{"id":16001,"date":"2019-10-19T12:25:03","date_gmt":"2019-10-19T10:25:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=16001"},"modified":"2019-10-20T10:44:47","modified_gmt":"2019-10-20T08:44:47","slug":"archeologie-du-ressentiment","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/archeologie-du-ressentiment\/","title":{"rendered":"Arch\u00e9ologie du ressentiment"},"content":{"rendered":"\n<p>1\/ De cette petite ville de A, un peu morne et de cette \u00e9poque, je ne garde qu\u2019une lumi\u00e8re, brutale, de la blancheur venue de la neige certainement, et l&rsquo;impression, sur la r\u00e9tine, de carr\u00e9s de fils de couleurs, au travers desquels filtre cette lumi\u00e8re aveuglante.<\/p>\n\n\n\n<p>2\/  Le mot tumulte est rest\u00e9 un mot puissamment masticable, c\u2019est un mot de col\u00e8re, tr\u00e8s r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019usure. Il reste une r\u00e9f\u00e9rence, toutes \u00e9poques confondues. Il est clair qu\u2019il n\u2019est venu que tardivement dans l\u2019enfance. Des mots de patois comme <em>la volp\u2019 <\/em>ont conserv\u00e9, intacte, leur puissance, de r\u00e9p\u00e9-tition, et de  peur irraisonn\u00e9e qu\u2019il suscite toujours. Le mot a \u00e9t\u00e9 appris dans le Pi\u00e9mont, un \u00e9t\u00e9 de la petite enfance \u00e0 R. Il semble que je per\u00e7oive encore comme un tremblement parcourant le corps des adultes le pronon\u00e7ant ou l\u2019entendant, adultes berceaux \u00e0 cette \u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n<p>3\/ L\u2019\u00e9cole du chef-lieu de A.\u00a0 o\u00f9 je ne comprendrai jamais ce que j\u2019aurais pu \u00ab mieux faire \u00bb. L\u2019\u00e9cole du chef-lieu \u2013 j\u2019aime ce mot d\u00e9signant \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la ville situ\u00e9e sur les hauteurs, o\u00f9, grandissant, nous \u00e9tions transf\u00e9r\u00e9s \u2013 reste rattach\u00e9e \u00e0 la peur \u2013 encore une \u2013 des cabinets au fond de la cour o\u00f9 les portes ne fermaient pas \u2013 la bonne camarade se devait de nous \u00ab tenir la porte \u00bb,  ajout\u00e9e \u00e0  la terreur \u2013 le mot n\u2019est pas trop fort &#8211; des chasses d\u2019eau se d\u00e9clenchant \u00e0 heures fixes \u2013 on en percevait les jets puissants depuis les salles de classe \u2013 et qui, immanquablement, nous trempaient chaussures,  collants de laine et le bas de nos manteaux.<\/p>\n\n\n\n<p>4\/ \u00c0 cette \u00e9poque,  je vivais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 C et, ayant obtenu l\u2019orientation souhait\u00e9e, je devais perdre tous mes ami.es qui s\u2019en allaient \u2013 heureux.ses, je ne les imaginais pas autrement \u2013 au lyc\u00e9e Vaugelas. Mon extr\u00e8me nullit\u00e9 en ma-th\u00e9matiques \u2013 on nous avait fait aborder la version \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb de cette mati\u00e8re,\u00a0en CM1, \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019application de la rue M, ce qui avait achev\u00e9 de tout embrouiller dans ma pauvre cervelle \u2013 ne me permit pas de regagner les ateliers de m\u00e9canique automobile. Raison fallacieuse, sans aucun doute, m&rsquo;apparaissant, des ann\u00e9es plus tard comme une man\u0153uvre matriarcale.Je ne rejoignais pourtant pas mes ami.es, en raison d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement qui, m\u00eame s&rsquo;il me\u00a0rapprochait du th\u00e9atre, m\u2019\u00e9loignait d\u00e9finitivement des \u00ab miens \u00bb et  ma rentr\u00e9e se fit donc au lyc\u00e9e Jules-Ferry, section Economie, ce qui ne manque pas d&rsquo;un certain humour.<\/p>\n\n\n\n<p>5\/ C\u2019est dans la petite ville de O  que je d\u00e9bute ces \u00e9tudes. Tout le monde ou presque se connait et les r\u00e9sultats moyens ou insuffisants durant la forma-tion sont port\u00e9s au compte de la vie priv\u00e9e \u2013 et certainement dissolue \u2013 qui est la n\u00f4tre. Les stages se passent \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de P o\u00f9 tout le monde se con-nait ou presque, et o\u00f9 les jeunes apprenti.es que nous sommes sont cor-v\u00e9ables \u00e0 merci.