{"id":160083,"date":"2024-07-03T19:49:36","date_gmt":"2024-07-03T17:49:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160083"},"modified":"2024-07-03T19:57:07","modified_gmt":"2024-07-03T17:57:07","slug":"anthologie-08-la-goutte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-08-la-goutte\/","title":{"rendered":"#anthologie #08 | La goutte"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur la porte dont je devinais la pr\u00e9sence plut\u00f4t que je ne la percevais, tant le noir \u00e9tait devenu dense dans la chambre, une goutte, une simple et d\u00e9risoire petite goutte d\u2019eau perlait. Je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 cette porte auparavant. La veille, il y avait le mur \u00e0 la place. Mais peut-\u00eatre cette confusion \u00e9tait-elle due au manque de sommeil. Aux insomnies qui se r\u00e9p\u00e9taient depuis son d\u00e9part ou plus simplement \u00e0 l\u2019accommodation incertaine de ma vue dans l\u2019obscurit\u00e9. Mon corps \u00e9tait lourd. Je ne pouvais pas me lever. Et je ne voulais surtout pas m\u2019approcher de la porte pour regarder de plus pr\u00e8s cette goutte qui me p\u00e9trifiait. L\u2019aube finirait bien par arriver jusque dans ma chambre et, peut-\u00eatre, par effacer, par la gr\u00e2ce de sa propre lumi\u00e8re, cette ombre ind\u00e9sir\u00e9e. Pour l\u2019heure, il faisait toujours nuit. Le sommeil me fuyait et, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir m\u2019\u00e9chapper dans la libert\u00e9 du r\u00eave, je pouvais au moins imaginer que cette porte m\u2019offrait une possible \u00e9vasion. Les souvenirs d\u2019une autre vie remontaient \u00e0 la surface, tandis que je me disais que le clapotis de l\u2019eau, que j\u2019entendais au loin, \u00e9tait celui des vagues qui caressaient la coque des bateaux ensommeill\u00e9s dans le Vieux-Port de La Rochelle. J\u2019imaginais aussi cette goutte comme une sorte de maladie, de lupus qui d\u00e9vorait la porte dans ses profondeurs, la pourrissait, la rongeait, la cariait. Et me laissant entrainer d\u2019une maladie \u00e0 l\u2019autre, comme lorsque Vincent, dans son enfance solitaire, traquait ses hantises dans les pages de l\u2019Encyclop\u00e9die m\u00e9dicale, je me racontais que cette porte charriait en elle le pourrissement du corps, la gangr\u00e8ne et que mon processus de d\u00e9composition \u00e9tait entam\u00e9 depuis la chute des dents. Cette ancienne id\u00e9e selon laquelle les dents sont aussi des structures vivaces me revenait violemment. Ce que j\u2019avais d\u2019abord pris, par ignorance, pour de la mati\u00e8re osseuse m\u2019apparaissait comme un souvenir obstin\u00e9ment vivant, sujet \u00e0 la r\u00e9miniscence, \u00e0 la folie et \u00e0 la mort. L\u2019image de la porte suintante donnait invariablement raison \u00e0 cette v\u00e9rit\u00e9. Je devais donc m\u2019attendre \u00e0 une d\u00e9flagration lente et quasi organique de cette porte apparue comme par enchantement. La goutte rouge allait se r\u00e9pandre ou se d\u00e9multiplier. Des oed\u00e8mes et des crevasses appara\u00eetraient. Des rhizomes et des r\u00e9seaux de sillons traverseraient le bois de toute part et lib\u00e9reraient l\u2019\u00e9coulement des liquides. Cette porte me for\u00e7ait \u00e0 affronter une peur qui ne s\u2019arr\u00eatait plus de cro\u00eetre et me tordait tout le dedans du corps. Il me semblait, sans l\u2019avoir examin\u00e9e de pr\u00e8s, que cette porte, avec cette goutte qui perlait \u00e0 sa surface, avait affaire avec ma disparition &#8211; qui avait commenc\u00e9 par les dents &#8211; et pas seulement la mienne mais celle du monde dans sa totalit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la porte dont je devinais la pr\u00e9sence plut\u00f4t que je ne la percevais, tant le noir \u00e9tait devenu dense dans la chambre, une goutte, une simple et d\u00e9risoire petite goutte d\u2019eau perlait. Je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 cette porte auparavant. La veille, il y avait le mur \u00e0 la place. 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