{"id":159878,"date":"2024-07-02T19:45:16","date_gmt":"2024-07-02T17:45:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=159878"},"modified":"2024-07-06T17:34:36","modified_gmt":"2024-07-06T15:34:36","slug":"anthologie12-aux-abords","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie12-aux-abords\/","title":{"rendered":"#anthologie #12 | aux abords"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:34px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">Je n\u2019ai connu aucune ville quand j\u2019\u00e9tais petit gar\u00e7on, les villes li\u00e9es \u00e0 mon histoire avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites, elles avaient la couleur de la poussi\u00e8re et du b\u00e9ton broy\u00e9. Plus de maisons identifiables, de grands b\u00e2timents en voie d\u2019\u00e9croulement, monceaux de gravats noyant les chauss\u00e9es explos\u00e9es par les bombes. Ma petite ville de naissance ne ressemblait plus \u00e0 ce que mes parents avaient connu avant les conflits. Quelques images r\u00e9sistantes au chaud dans ma m\u00e9moire\u00a0: charrettes \u00e0 chevaux traversant la place principale et jeunes filles tissant des couronnes de fleurs pour une f\u00eate religieuse. Cette ville devait s\u2019appeler Mierosz\u00f3w ou Marzionka ou Kobielvice, je ne sais plus, je ne saurais en retrouver l\u2019orthographe ni la trace sur la carte. Quant \u00e0 me souvenir du chemin qu\u2019il faudrait emprunter pour l\u2019atteindre et de son allure \u00e0 la nuit tombante, voil\u00e0 des choses tout \u00e0 fait impossibles. Je n\u2019y retournerai jamais.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">Les fronti\u00e8res \u00e9taient gard\u00e9es par des chiens, les villages occup\u00e9s par des blind\u00e9s militaires. La langue que parlaient les soldats \u00e9tait rugueuse, imp\u00e9rative. Moi et mon p\u00e8re \u00e9tions entr\u00e9s dans la capitale allemande alors qu\u2019il faisait nuit noire, clandestinement, et nous avions recherch\u00e9 des r\u00e9fugi\u00e9s comme nous pour apprendre les combines et nous en sortir vivants. Nous dormions dans des caves ou des d\u00e9potoirs. Nous avions les visages barbouill\u00e9s de charbon pour ne pas \u00eatre vus par les milices. Nous ne voyions pas grand-chose de la ville m\u00eame si moi l\u2019enfant j\u2019essayais toujours de regarder par les soupiraux quand c\u2019\u00e9tait possible ou entre les planches des palissades. Mon p\u00e8re me rabrouait s\u00e9v\u00e8rement, m\u2019attrapait par la taille et me serrait contre lui \u00e0 m&rsquo;\u00e9touffer sous son manteau. Les femmes portaient des charges lourdes, pas moyen de faire autrement, tous les hommes appel\u00e9s sur les fronts de l\u2019Est ou de l\u2019Ouest, et il y avait des drapeaux qui ornaient les fa\u00e7ades des b\u00e2timents officiels. J\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il faisait toujours froid, que tout \u00e9tait noy\u00e9 dans du gris b\u00e9ton ou du gris acier. Le ciel aussi sauf quand il \u00e9tait rempli d\u2019avions, alors il flamboyait et effrayait. On subissait des raids a\u00e9riens durant toutes les nuits, on se cachait, se terrait, la ville n\u2019existait plus et il y avait de folles fum\u00e9es blanches qui s\u2019\u00e9levaient dans les quartiers. Un jour nous avions r\u00e9ussi \u00e0 franchir les lignes et nous \u00e9tions sortis de Berlin afin de suivre notre destin\u00e9e. Nous avions fui sans nous faire rep\u00e9rer par les sentinelles et les chiens aux bouches \u00e9cumantes.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">Rescap\u00e9 des bombes, j\u2019ai d\u00e9test\u00e9 les villes, et les voyages je les ai presque toujours accomplis \u00e0 pied avec un baluchon sur l\u2019\u00e9paule. Peut-\u00eatre ai-je pris quelquefois des trains qui \u00e9mettaient de dr\u00f4les de sifflements et qui stoppaient dans des gares \u00e9quip\u00e9es de charpentes m\u00e9talliques. Les noms des villes \u00e9taient affich\u00e9s en grand, pendus aux poutres g\u00e9antes. On les voyait tr\u00e8s bien la nuit. Je les notais tant bien que mal dans un petit carnet que je cachais dans ma manche. Mon \u00e9criture \u00e9tait mal assur\u00e9e mais je me disais que plus tard je serais content de les retrouver et de les montrer \u00e0 mon fils quand il rentrerait de l\u2019\u00e9cole, emmitoufl\u00e9 dans le soir glacial avant que les derni\u00e8res lueurs s\u2019effacent sur l\u2019horizon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai connu aucune ville quand j\u2019\u00e9tais petit gar\u00e7on, les villes li\u00e9es \u00e0 mon histoire avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites, elles avaient la couleur de la poussi\u00e8re et du b\u00e9ton broy\u00e9. 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