{"id":160199,"date":"2024-07-04T00:42:45","date_gmt":"2024-07-03T22:42:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160199"},"modified":"2024-07-04T08:44:15","modified_gmt":"2024-07-04T06:44:15","slug":"anthologie-13-mille-sabords","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-mille-sabords\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 | Mille sabords\u00a0!"},"content":{"rendered":"\n<p>Les retardataires sont toujours essouffl\u00e9s. Ils accourent, quelques secondes avant que le ventre b\u00e9ant du bateau ne se referme \u00e0 grand renfort de mouvements de c\u00e2bles et de poulies g\u00e9antes, vers la rampe d\u2019acc\u00e8s qui sert pour l\u2019embarquement des passagers et aussi \u00e0 entasser les voitures dans la cale. On monte au premier \u00e9tage par un escalier ext\u00e9rieur, en m\u00e9tal blanc tachet\u00e9 de points de rouille, pour acc\u00e9der \u00e0 une cabine tout en longueur am\u00e9nag\u00e9e comme dans un train, des si\u00e8ges confortables par deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, un carr\u00e9 de quatre avec une table, et sur un c\u00f4t\u00e9 la vue sur mer par des petits hublots. Les personnes \u00e2g\u00e9es s\u2019installent ici, il y a moins \u00e0 monter avec les caddies ou les sacs de supermarch\u00e9, les m\u00e8res aussi avec les petits dans les poussettes. En hiver les places sont ch\u00e8res, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on est le plus au chaud. Une dizaine d\u2019autres marches un peu grin\u00e7antes m\u00e8nent \u00e0 l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur. A la poupe du bateau, on est au grand air, des chaises en plastique gris reli\u00e9es entre elles par des pi\u00e8ces d\u2019acier et solidement riv\u00e9es au plancher se font face. Dessous, les gilets de sauvetages, emball\u00e9s, apparemment jamais utilis\u00e9s. Pendant le premier quart d\u2019heure la sortie de la rade, on d\u00e9passera \u00e0 b\u00e2bord les navires de p\u00eache et les cargos de marchandises, puis la c\u00f4te cisel\u00e9e et ses maisons de bord de mer, et alors la pleine mer s\u2019offrira aux regards, le vent du grand large aux cheveux longs des femmes joliment d\u00e9coiff\u00e9es. L\u2019\u00e9t\u00e9, quand le soleil est au z\u00e9nith, les touristes s\u2019amassent l\u00e0, on prend des photos, des selfies, on \u00e9tale la cr\u00e8me \u00e0 bronzer sur un bout de nez d\u00e9j\u00e0 rougi, des amoureux \u00a0pench\u00e9s sur le bastingage s\u2019enlacent. D\u00e8s les premiers froids et encore plus au c\u0153ur des hivers temp\u00e9tueux, cette partie ext\u00e9rieure n\u2019est plus occup\u00e9e que par des insulaires aguerris aux travers\u00e9es secouantes, les fumeurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s, et des naus\u00e9eux contrari\u00e9s par la mer d\u00e9chain\u00e9e et le tangage. A part ces quelques r\u00e9sistants, les passagers se r\u00e9fugient dans la grande cabine principale, situ\u00e9e \u00e0 la proie du bateau, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur identique \u00e0 celle en format r\u00e9duit du dessous. L\u2019atmosph\u00e8re y est parfois peu supportable, bavardages bruyants, enfants qui courent et s\u2019interpellent dans les all\u00e9es, et surtout des odeurs singuli\u00e8res qui se diffusent all\u00e8grement au rythme de la houle. Selon l\u2019heure on est olfactivement expos\u00e9 \u00e0 un m\u00e9lange de chien mouill\u00e9, de sandwichs au p\u00e2t\u00e9 qu\u2019une m\u00e8re attentionn\u00e9e pr\u00e9pare pour sa tribu de gamins affam\u00e9s, de parfums de pacotille que des jeunes filles s\u2019amusent \u00e0 asperger. Le d\u00e9part du bateau est toujours annonc\u00e9 par le commandant qui actionne la corne de brune, trois coups secs. A terre un \u00e9quipage est charg\u00e9 de d\u00e9gager les deux cordes d\u2019amarrage attach\u00e9es \u00e0 deux gros bollards bien riv\u00e9s pendant qu\u2019\u00e0 bord deux hommes sont \u00e0 la man\u0153uvre pour r\u00e9cup\u00e9rer les bouts et les disposer avec pr\u00e9cision sur les enrouleurs \u00e9lectriques, man\u0153uvre qui s\u2019ex\u00e9cutaient il y a encore peu de temps \u00e0 la main, \u00e0 la force du poignet de ces anciens marins au long cours. Il arrive que le bateau soit utilis\u00e9 pour des exercices de prise d\u2019assaut par des apprentis militaires de la marine qu\u2019on voit, depuis le pont ext\u00e9rieur, s\u2019approcher \u00e0 vive allure dans des Zodiac gris noir. On entend depuis le haut parleur le commandant pr\u00e9venir de l\u2019accostage imminent de ces faux pirates des Cara\u00efbes et exiger fermement que tout le monde s\u2019\u00e9loigne du bord. Des jeunes gens en treillis de camouflage, avec sur eux tout un attirail d\u2019attaque et de survie passent \u00e0 l\u2019abordage depuis des \u00e9chelles de corde munies d\u2019un gros crochet \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 que les plus habiles ont r\u00e9ussi \u00e0 lancer bien en l\u2019air pour atteindre les rambardes. L\u2019un d\u2019entre eux, plus \u00e2g\u00e9, dans une tenue militaire plus l\u00e9g\u00e8re, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 bord depuis le d\u00e9part et que personne n\u2019avait remarqu\u00e9, les attend pour aider ceux qui ont du mal \u00e0 accoster avec leur lourd paquetage et \u00a0donner des consignes de prise de contr\u00f4le du navire comme en tant de guerre. Un d\u00e9tail d\u00e9tend l\u2019ambiance, leurs mitraillettes sont en bois. Comme des jouets d\u2019enfant. Dans une moins d\u2019une demi-heure, d\u00e9couvreurs d\u2019un jour des beaut\u00e9s iliennes et insulaires de naissance ou d\u2019adoption d\u00e9barqueront et ce bateau de liaison quotidienne, vitale entre deux mondes, repartira un peu plus tard en sens inverse, plein \u00e0 craquer ou \u00e0 moiti\u00e9 vide, selon le rythme des saisons et les humeurs du ciel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les retardataires sont toujours essouffl\u00e9s. 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