour appeler quelqu\u2019un mais aucun son ne sortait de ma bouche. Le silence r\u00e9gnait absolument, comme si mon hurlement n\u2019\u00e9tait fait d\u2019aucun d\u00e9ploiement organique. Il n\u2019\u00e9tait qu\u2019absence de son, impossibilit\u00e9 m\u00eame de toute production sonore, en dehors de la rumeur, r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 en devenir fou, du clapotis de l\u2019eau, en sorte que mes appels \u00e0 l\u2019aide (pour qui je ne le savais pas) ou mes cris, \u00e0 l\u2019adresse des inexistants, ne d\u00e9passaient pas la lisi\u00e8re de mes l\u00e8vres et que, la toute-puissance des flots recouvrant l\u2019impuissance de mes mots, je n\u2019\u00e9tais plus rien qu\u2019un corps \u00e0 la merci de la mont\u00e9e des eaux. Et je me demandais par quel miracle il se faisait que je ne m\u2019\u00e9tais pas encore noy\u00e9. Ou peut-\u00eatre m\u2019\u00e9tais-je noy\u00e9 et cet endroit qui n\u2019en \u00e9tait pas un, d\u00e9nu\u00e9 de refuges et d\u2019indications, symbolisait-il juste le point culminant o\u00f9 l\u2019eau se donne comme seuil et fondement, et je touchais ainsi \u00e0 la compr\u00e9hension de mon origine et de son \u00e9pilogue. Je tentais donc, par la seule force de ma volont\u00e9 et la puissance de mes muscles, de continuer d\u2019avancer vers la maison. Mais cette cr\u00e9ation du d\u00e9sir \u00e9chouait aussit\u00f4t que les roues de la voiture s\u2019enlisaient dans la boue, que le courant s\u2019agglutinait dans tous les interstices que lui offrait la t\u00f4le, devenue soudainement fragile et poreuse. Je poursuivais donc \u00e0 pieds ma marche en avant vers la maison, m\u00eame si en avant ne signifiait plus rien, car elle continuait toujours de s\u2019\u00e9loigner \u00e0 mesure que j\u2019avan\u00e7ais. Avancer \u00e9tait, de toute fa\u00e7on, inconcevable. Ce qu\u2019il restait, c\u2019\u00e9tait moi, tout seul, path\u00e9tique, qui tombait, dans une pure incapacit\u00e9 de crier en tombant. Je sais alors qu\u2019il me faut ouvrir les yeux, que je dois tendre la main, allonger les doigts, et me projeter avec mon corps vers l\u2019appel en absence de mon t\u00e9l\u00e9phone. La nuit s\u2019\u00e9tire d\u2019elle-m\u00eame dans une noirceur r\u00e9confortante, celle qu\u2019on \u00e9prouve \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le jour est encore loin et tous les engagements \u00e0 venir, et je me dis que cette accalmie qui d\u00e9j\u00e0 n\u2019en est plus une, sera peut-\u00eatre la derni\u00e8re. Dehors, il pleut. ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la banalit\u00e9 des heures solitaires, entre mon jardinet, ma table de travail et le mur qui me fait face, je me d\u00e9lecte intimement du caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif de mes vacances \u00e0 venir. 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