{"id":160846,"date":"2024-07-06T15:19:58","date_gmt":"2024-07-06T13:19:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160846"},"modified":"2024-07-06T22:24:43","modified_gmt":"2024-07-06T20:24:43","slug":"anthologie-16-les-couples-orphelins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-16-les-couples-orphelins\/","title":{"rendered":"#anthologie #16 | Les couples orphelins"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce ne fut qu\u2019en m\u2019approchant que je les aper\u00e7us, assis l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre en plein milieu de la terrasse avec une vue privil\u00e9gi\u00e9e sur la plage et le paysage humain. Il semblait qu\u2019ils voulaient dominer le territoire en m\u00eame temps qu\u2019ils d\u00e9gustaient leur plat de fruits de mer. Ils nous virent arriver, lui avec un air de surprise, ou du moins l\u2019ai-je interpr\u00e9t\u00e9 ainsi, elle avec un grand sourire comme si elle me reconnaissait, sourire que je lui rendis automatiquement ne sachant quoi faire d\u2019autre. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je les rencontrais, je les avais imagin\u00e9s \u00e0 travers les chroniques qu\u2019il \u00e9crit quotidiennement dans le journal, mais l\u00e0, je n\u2019\u00e9tais pas pr\u00eate, m\u00eame pas \u00e0 dire bonjour, timidement, comme on fait avec quelqu\u2019un que l\u2019on admire. Rien. Aussit\u00f4t que l\u2019on nous d\u00e9signa une table, pas tr\u00e8s loin de la leur, je me cachai sagement en face de mon invit\u00e9e qui leur tournait le dos. Je les entendais parler mais je ne comprenais pas ce qu\u2019ils disaient. J\u2019arrivais \u00e0 les entrevoir par bribes, quand les mouvements des corps s\u2019\u00e9largissaient, trop peu pour mon go\u00fbt, assez pour mon manque de courage. Je m\u2019\u00e9tais donc pos\u00e9e en voyeuse qui ne voit pas et en \u00e9couteuse qui n\u2019entend qu\u2019un flot de paroles indistinct. Mais les savoir l\u00e0 me suffisait, partager leur espace pendant quelques instants, le temps de comprendre qu\u2019elle \u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e9ment fort du couple, l\u2019aisance qu\u2019elle avait, la joie qu\u2019elle irradiait\u00a0; je compris qu\u2019elle \u00e9tait de ces gens qui font du bien aux autres, malgr\u00e9 eux. Je compris pourquoi il disait qu\u2019il l\u2019aimait follement. Il \u00e9tait peut-\u00eatre l\u2019\u00e9crivain, mais il ne faisait que reproduire la vie, tandis qu\u2019elle la vivait et la savourait. Peut-\u00eatre n\u2019avait-elle besoin de rien ni de personne pour exister, m\u00eame pas de lui\u00a0? Lui, qui affirme d\u00e9pendre d\u2019elle pour que son existence ait un sens. Je les voyais attabl\u00e9s dans leur restaurant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, exactement comme il l\u2019a maintes fois d\u00e9crit, mais cette fois j\u2019\u00e9tais aussi sur sc\u00e8ne, j\u2019avais droit \u00e0 quelques instants de leur vie, quelque chose de fixement l\u00e0, terre \u00e0 terre et banal, un couple qui d\u00e9jeune \u00e0 la terrasse d\u2019un restaurant, sans la m\u00e9diation des mots qui rendent la r\u00e9alit\u00e9 simultan\u00e9ment enviable et inaccessible. Je les sentis se lever pour partir, ils devaient forc\u00e9ment passer devant nous, mais je ne levai pas les yeux, attentive \u00e0 ce que me disait mon invit\u00e9e, qui parlait de ces couples \u00e0 la retraite qui ne savaient plus trop bien quoi faire de leur vie, se levant chaque fois plus tard, restreignant leurs d\u00e9sirs au strict minimum, savoir quoi d\u00e9jeuner, regarder la t\u00e9l\u00e9vision, faire les courses, lire un peu. Ce ne fut que beaucoup plus tard que je repensais \u00e0 eux, qu\u2019avaient-ils fait de leur apr\u00e8s-midi, avaient-ils eu des gens \u00e0 voir, eux aussi, des courses \u00e0 faire\u00a0? Comment passaient-ils leurs journ\u00e9es, constamment en t\u00eate \u00e0 t\u00eate, sauf les moments qu\u2019il prenait pour \u00e9crire\u00a0? M\u00eame en s\u2019aimant, s\u2019ennuyaient-ils parfois, avaient-ils besoin de s\u2019\u00e9loigner l\u2019un de l\u2019autre pour se retrouver avec eux-m\u00eames\u00a0? De quoi parlaient-ils\u00a0? De leur vie\u00a0? En avaient-ils une\u00a0? De la vie des autres, de ceux qu\u2019ils croisaient sur leur chemin, \u00e9tait-ce pour cela qu\u2019ils avaient leur poste de vigilance bien d\u00e9termin\u00e9 au restaurant\u00a0? Vivant \u00e0 deux, vivaient-ils n\u00e9cessairement moins seuls\u00a0? Quels \u00e9taient leurs plaisirs dans la vie, d\u00e9couvrir un nouveau restaurant, les livres partag\u00e9s, les musiques\u00a0? Cela leur suffisait-il\u00a0? Arrivaient-ils encore \u00e0 avoir des pens\u00e9es secr\u00e8tes\u00a0? Que connait-on de ces couples seuls, s\u2019alimentant des vies des autres pour pouvoir vivre la leur\u00a0? Ils font des voyages, admirent ce que l\u2019on n\u2019a pas le temps de voir, se gavent de souvenirs, se red\u00e9couvrent \u00e0 chaque instant, pour le meilleur et pour le pire. Oh, les suivre, \u00e9couter leurs paroles quand ils ne se savent pas entendus, p\u00e9n\u00e9trer dans leur myst\u00e8re quand les portes se ferment sur eux, quand ils ne peuvent plus feindre le bonheur. Voir de pr\u00e8s leurs chaines et la peur de les briser. Si, par m\u00e9garde, j\u2019ai pu donner l\u2019impression de les envier, sachez que ne je pourrais tol\u00e9rer un instant leur joie la plus intense.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce ne fut qu\u2019en m\u2019approchant que je les aper\u00e7us, assis l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre en plein milieu de la terrasse avec une vue privil\u00e9gi\u00e9e sur la plage et le paysage humain. Il semblait qu\u2019ils voulaient dominer le territoire en m\u00eame temps qu\u2019ils d\u00e9gustaient leur plat de fruits de mer. 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