{"id":160093,"date":"2024-07-03T16:20:25","date_gmt":"2024-07-03T14:20:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160093"},"modified":"2024-07-03T16:21:16","modified_gmt":"2024-07-03T14:21:16","slug":"anthologie-13-un-matin-dennui-sur-la-plage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-un-matin-dennui-sur-la-plage\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 | Un matin d&rsquo;ennui sur la plage"},"content":{"rendered":"\n<p>Vers la mi-juin, le rituel commence. On laisse la voiture n\u2019importe o\u00f9, sur un chemin poussi\u00e9reux, au bord d\u2019une route, sur un parking, quand on a de la chance. On poursuit le chemin \u00e0 pied, tongs, chapeau sur la t\u00eate, serviette au bras, sac \u00e0 dos. Selon la plage choisie, on descend un talus, une dune, des rochers escarp\u00e9s, si la plage est de difficile acc\u00e8s. On peut choisir l\u2019heure d\u2019arriv\u00e9e la plus matinale, il y a d\u00e9j\u00e0 du monde et des chiens qui galopent en tous sens et \u00e0 toute vitesse sur le point d\u2019\u00e9clatement des vagues. Au bout de la passerelle en bois, les pieds commencent \u00e0 s\u2019enfoncer lourdement dans le sable jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils trouvent le bon endroit pour s\u2019arr\u00eater, ni trop pr\u00e8s ni trop loin de l\u2019eau. On pose ses affaires, on \u00e9tale la serviette soigneusement, dans le sens du vent, puis on proc\u00e8de \u00e0 l\u2019op\u00e9ration de protection dermatologique, pour que le soleil puisse brunir tranquillement sans br\u00fbler. On est pr\u00eats pour la premi\u00e8re inspection de la journ\u00e9e. Suivant la plage o\u00f9 l\u2019on se trouve, l\u2019eau est glaciale \u00e0 faire bl\u00eamir le sang, froide, acceptable, bonne ou tr\u00e8s bonne, quand les vents et les mar\u00e9es s\u2019accordent entre eux pour venir du levant. De toute fa\u00e7on et quelle que soit la temp\u00e9rature de l\u2019eau, un ph\u00e9nom\u00e8ne tout \u00e0 fait \u00e9trange se produit\u00a0: on se baigne quand m\u00eame. On reste dans l\u2019eau le temps qu\u2019on peut y tenir, dix minutes ou une demi-heure, puis on revient au point d\u2019ancrage, la serviette d\u00e9j\u00e0 toute chaude par le soleil. C\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je commence \u00e0 m\u2019ennuyer. Impossible de lire, parler demande beaucoup d\u2019efforts si bien qu\u2019on \u00e9vite cette activit\u00e9. Je scrute le sable avec mes doigts, \u00e0 la recherche de rien du tout, t\u00e2che qui aboutit toujours \u00e0 quelque chose. Parfois je trouve des brindilles, des coquillages bris\u00e9s, des coquilles d\u2019oursin d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent des pattes de crabes b\u00e9b\u00e9s, qui s\u2019en servent comme g\u00eete et moyen de locomotion, quelques rares galets multiformes. Parfois, bien-s\u00fbr, je trouve ce que je ne veux pas. Cette besogne termin\u00e9e, je rapetisse le sable, me retourne vers le paysage humain, car c\u2019est tout ce qui me reste. Les deux hommes qui bavardaient dans l\u2019eau quand je me baignais tout \u00e0 l\u2019heure s\u2019y trouvent encore. Ayant per\u00e7u leur sujet de conversation, je me demande comment ils peuvent le tenir aussi longtemps. L\u2019animation est dans tous leurs gestes et de temps en temps le vent m\u2019apporte quelques-unes de leurs paroles. Le matin, les voix sur la plage sont claires et lumineuses, l\u2019apr\u00e8s-midi, elles ont le timbre que je pr\u00e9f\u00e8re, arrivant jusqu\u2019\u00e0 nous \u00e9touff\u00e9es de soleil et de fatigue. Comme des murmures heureux. Sur le sable mouill\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 il est plus facile de marcher, des couples se prom\u00e8nent. L\u2019un d\u2019eux remonte vers le sable sec et s\u2019approche. Fr\u00e8re et s\u0153ur car ils se ressemblent dr\u00f4lement. Ils fixent un point \u00e0 l\u2019horizon et se dirigent vers lui en parlant \u00e0 voix basse. Ils portent des shorts et chemises blanches. Ne sont pas pieds nus. C\u2019est \u00e9vident qu\u2019ils