{"id":160068,"date":"2024-07-03T12:32:15","date_gmt":"2024-07-03T10:32:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160068"},"modified":"2024-07-03T22:06:39","modified_gmt":"2024-07-03T20:06:39","slug":"anthologie-10-griselidis-le-reel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-griselidis-le-reel\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | Gris\u00e9lidis, le r\u00e9el"},"content":{"rendered":"\n<p>Devant la Chapelle Saint-Bernard en juin mille neuf cent septante-cinq toutes elles sont s\u0153urs, elles br\u00fblent, elles crient, elle a quarante-six ans et elle sait qu\u2019elle est au c\u0153ur de sa lutte, celle qu\u2019elle gueulera une vie enti\u00e8re en grands mots bariol\u00e9s. Elle a six ans, son p\u00e8re dirige l\u2019\u00e9cole suisse d\u2019Alexandrie, elle l\u2019adore plus que tout, il lui parle en plusieurs langues et lui lit longuement l\u2019Iliade. Elle joue dans la grande lumi\u00e8re aveuglante de l\u2019\u00c9gypte, compte les bateaux amarr\u00e9s dans le port Ouest, \u00e7a lui para\u00eet immense, \u00e7a l\u2019est, elle respire. D\u00e8s la premi\u00e8re seconde d\u2019existence, elle porte un nom de conte que plus tard on prendra pour un pseudonyme, elle en fait une flamboyance, une \u00e9tranget\u00e9, une breloque dont elle se pare. <em>Je la regarde danser, j\u2019apprends ces vastes mouvements de bras, ma main suit le serpent de la sienne, t\u00e2tonne pour trouver une \u00e9criture gitane, \u00e7a ressemblerait \u00e0 quoi \u00e0 qui \u00e0 quelle libert\u00e9<\/em>, parce que libre elle l\u2019est \u00e0 tous les \u00e2ges, m\u00eame \u00e0 trente-quatre ans dans sa cellule \u00e0 Munich, elle y reste sept mois, elle se demande <em>Suis-je encore vivante\u00a0?<\/em>, elle peint, elle \u00e9crit, elle enrage, c\u2019est sa passion premi\u00e8re, la rage et la joie. <em>Dans le feutr\u00e9 des archives, encapsul\u00e9es dans les bo\u00eetes bien \u00e9tiquet\u00e9es, les lettres \u00e9crites au fil des \u00e9lans ne reposent pas, elles continuent de palpiter, j\u2019essaie de compter les points d\u2019exclamations, je renonce<\/em>. Elle a 20 ans, elle sort des Arts d\u00e9coratifs de Zurich, elle sait qu\u2019elle veut cr\u00e9er, avec les formes, les couleurs, les mots, avec la chair brute de l\u2019existence, surtout elle veut \u00e9chapper \u00e0 sa m\u00e8re, \u00e0 sa rigidit\u00e9 de plomb, d\u2019ailleurs elle se marie, vite, vite, elle a vingt-trois ans et un fils, elle a vingt-six ans et une fille, vingt-sept ans un deuxi\u00e8me fils, trente ans un troisi\u00e8me. Elle a trente-sept ans, elle \u00e9crit \u00e0 Maurice Chappaz, temp\u00eate contre les clients, la police, l\u2019hypocrisie de la Suisse, les horreurs de la mis\u00e8re, demande des nouvelles de Corinna [Bille], lui parle de ses enfants qu\u2019on veut sans cesse lui arracher parce qu\u2019elle vit dans le vice, \u00ab\u00a0je leur ferai rentrer leurs jugements pieux dans la gorge \u00e0 coups de pied\u00a0!\u00a0\u00bb, \u00e9crit-elle, puis plus loin\u00a0: \u00ab\u00a0rappelle-toi que j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 comme ta s\u0153ur, ton amie et cela aussi, c\u2019est sacr\u00e9\u00a0\u00bb. <em>\u00c0 pleines mains dans sa parole vive, je d\u00e9sapprends le marbre des lettres, j\u2019assouplis la table des lois, dans les buissons je guette le feu, le sien, j\u2019incendie la Suisse en moi et ses lacs et le contr\u00f4le social qui fait crever le d\u00e9sir<\/em>. Quand para\u00eet son premier livre elle a quarante-cinq ans, elle est pute, elle aime aussi le mot catin, sur ses papiers elle fait inscrire\u00a0: \u00e9crivain, p\u00e9ripat\u00e9ticienne. Elle emmerde ceux qui l\u2019emmerdent, elle crache ses histoires d\u2019amour sur de grandes feuilles A4 qu\u2019elle photocopie avant de les envoyer \u00e0 ses destinataires, entre deux clients elle fume, elle boit \u00ab\u00a0un petit porto\u00a0\u00bb, elle \u00e9coute la radio dans sa cuisine, elle mijote des lapins \u00e0 la tzigane. <em>Mes doigts tremblent sur le clavier lorsque je dois retranscrire certains mots, je n\u2019ai pas son panache, j\u2019ai quarante-et-un ans et le regard des autres me fait peur. <\/em>\u00c0 neuf ans il n\u2019y a pas de lettres mais je sais que son p\u00e8re meurt alors qu\u2019ils vivent en Gr\u00e8ce, c\u2019est une catastrophe, il lui manque \u00e0 mourir, d\u2019ailleurs elle meurt un peu lorsque la m\u00e8re la ram\u00e8ne \u00e0 Lausanne\u00a0: \u00e0 quatorze ans ou \u00e0 quinze ou \u00e0 seize ses poumons pourrissent, c\u2019est le sanatorium, elle qui n\u2019aimera que les roulottes, le grand large, les abris sous les toits et la libert\u00e9 cruelle de la rue. \u00c0 septante-trois ans elle s\u2019en souviendra alors que le cancer lui bouffe l\u2019estomac, elle r\u00e2le contre les traitements, contre les m\u00e9decins, elle conspue les infirmi\u00e8res, le lit forc\u00e9, les tubes dans son cul pour les examens, elle compose des po\u00e8mes qui horrifient le personnel soignant, elle refuse son r\u00f4le de malade, elle se maquille \u00e0 grands traits, elle vit elle vit, ses livres soudain enfin son lus, in extremis. Elle a treize ans, <em>je recopie le premier vers de son premier texte<\/em>, \u00ab\u00a0Jouez, enfants, dans la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb, <em>j\u2019allume, je joue<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Devant la Chapelle Saint-Bernard en juin mille neuf cent septante-cinq toutes elles sont s\u0153urs, elles br\u00fblent, elles crient, elle a quarante-six ans et elle sait qu\u2019elle est au c\u0153ur de sa lutte, celle qu\u2019elle gueulera une vie enti\u00e8re en grands mots bariol\u00e9s. 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