{"id":160386,"date":"2024-07-04T17:29:08","date_gmt":"2024-07-04T15:29:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160386"},"modified":"2024-07-04T17:29:42","modified_gmt":"2024-07-04T15:29:42","slug":"anthologie-13-salle-dattente-en-3983","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-salle-dattente-en-3983\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 | salle d&rsquo;attente (en 3983)"},"content":{"rendered":"\n<p>Le cabinet se situe dans un de ces groupements m\u00e9dicaux o\u00f9 l&rsquo;on trouve plusieurs praticiens. Il y a ici le kin\u00e9 et l&rsquo;ost\u00e9opathe chez qui je vais r\u00e9guli\u00e8rement, pour des soins ou \u00e0 titre pr\u00e9ventif. Deux secr\u00e9taires sont derri\u00e8re la banque d&rsquo;accueil. Nous ne nous y arr\u00eatons pas. Nous savons tr\u00e8s bien o\u00f9 nous allons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je clopine sur mes b\u00e9quilles jusqu&rsquo;\u00e0 la salle d&rsquo;attente. A force j&rsquo;ai l&rsquo;habitude, je ma\u00eetrise tr\u00e8s bien cette d\u00e9marche de claudication. Je pourrais m\u00eame me d\u00e9brouiller seule mais ma m\u00e8re persiste \u00e0 vouloir m&rsquo;accompagner. C&rsquo;est elle qui ouvre la porte, j&rsquo;entre \u00e0 sa suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quatre personnes devant nous. C&rsquo;est peu et trop \u00e0 la fois. Qua-tre-per-sonnes. Prendre appui sur les quatre pour tenir. Se concentrer. Ne pas penser \u00e0 sa propre douleur. Penser \u00e0 la leur. La substituer \u00e0 la sienne. C&rsquo;est un truc, je me dis, un bon truc pour tenir, pour r\u00e9sister. Pour patienter aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a cet homme, mat de peau, sourcil fronc\u00e9, l&rsquo;\u0153il gris acier mobile, inquiet, qui circule, tourne, d\u00e9visage . En polo et jean-basket, corps long, d\u00e9li\u00e9, les pieds repli\u00e9s sous le si\u00e8ge, les mains nou\u00e9es, doigts tordus les uns dans les autres comme s&rsquo;il tentait d&rsquo;essorer le vide. Un peu comme les fumeurs qui s&rsquo;arr\u00eatent, se s\u00e8vrent trop brutalement. Je pense \u00e0 mon oncle Jules, exactement m\u00eame geste qui dit l&rsquo;addiction et la difficult\u00e9 d&rsquo;arr\u00eater. Ce sont peut-\u00eatre des mains qui tiennent quelque chose d&rsquo;habitude. J&rsquo;essaie d&rsquo;imaginer. Il joue au tennis ou alors il fait de l&rsquo;escrime. Peut-\u00eatre un souci tendineux. Tennis elbow. Je ne sais pas trop ce que c&rsquo;est, je trouve juste le nom classe. On a l&rsquo;air de souffrir avec une blessure styl\u00e9e. Rien \u00e0 voir avec mes ligaments crois\u00e9s ant\u00e9rieurs du genou.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regarde et tente un sourire qui se transforme en grimace. Il en devient presque effrayant. Je rougis un peu, je le sens dans mes joues, leur chaleur brusque mont\u00e9e aux pommettes. Mon paradoxe. Adorer d\u00e9visager les autres, d\u00e9tester qu&rsquo;on me d\u00e9visage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9tourne la t\u00eate. En vis\u00e9e le gamin, environ dix ans, accompagn\u00e9 par sa m\u00e8re qui semble l&rsquo;ignorer totalement. Un peu comme la mienne. C&rsquo;est \u00e0 se demander si toutes les m\u00e8res de sportifs finissent blas\u00e9es par les bobos r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de leur prog\u00e9niture.