{"id":160976,"date":"2024-07-07T17:36:22","date_gmt":"2024-07-07T15:36:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=160976"},"modified":"2024-07-20T12:09:18","modified_gmt":"2024-07-20T10:09:18","slug":"anthologie-17","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17\/","title":{"rendered":"#anthologie #17 |\u00a0lieux de vie"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Lautaro ne dormait pas<\/em><br>27 d\u00e9cembre 1990, Carrer del Lloro, Blanes, Espagne<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais mont\u00e9 quatre \u00e0 quatre, une bouteille de vin \u00e0 la main. La porte de l\u2019appartement \u00e9tait entrouverte, je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 entrer. Roberto Bola\u0144o m\u2019accueillit une cigarette \u00e0 la main et le sourire affectueux. Derri\u00e8re lui, Carolina essayait de calmer Lautaro. Elle me sourit aussi, m\u2019indiquant d\u2019un haussement d\u2019\u00e9paule que le gamin n\u2019arrivait pas \u00e0 s\u2019endormir. Elle s\u2019assit sur une chaise de la cuisine, remonta son pull et lui donna le sein. Lautaro s\u2019endormit en t\u00e9tant. Il s\u2019\u00e9tait endormi vite, le temps que Roberto me serve une bi\u00e8re et se fasse un caf\u00e9. Il me parlait de po\u00e9sie, d\u2019auteurs que je ne connaissais pas. Il avait encore peu \u00e9crit. J\u2019avais lu dans une traduction anglaise&nbsp;<em>Consejos de un disc\u00edpulo de Morrison a un fan\u00e1tico de Joyce<\/em>&nbsp;et quelques po\u00e8mes. Je me souviens que Carolina nous avait rejoints apr\u00e8s avoir couch\u00e9 Lautaro.&nbsp;<em>Je me souviens d\u2019un livre de Borges, pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la machine \u00e0 \u00e9crire,&nbsp;<\/em>Historia universal de la infamia,<em>&nbsp;la version originale de 1935.&nbsp;<\/em>Je me souviens que je me sentais bien et que nous avions mang\u00e9 des calamars. Je me souviens que j\u2019\u00e9tais parti tr\u00e8s tard. C\u2019est quand m\u00eame pas grand chose comme souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le chapeau de champignol<\/em><br>12 octobre 1889, 28, boulevard des Italiens, Paris<gwmw style=\"display:none;\"><\/gwmw><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entr\u00e9e dans cet appartement est aussi son entr\u00e9e dans sa vie d&rsquo;adulte. Elle a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e l\u00e0 peu de temps apr\u00e8s son premier s\u00e9jour \u00e0 Paris. Elle travaillait pour madame Vial, la modiste. L\u2019appartement au premier \u00e9tage avait deux pi\u00e8ces, une chambre sur cour et l\u2019atelier de confection qui donnait sur le boulevard. Il profitait de la lumi\u00e8re venant de la fen\u00eatre. Elle a aim\u00e9 apprendre \u00e0 faire des chapeaux avec madame Vial. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle \u00e9tait chez une patronne et Madame Vial \u00e9tait patiente et rapide. Elle pouvait rattraper ce qu\u2019elle avait rat\u00e9 ou qu\u2019elle avait mis trop de temps \u00e0 faire. Madame Vial n\u2019\u00e9levait jamais la voix. Lorsqu\u2019elle voyait que le chapeau ne se terminait pas assez vite, elle disait simplement donne-moi \u00e7a et finissait le travail. Dans l\u2019immeuble de Madame Vial, \u00e9tait install\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre des Nouveaut\u00e9s. On y jouait&nbsp;<em>Champignol malgr\u00e9 lui<\/em>, avec Germain. Et c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019\u00c9m\u00e9lie a d\u00e9couvert le th\u00e9\u00e2tre. Madame Vial fournissait les chapeaux pour les com\u00e9dies. Elle fabriquait aussi bien les chapeaux d\u2019hommes que des chapeaux de femmes. Elle \u00e9tait d\u2019une certaine mani\u00e8re la modiste officielle du th\u00e9\u00e2tre. Un jour qu\u2019elle est descendu livrer le chapeau que devait porte Germain, une casquette rouge plut\u00f4t avec une visi\u00e8re noire, elle avait dit \u00e0 \u00c9m\u00e9lie, reste ma fille, regarde les jouer, tu vas voir, \u00e7a va te plaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le jour d\u2019avant la derni\u00e8re perf<\/em><br>16 novembre 2004, Los Angeles, Californie<gwmw style=\"display:none;\"><\/gwmw><gwmw style=\"display:none;\"><\/gwmw><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Ron qui m\u2019a d\u00e9pos\u00e9 chez HannaH et Mark, \u00e0 premi\u00e8re vue dans un quartier r\u00e9sidentiel. Ils avaient une maison assez grande. Black neighborhood, me dit HannaH. C&rsquo;est difficile pour nous. HannaH et Mark sont les seuls Blancs du quartier, avec Ron et moi d\u00e9sormais. Je comprendrai vite que \u00e7a ne va pas de soi \u00e0 L.A. Leur cuisine ressemble \u00e0 une cuisine des ann\u00e9es soixante, le buffet, le frigo et la cuisini\u00e8re surtout. Ils sont d\u2019\u00e9poque mais on en reprend le design pour vendre des produits neufs \u00e0 l\u2019allure vintage. Dans la cuisine, nous nous asseyons autour de la table en bois, comme si nous allions jouer aux cartes. HannaH nous sert un caf\u00e9 dans un mug et se sert un th\u00e9. L\u2019ambiance est \u00e0 la douceur. La discussion pourtant est politique. Ni HannaH, ni