{"id":159616,"date":"2024-07-02T01:51:43","date_gmt":"2024-07-01T23:51:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=159616"},"modified":"2024-07-02T01:52:05","modified_gmt":"2024-07-01T23:52:05","slug":"anthologie-9-aller-simple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-9-aller-simple\/","title":{"rendered":"#anthologie #9 | aller simple"},"content":{"rendered":"\n<p>le jour o\u00f9 j\u2019ai pris le chemin oppos\u00e9, je venais de revenir en ici, j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 Saigon quelques semaines auparavant, avec l\u2019impression de n\u2019\u00eatre jamais rentr\u00e9, d\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Charles de Gaulle, l\u2019accueil glacial, la solitude d\u00e9peupl\u00e9e, la ville m\u2019habitait encore, je suis d\u00e9cal\u00e9, je n\u2019arrive plus \u00e0 habiter ma vie, plus l\u2019impression qu\u2019il s\u2019agit de la mienne, comment en quelques semaines, quelque chose, aurait commenc\u00e9 \u00e0 mon insu, comment ma vie s\u2019est finie ici aussit\u00f4t pos\u00e9 le pied l\u00e0-bas, se demander pourquoi je suis revenu, ne plus savoir suivre le courant, plus savoir prendre le m\u00e9tro, plus savoir rester assis dans l\u2019amphi, plus savoir manger au grec, plus savoir c\u00f4toyer ma famille, plus savoir faire connaissance, entretenir le peu d\u2019amiti\u00e9 qu\u2019il me reste, plus savoir supporter les voix autour de moi, plus savoir supporter le fran\u00e7ais, chaque parole me plonge d\u00e9sormais dans une absurdit\u00e9 qui m\u2019\u00e9touffe,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>le retour au pays natal est brutal, il dure pr\u00e8s d\u2019un an, ce n\u2019est pas tant le Vietnam qui me manque, je ne le connaissais pas encore assez, mais c\u2019est surtout le d\u00e9gout de revenir ici, d\u00e9gout contre lequel je ne peux plus lutter, savoir qu\u2019ailleurs pourrait \u00eatre chez moi, dans ce lieu o\u00f9 je me suis imm\u00e9diatement senti mieux g\u00e9ographiquement, je me regarde ici et me voit peu \u00e0 peu dispara\u00eetre, lentement, et c&rsquo;est dans ce regard, dans cette prise de conscience, que je trouve la force, l&rsquo;impulsion, pour prendre le chemin oppos\u00e9, pour m&rsquo;envoler vers l&rsquo;inconnu, l&rsquo;incertain, avec la certitude que, quoi qu&rsquo;il arrive, ce sera toujours mieux que de rester l\u00e0, \u00e0 se regarder mourir,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>comme tous les matins, le caf\u00e9 en main, s\u2019imaginer prendre le m\u00e9tro, long trajet sans livre, les yeux ouverts, au milieu des regards, comme tous les matins j\u2019aurais d\u00fb me d\u00e9p\u00eacher car \u00e0 peine lev\u00e9 d\u00e9j\u00e0 en retard au cours de psychopatho, tenir, jusqu\u2019au master, un an de plus et c\u2019est fait, et le futur devrait \u00eatre assur\u00e9, malgr\u00e9 ceux qui ont fini d\u00e9j\u00e0 au ch\u00f4mage, s\u2019accrocher \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a bien un avenir dans cette voie, je ne m\u2019y vois pas tout, j\u2019\u00e9vite tout contact avec les autres, \u00e9tudiants professeurs, passants, alors comment aller au contact de patients, non impossible, ce matin, descendre \u00e0 l\u2019arr\u00eat Wilson, direction Air France, aller sans retour, ne rien dire \u00e0 personne, pas m\u00eame \u00e0 la famille, partir, tout laisser derri\u00e8re, si je pouvais je me d\u00e9barrasserais aussi de mon identit\u00e9 qui m\u2019encombre mais comment voyager sans, alors je la prends avec moi, je pars avec ma langue, dans un mois, je ne finirai pas mes \u00e9tudes, je