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;observe \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, d&rsquo;un regard sans doute un peu fuyant, en tout cas qui ne fixe pas de fa\u00e7on ostensible que l&rsquo;homme. Le gar\u00e7on porte un tee-shirt de l&rsquo;om, un short et des chaussures de sport Nike. Pas d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9, il est footballeur. Il ne parle pas, il est scotch\u00e9 \u00e0 son smartphone. La m\u00e8re aussi. On dirait qu&rsquo;il joue. Ses doigts sont rapides. Un jeu o\u00f9 on marque des buts. Ce serait logique mais en vrai, je ne vois pas, je ne suis pas bien situ\u00e9e, pas dans le bon angle, mon regard doit contourner l&rsquo;obstacle de la coque, l&rsquo;inclinaison insuffisante de l&rsquo;\u00e9cran. Quand m\u00eame, je devine les joueurs et le but. Le visage du gar\u00e7on est lisse, sauf une ride au front qui s&rsquo;accentue parfois dans le jeu, dans l&rsquo;action, et son nez se retousse, ses narines s&rsquo;ouvrent. Et ses pieds dansent au sol comme s&rsquo;il allait shooter lui-m\u00eame, comme s&rsquo;il devait d&rsquo;abord dribbler.<\/p>\n\n\n\n<p>Le gar\u00e7on vient de perdre. Son visage s&rsquo;est assombri et crisp\u00e9, renfrogn\u00e9, swipant sur l&rsquo;\u00e9cran, bouche pinc\u00e9e. J&rsquo;aurais presque entendu un juron sortir de sa bouche muette. Il a lanc\u00e9 un si regard noir \u00e0 sa m\u00e8re ! Comme si elle y \u00e9tait pour quelque chose. Sa m\u00e8re qui ne sait rien de cet \u00e9chec, sa m\u00e8re qui continue \u00e0 tapoter on ne sait quoi, probablement sur les r\u00e9seaux sociaux. Et maintenant, il tape un pied sur celui de la chaise, pupilles dans le vague, plant\u00e9es dans le mur trop vide d&rsquo;en face.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re est jeune et tr\u00e8s mince, des muscles longilignes, pieds tendus, pointes tir\u00e9es, premi\u00e8re position, en-dehors marqu\u00e9, elle me fait penser \u00e0 L. Une danseuse, j&rsquo;en mettrais mon genou bousill\u00e9 au feu. C&rsquo;est la prochaine \u00e0 passer. C&rsquo;est dommage. J&rsquo;aimais bien la regarder, son visage d\u00e9gag\u00e9, ses cheveux relev\u00e9s en queue haute, son cou de cygne. Habill\u00e9e toute en noire, elle se l\u00e8ve avec d\u00e9licatesse et une lenteur mesur\u00e9e. Elle me regarde de ses yeux gris tr\u00e8s doux, me sourit d&rsquo;un air un peu triste. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;elle me fait penser le plus \u00e0 L. en r\u00e9alit\u00e9, ce visage, ce regard m\u00e9lancolique. Le m\u00e9decin sort avec le patient pr\u00e9c\u00e9dent, le raccompagne. De sa d\u00e9marche souple, raidie par un blocage du pied droit, elle le suit dans son cabinet. Je reste seule avec ma douleur. Parce seule ou avec m\u00e8re \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, c&rsquo;est pareil. Ma m\u00e8re qui me tance s\u00e9v\u00e8rement, qui pense \u00e9videmment que ma fa\u00e7on de fixer ainsi les gens, \u00e7a ne se fait pas, que je suis indiscr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur me lance, j&rsquo;inspire une grande bouff\u00e9e d&rsquo;air pour la calmer et j&rsquo;expire en m\u00eame temps ma lassitude. Ma m\u00e8re me dirait que je m&rsquo;\u00e9coute. Que faudrait-il \u00e9couter d&rsquo;autre dans cette atmosph\u00e8re aseptis\u00e9e, ces quatre murs ennuyeux, ce silence pesant ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cabinet se situe dans un de ces groupements m\u00e9dicaux o\u00f9 l&rsquo;on trouve plusieurs praticiens. Il y a ici le kin\u00e9 et l&rsquo;ost\u00e9opathe chez qui je vais r\u00e9guli\u00e8rement, pour des soins ou \u00e0 titre pr\u00e9ventif. Deux secr\u00e9taires sont derri\u00e8re la banque d&rsquo;accueil. Nous ne nous y arr\u00eatons pas. Nous savons tr\u00e8s bien o\u00f9 nous allons. 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