<\/p>\n\n\n\n<p>6\/  J\u2019ai d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 P, dans une ville un peu plus importante. Les infirmier.\u00e8res embauch\u00e9.es aux Urgences ne sont pas les bienvenu.es dans ce service. Ils, elles, doivent chaque matin ou presque, se rendre dans un autre service \u2013 inconnu &#8211;  o\u00f9 ils, elles, remplacent des infirmier.\u00e8res manquant.e.s.<\/p>\n\n\n\n<p>7\/ En effet, je pense &#8211; je crois \u2013 je suis s\u00fbre d\u2019\u00eatre, en quelque sorte, n\u00e9e \u00e0 R, au plein midi d\u2019un soleil vertical, sur la route poussi\u00e8reuse qui m\u00e8ne \u00e0 la maison blanche<\/p>\n\n\n\n<p>8\/ Le bassin de la source de V. Pi\u00e9mont. Lieu fondateur. Lieu de r\u00e9alit\u00e9 fruste et de libert\u00e9 sauvage autour duquel l\u2019\u00e9criture pi\u00e9tine. L\u2019\u00e9t\u00e9. La maison blanche, la route de poussi\u00e8re en plein midi. Le chemin sous le berceau des arbres.Les chapelles. Le baroque. Le patois. Les b\u00eates. La terre.  Le lieu existe toujours mais plus jamais revisit\u00e9 depuis plus de quarante ans au-trement qu\u2019en \u00e9criture, ce qui lui conf\u00e9re un statut magnifi\u00e9 qui n\u2019est plus la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>9\/ Chambre de A. Solitude. Moment de la formation professionnelle dans la continuit\u00e9 de cette rencontre ridicule avec le monde du travail. Auquel rien, ni personne ne nous pr\u00e9pare. Mais, il parait que c\u2019est un peu  la m\u00eame chose pour tout le monde. Peut-\u00eatre que les autres en parlent moins, ou en sont moins touch\u00e9s, ou&nbsp;sensibles. De ce monde l\u00e0, l\u2019\u00e9quipe soignante, ses habitudes. Puisque j\u2019avais suivi cette fili\u00e8re, il y avait donc un certain nombre de choses que je savais \u2013 c\u2019est \u00e9vident \u2013 et sur lesquelles il \u00e9tait inutile de revenir.  On n\u2019expliquait rien \u00e0 la \u00ab nouvelle \u00bb ou \u00e0 la stagiaire. Personne ne s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 moi, n\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9. On ne s\u2019int\u00e9ressait pas non plus \u00e0 moi. Il m\u2019est devenu impossible de passer \u00e0 A, plus de quarante ans apr\u00e8s ces faits, sans ressentir un malaise et l\u2019envie imm\u00e9diate de quitter cette ville.<\/p>\n\n\n\n<p>10\/ Quelques ann\u00e9es plus tard, arrivera dans le service o\u00f9 je travaille, la personne que je croise certains matins de cette ann\u00e9e-l\u00e0. Elle prend son service \u00e0 06 :30 et, tandis que je longe le trottoir en direction de l&rsquo;arr\u00eat de bus,&nbsp;j\u2019entends d\u2019abord  sa voiture. C\u2019est une Wolkswagen Coccinelle. J\u2019ignore encore pourquoi, mais j\u2019appr\u00e9cie de l\u2019entendre \u00e0 travers les rues encore vides de la petite ville. Son \u00e9nergie est \u00e0 l\u2019image de la personne qui la conduit et que je rencontrerai bient\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>11\/ Seule pr\u00e9sence en ces trois semaines et dans ce lieu : un soir, un pigeon, vivant, me surprendra, me faisant pousser un cri, alors que j\u2019arrive au sommet de l\u2019escalier et que je d\u00e9bouche sur le couloir sombre. Me revient le bruit de ses pattes sur le sol \u2013 un linol\u00e9um ? \u2013 son affolement. J\u2019ignore comment il a pu se trouver l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>12\/ \u00ab Raison de 14 Juillet \u00bb,alors que nous sommes en plein hiver : ce sont les mots du m\u00e9decin not\u00e9s dans le dossier de l\u2019enfant, \u00e0 nouveau admis dans le service, ce jour-l\u00e0. A lire ces mots, je comprends subitement que le malheur et la d\u00e9tresse et la solitude ont d\u00e9j\u00e0 frapp\u00e9 les tout petits corps  de ces enfants trop sages. Je me souviens avec pr\u00e9cision de ce sentiment, n\u00e9 \u00e0 cet instant pr\u00e9cis. <\/p>\n\n\n\n<p>13\/ Typiquement, les jalousies sont pour moi, un attribut de la ville de L. Pourtant, je sais qu\u2019elles sont d\u2019origine italienne. Est-ce pour cela que je les appr\u00e9cie tant ?