{"id":160160,"date":"2024-07-03T20:30:13","date_gmt":"2024-07-03T18:30:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160160"},"modified":"2024-07-03T20:38:13","modified_gmt":"2024-07-03T18:38:13","slug":"anthologie-13-la-place-leverrier-en-750-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-la-place-leverrier-en-750-mots\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 |\u00a0la Place Leverrier en 750 mots"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 la fois rond point et carrefour, la place dessert la rue Benedit, serpente vers la Belle de Mai. Le Boulevard Camille Flammarion la coupe de part en part, longe le parc Longchamp devin\u00e9 derri\u00e8re un large mur coiff\u00e9 d\u2019arbres pour rejoindre les Chutes Lavie, et court en sens inverse vers la gare Saint Charles. Le boulevard Montricher longe l\u2019autre versant du parc, descend vers les bus touristiques et le tram. Il est 16h15, une femme peste devant les containers de tri d\u00e9bordant de d\u00e9tritus, rebrousse chemin. Derri\u00e8re une large grille noire, faisant face \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9cole communale de gar\u00e7ons\u00a0\u00bb, deux escaliers en colima\u00e7on m\u00e8nent sym\u00e9triquement \u00e0 l\u2019institut de recherche en biologie marine, cach\u00e9 dans l\u2019aile gauche du parc. Quelques chats y vagabondent, quelques rats parfois longent le mur en baissant les oreilles et disparaissent vivement, r\u00e9v\u00e9lant la pr\u00e9sence de trous sous le petit arbre r\u00e9cemment plant\u00e9, dans la pierre fendue qui cercle le parc. Aux pieds d\u2019un banc tout pr\u00e8s du parking \u00e0 trottinette, une petite femme bossue d\u00e9pose un sac de pain sec et de pelures, un homme assis sur l\u2019autre banc, sous la pancarte \u00ab\u00a0interdiction de nourrir les pigeons\u00a0\u00bb, la regarde indign\u00e9, les yeux s\u00e9v\u00e8res. Des femmes et des hommes s\u2019approchent pour rejoindre la masse humaine qui gonfle lentement devant l\u2019\u00e9cole. Il est 16h20. Un ban de perruches survole en piaillant les voitures qui se multiplient autour de la statue de pierre grise au centre d\u2019un cercle de b\u00e9ton rouge. Elle surmonte un socle assez haut pour qu\u2019elle domine l\u2019ambiance \u2014 deux jeunes hommes nus muscles saillants posent assis, envelopp\u00e9s d\u2019un drap\u00e9 flou fa\u00e7on Michel Ange: l\u2019un regarde le sol, l\u2019autre, sans t\u00eate, l\u00e8ve les bras, ses mains sont fondues dans le buste carr\u00e9, apparemment inachev\u00e9, d\u2019un troisi\u00e8me personnage habill\u00e9, foulard au vent et cheveux longs, dispos\u00e9 au dessus d\u2019eux, comme s\u2019il en \u00e9tait le ma\u00eetre ou le cr\u00e9ateur. La statue sans volume, sans charisme, au dos plat, n\u2019a pas de plaque descriptive, pas de signature, et parait incongrue, inad\u00e9quate. Le volume sonore se densifie, les voitures klaxonnent pour agresser d\u2019autres voitures gar\u00e9es en double file, encombrant la circulation. Les voix montent, cris d\u2019enfants, de scooters, v\u00e9los press\u00e9s, il est 16h25, la terrasse du bar-tabac est bond\u00e9e, un homme y attend ses enfants, les yeux cern\u00e9s il boit une bi\u00e8re, sa femme le rejoint avec une poussette o\u00f9 un b\u00e9b\u00e9 agite ses doigts sur un \u00e9norme t\u00e9l\u00e9phone, une femme blonde aux ongles effil\u00e9s est assise tout pr\u00e8s avec sa bi\u00e8re et ses trois dents, offre un sourire \u00e0 chaque passant. Le vendeur de cigarettes est sorti de sa cabine, cherche les rayons du soleil entre les platanes, y fait briller ses tatouages tandis que la pression monte devant l\u2019\u00e9cole, le trottoir est maintenant trop petit, une porte s\u2019ouvre, faux espoir, ce n\u2019est que l\u2019agent de circulation qui part s\u2019installer sur le passage pi\u00e9ton. Au coude \u00e0 coude les corps se tendent vers les portes closes, ex\u00e9cutent une chor\u00e9graphie discr\u00e8te qui les engage \u00e0 se placer alternativement les uns devant les autres afin d\u2019\u00eatre chacun les premiers \u00e0 \u00eatre aper\u00e7us par leur prog\u00e9niture, d\u2019autres corps arrivent en courant, paquets de viennoiseries aux mains, certains, plus rares, observent la fa\u00e7ade du b\u00e2timent afin de poser les yeux quelque part, la vieille inscription en c\u00e9ramique, les slogans tagu\u00e9s contre l\u2019extr\u00eame droite, le sexisme, ou les deux, d\u2019autres encore regardent l\u2019heure toutes les minutes, s\u2019adossent aux barri\u00e8res, se serrent contre les panneaux \u00e9lectoraux flanqu\u00e9s de t\u00eates \u00e9normes et d\u00e9chir\u00e9es. La patience trouve sa limite juste apr\u00e8s 16h30; les deux portes sont encore ferm\u00e9es. Les parents, les grands-parents se regardent en fron\u00e7ant les sourcils, certains s\u2019approchent des portes pour \u00e9couter, guetter, d\u2019autres n\u2019ont pas vu l\u2019heure, se plaignent\u00a0en criant de la chaleur, des moustiques, du mistral, de la grippe, de la fatigue, de la ma\u00eetresse qui demande trop d\u2019\u00e9valuations, regards cordiaux, m\u00e9fiants, impatience f\u00e9brile, les portes s\u2019ouvrent, on aper\u00e7oit la cour au loin, derri\u00e8re les paquets d\u2019enfants \u00e9chevel\u00e9s et en sueur qui font un dernier effort pour bien se tenir. Un instituteur, puis une institutrice accompagnent en souriant les groupes vers la sortie, veillent au calme, tiennent leur fonction dans leurs sourires, classe apr\u00e8s classe deux par deux les corps sont aspir\u00e9s par la fronti\u00e8re qui signe l\u2019explosion des rangs, du calme, des lignes. La foule se disperse comme un ban de poissons, rapide, s\u00fbre de sa destination, sans volont\u00e9 de promenade. \u00c0 16h35 la place Leverrier est d\u00e9gag\u00e9e, presque vide, la femme aux trois dent sourit toujours, assise \u00e0 la terrasse du bar-tabac.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 la fois rond point et carrefour, la place dessert la rue Benedit, serpente vers la Belle de Mai. Le Boulevard Camille Flammarion la coupe de part en part, longe le parc Longchamp devin\u00e9 derri\u00e8re un large mur coiff\u00e9 d\u2019arbres pour rejoindre les Chutes Lavie, et court en sens inverse vers la gare Saint Charles. 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