ne chercherai pas un stage en h\u00f4pital psychiatrique, je ne prendrai plus le m\u00e9tro, je pars voir ailleurs si j\u2019y suis,<\/p>\n\n\n\n<p>seul l\u2019aller-simple, je me laisse envahir par le doute, comment ne pas questionner les motifs de mon d\u00e9part, tous me semblent soudain si d\u00e9risoires, aux portes de l\u2019a\u00e9roport, il est encore temps de rebrousser chemin, j\u2019esp\u00e8re secr\u00e8tement que la photo du passeport me trahisse, je ne suis peut-\u00eatre pas ce nom, ce pr\u00e9nom, ce visage trop jeune pour son \u00e2ge, ce m\u00e8tre soixante-dix-neuf aux yeux marron, et si je n\u2019\u00e9tais pas celui que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 abandonner, il y a bien une raison pour que l\u2019agent scrute si longuement ma pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9, l\u2019air suspicieux, il confronte la photo au visage puis appose son tampon sur le document, direction la porte d\u2019embarquement, je fais la queue entour\u00e9 de touristes fran\u00e7ais, je pr\u00e9tends \u00eatre d\u2019ailleurs, d\u2019une autre nationalit\u00e9, je joue \u00e0 l\u2019\u00e9tranger au point de perdre mon fran\u00e7ais, les mots qui composent ma langue n\u2019ont plus de sens, plus de fonction, plus de r\u00e8gle ni de lien entre eux, ils \u00e9mergent des bouches sans ponctuation pour former un brouhaha inintelligible,<\/p>\n\n\n\n<p>je pars peut-\u00eatre pour arracher la parole \u00e0 sa langue maternelle parce que je ne sais plus \u00e9couter ni parler, chaque interaction banale devient une source d\u2019angoisse, l\u2019h\u00f4tesse s\u2019avance vers ma rang\u00e9e, c\u2019est bient\u00f4t mon tour de parler, sans masque \u00e0 port\u00e9e de main derri\u00e8re lequel me cacher, l\u2019id\u00e9e m\u00eame de lui adresser la parole me fige sur place, quand j\u2019entends ma propre voix, j\u2019ai souvent l\u2019impression qu\u2019elle trahit mon identit\u00e9, je ne sais plus dire Je, ne sais plus incarner le fran\u00e7ais, le malaise est vertigineux, je parle faux, mon visage d\u00e9saccorde ma voix, il est grand temps de partir ailleurs pour faire de ma langue maternelle une \u00e9trang\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 je ne suis encore personne vierge de toute histoire, de toute parole, il est grand temps d\u2019habiter une langue inconnue de prendre de la distance avec le fran\u00e7ais le pr\u00e9server des discours le r\u00e9server pour \u00e9crire uniquement,<\/p>\n\n\n\n<p>l\u2019ailleurs n\u2019est pas si loin douze heures trente de vol et deux plateaux repas plus tard sur l\u2019\u00e9cran du si\u00e8ge une carte du monde \u00e9trange mon pays natal est d\u00e9j\u00e0 loin il reste encore quelques lieux des visages des semblants de voix mais pour combien de temps encore est-il possible que j\u2019oublie celui que j\u2019ai incarn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui suis-je d\u00e9j\u00e0 mort quelques heures apr\u00e8s mon d\u00e9part que reste-t-il de moi dans ceux laiss\u00e9s derri\u00e8re ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>le jour o\u00f9 j\u2019ai pris le chemin oppos\u00e9, je venais de revenir en ici, j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 Saigon quelques semaines auparavant, avec l\u2019impression de n\u2019\u00eatre jamais rentr\u00e9, d\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Charles de Gaulle, l\u2019accueil glacial, la solitude d\u00e9peupl\u00e9e, la ville m\u2019habitait encore, je suis d\u00e9cal\u00e9, je n\u2019arrive plus \u00e0 habiter ma 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