ont pris le chemin de la plage comme un raccourci pour arriver \u00e0 leur destination. Ils ont l\u2019air s\u00e9rieux et concentr\u00e9, d\u2019un \u00e2ge qu\u2019ils n\u2019apparentent pas avoir. J\u2019aurais voulu les suivre des yeux, savoir o\u00f9 ils vont, mais depuis quelques minutes d\u00e9j\u00e0, les aboiements d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s d\u2019un chien m\u2019obligent \u00e0 d\u00e9vier mon regard vers le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9, la ria. Effectivement sur l\u2019une des rives, un petit caniche blanc fait un bruit d\u2019enfer. En le regardant, on comprend pourquoi\u00a0: il veut aller rejoindre son ma\u00eetre qui est sur l\u2019autre rive, mais a peur de sauter. Ce dernier, s\u2019apercevant de son angoisse, va \u00e0 son secours, le prend sous son bras, puis s\u2019approche d\u2019une femme qui est assise dans l\u2019eau. Ils restent ainsi quelques minutes en paisible bavardage, quand soudain, l\u2019homme attrape lui aussi la femme par le bras et commence \u00e0 marcher \u00e0 contre-courant la tra\u00eenant dans l\u2019eau derri\u00e8re lui, comme on ferait avec un pantin. Je me soul\u00e8ve aussit\u00f4t \u00e0 la vue de ce d\u00e9nouement insolite. La femme, ainsi tra\u00een\u00e9e \u00e0 travers la ria, continue de parler placidement et l\u2019homme fait le m\u00eame. Mon esprit intrigu\u00e9 commence \u00e0 \u00e9chafauder toute sorte de possibilit\u00e9s\u00a0: cela ne semble pas du tout une sc\u00e8ne de m\u00e9nage, la femme est men\u00e9e ainsi de son plein gr\u00e9. J\u2019en arrive alors \u00e0 penser qu\u2019elle souffre d\u2019une quelconque incapacit\u00e9 et que l\u2019homme est l\u00e0 pour l\u2019aider.\u00a0 Cela me semble le plus plausible et je m\u2019accroche \u00e0 cette hypoth\u00e8se tout en suivant du regard ces \u00e9tranges promeneurs. Par moments, le chien glisse du bras de l\u2019homme et commence \u00e0 gigoter de peur. Celui-ci s\u2019arr\u00eate un moment pour le caler \u00e0 nouveau contre lui. Les voil\u00e0 enfin arriv\u00e9s au bout de la ria\u00a0; le chien saute sur le rivage en direction \u00e0 un parasol rouge, l\u2019homme l\u00e2che la main de la femme, qui reste un moment assise dans une flaque d\u2019eau, puis, telle Lazare, se l\u00e8ve et commence \u00e0 marcher en direction au m\u00eame parasol rouge. Je n\u2019en reviens pas\u00a0; ma th\u00e8se vient de s\u2019\u00e9crouler en quelques secondes et j\u2019en appelle au soutien de mes compagnons de plage qui ne s\u2019en \u00e9meuvent pas outre mesure. Je laisse tomber et me rabats \u00e0 nouveau sur le bord de l\u2019eau o\u00f9 le paysage humain a compl\u00e8tement chang\u00e9. Les affaires sont maintenant s\u00e9rieuses\u00a0: plusieurs vacanciers ratissent le sable de leurs talons un seau \u00e0 la main. On trouve ce nouveau spectacle absolument ridicule mais on le comprend car sur ces plages du sud les tellines abondent et sont absolument d\u00e9licieuses. Mine de rien, j\u2019enfonce mon talon dans le sable juste pour voir ce qui arrive. Pas besoin de creuser longtemps\u00a0; je me rel\u00e8ve d\u2019un coup et attrape le bivalve clair. \u00a0En un instant, nous imitons ceux qui nous critiquions fortement quelques instants plus t\u00f4t. En moins d\u2019une heure nous avons rempli une bouteille d\u2019eau transform\u00e9e en r\u00e9servoir. Et une deuxi\u00e8me. Un dernier plongeon comme une r\u00e9compense pour tous ces efforts et nous partons satisfaits. Les pas alourdis sur le sable br\u00fblant deviennent lents et p\u00e9nibles. Plus tard, sous les vignes grimpantes, on racontera cette matin\u00e9e \u00e0 ceux qui la connaissent d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vers la mi-juin, le rituel commence. On laisse la voiture n\u2019importe o\u00f9, sur un chemin poussi\u00e9reux, au bord d\u2019une route, sur un parking, quand on a de la chance. On poursuit le chemin \u00e0 pied, tongs, chapeau sur la t\u00eate, serviette au bras, sac \u00e0 dos. 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