<\/p>\n\n\n\n<p>14\/ Cette arriv\u00e9e des martinets demeure un \u00e9v\u00e8nement dans la ville de L. Mais de moins en moins d\u2019habitants n&rsquo;y pr\u00eatent attention. Il y a encore une dizaine d\u2019ann\u00e9es, il s\u2019agissait d\u2019une nouvelle  \u00ab importante\u00bb, un signe infaillible que le printemps \u00e9tait arriv\u00e9, et que l\u2019on \u00e9changeait avec ses voisins.<\/p>\n\n\n\n<p>15\/ Je pensais, tout en&nbsp;prenant ces notes, tout au long du travail, qu&rsquo;elles allaient me \u00ab servir \u00bb pour l\u2019apr\u00e8s. Quand je voudrais reprendre, seule, ces pi\u00e8ces pour piano. Je ne songeais pas \u00e0 la mort qui me s\u00e9parerait de mon professeur.  Aujourd\u2019hui, ces notes ne me rappellent que son d\u00e9part trop brutal.<\/p>\n\n\n\n<p>16\/ Brahms est sans doute le seul compositeur dont je me sente vraiment proche. J\u2019ignore totalement pour quelle raison. Mon niveau est loin de me permettre de jouer les grandes pi\u00e8ces du r\u00e9pertoire, et sa musique de chambre &#8212; passion malheureuse &#8212;  me rappellera  toujours B o\u00f9 je passais les \u00e9t\u00e9s : le festival s\u2019ouvrait toujours avec l\u2019opus 120. Le temps a pass\u00e9 et je n\u2019ai plus \u00e0 faire cette rencontre merveilleuse avec la musique de chambre \u2013 cette premi\u00e8re fois ne se reproduira plus &#8212;\u00a0 o\u00f9 j\u2019ai \u00e9cout\u00e9, mais VU aussi, le quintette \u00e0 deux violoncelles de Schubert !&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>17\/ Si je veux reprendre ces pi\u00e8ces d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9es et trop annot\u00e9es, il m\u2019arrive d\u2019avoir \u00e0 racheter la partition. Le trop de signes m\u2019emp\u00eachant de retrouver les rep\u00e8res, \u00e9vidents \u00e0 l\u2019\u00e9poque des annotations &#8212; empil\u00e9es chronologiquement \u00e0 mesure de l&rsquo;avanc\u00e9e du travail &#8212; &nbsp;mais qui se sont d\u00e9plac\u00e9s. M\u00eame mon corps \u2013 mes doigts, mes mains, mes bras \u2013 ne retrouve plus la m\u00eame force ou la m\u00eame approche\u2026tandis que l&rsquo;oreille attend, sait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>18\/ Je tente de les r\u00e9unir &#8211; ces notes-. N\u2019en retrouve pas tant que cela. En suis d\u00e9sempar\u00e9e, peut-\u00eatre bien davantage encore que de ce d\u00e9c\u00e8s survenu si vite.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1\/ De cette petite ville de A, un peu morne et de cette \u00e9poque, je ne garde qu\u2019une lumi\u00e8re, brutale, de la blancheur venue de la neige certainement, et l&rsquo;impression, sur la r\u00e9tine, de carr\u00e9s de fils de couleurs, au travers desquels filtre cette lumi\u00e8re aveuglante. 2\/ Le mot tumulte est rest\u00e9 un mot puissamment masticable, c\u2019est un mot de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/archeologie-du-ressentiment\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Arch\u00e9ologie du ressentiment<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":27,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1300],"tags":[],"class_list":["post-16001","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-11-devenir-son-propre-dictionnaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16001","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/27"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16001"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16001\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16001"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16001"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16001"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}