Mark, ni Ron ne trouvent dr\u00f4le que le Governator ait soutenu Bush qui vient d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9lu. De Bush, ils sont constern\u00e9s. Ils le trouvent idiot. Je me demande comment un idiot peut devenir pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. Mark dispose sur la table du guacamole, du houmous de betterave, des nachos. Ron demande \u00e0 HannaH et Mark comment ils se sentent pour le lendemain et ce qu\u2019ils annoncent comme \u00e9tant leur derni\u00e8re performance. HannaH r\u00e9pond en souriant. Je sens quelque chose comme de l\u2019inqui\u00e9tude dans le regard que Mark porte sur elle, mais cela passe tr\u00e8s vite, et je ne suis pas s\u00fbr de ce que j&rsquo;ai vu. Il encha\u00eene avec un sourire lui aussi. Ils sont impatients et confiants. La salle sera pleine. La presse sera l\u00e0. Ils ont d\u00e9j\u00e0 eu de nombreux contacts. Mark me demande si je veux en \u00eatre. Je ne comprends pas. Il me redemande si je veux en \u00eatre. Je lui r\u00e9ponds que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pris ma place. Il me dit que je peux \u00eatre de la performance. Il faudra simplement que je me costume et que je sois l\u00e0, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des spectateurs, dans le long couloir. C\u2019est tout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<\/p>\n\n\n\n<p><em>ils ont bombard\u00e9 Saint-\u00c9<\/em><br>26 mai 1944, 11h, boulevard Fayol, Firminy, France<\/p>\n\n\n\n<p>Isidore a mont\u00e9 les escaliers en courant, il est entr\u00e9 dans l\u2019appartement sans frapper. Pierre \u00e9tait assis face \u00e0 lui, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la table. Marie avait la t\u00eate sur son \u00e9paule, les mains crois\u00e9s. Je crois bien qu\u2019elle priait. Isidore criait ils ont bombard\u00e9 Saint-E, ils ont bombard\u00e9 Saint-E. C\u2019est pas les Allemands, c\u2019est les Am\u00e9ricains. Pierre lui dit qu\u2019il le sait, qu\u2019il a vu passer les avions. Ils restent un moment comme \u00e7a, Marie mains serr\u00e9es \u00e0 hauteur de poitrine, t\u00eate pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule de Pierre qui la serre contre lui, Isidore comme suspendu sur le pas de la porte, le poids du corps en avant. Pierre d\u00e9gage doucement son bras, il passe sa main \u00e0 plat dans le dos de Marie qui se redresse sur sa chaise. Tu veux pas boire un canon? demande-t-il \u00e0 Isidore? Ah si, je veux bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre se l\u00e8ve. Il va chercher la bouteille et deux verres dans le buffet. Et toi, Marie, tu veux pas un caf\u00e9? Oh si, je veux bien un caf\u00e9. Il pose les deux verres sur la table, les remplit \u00e0 ras bord. Il prend la cafeti\u00e8re sur le coin de la cuisini\u00e8re, en sert un demi bol \u00e0 Marie, prend sur le rebord de la fen\u00eatre la carafe de lait, en verse quelques gouttes dans le bol. Ils sont servis tous les trois. Les deux hommes prennent leur verre. Et oui, dit Marie. C\u2019est pas encore fini.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les s\u00e9quoias<\/em><br>29 juillet 1916, Glen Ellen, Californie<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil \u00e9tait encore haut quand je suis arriv\u00e9 chez Jack. Il m\u2019attendait en haut des marches. Il se tenait \u00e0 la poutre de la v\u00e9randa. Il me sourit mais je l\u2019ai trouv\u00e9 fatigu\u00e9, le visage rougi. Il m\u2019a demand\u00e9 comment avait \u00e9t\u00e9 le voyage et sans attendre ma r\u00e9ponse m\u2019a dit qu\u2019il m\u2019attendait plus t\u00f4t. Il a ouvert la porte et s\u2019est effac\u00e9 pour me laisser passer. Charmian est arriv\u00e9e et m\u2019a serr\u00e9 dans ses bras. Nous sommes pass\u00e9s dans le salon. Pr\u00e8s du fauteuil de Jack, il y avait un verre de whisky d\u00e9j\u00e0 rempli. Avant de s\u2019asseoir, il m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019en voulais un. Il se tenait au dossier. Il \u00e9tait essouffl\u00e9. J\u2019ai accept\u00e9. Charmian n\u2019en a pas voulu. Apr\u00e8s m\u2019avoir servi, il s\u2019est laiss\u00e9 tomber dans le fauteuil en soufflant. Charmian s\u2019est assise sur l\u2019accoudoir le bras sur les \u00e9paules de Jack. J\u2019ai regard\u00e9 par la fen\u00eatre. Je lui ai demand\u00e9 pourquoi il avait coup\u00e9 les s\u00e9quoias. Ils avaient br\u00fbl\u00e9 eux-aussi. Il fallait les abattre. Quand il a dit \u00e7a, son visage s\u2019est ferm\u00e9. Il a pris son verre, bu une bonne rasade, ferm\u00e9 les yeux. Il l\u2019a repos\u00e9 presque vide. Il a vu que je le regardais sans savoir quoi lui dire. J\u2019ai compris qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup bu. Tu sais, Joe, je suis malade. J\u2019ai du mal \u00e0 faire le tour du ranch. Je tire la patte. Charmian lui caressait la t\u00eate. Il y a eu un silence, long. C\u2019est lui qui l\u2019a rompu. Je suis content que tu sois venu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lautaro ne dormait pas27 d\u00e9cembre 1990, Carrer del Lloro, Blanes, Espagne J\u2019\u00e9tais mont\u00e9 quatre \u00e0 quatre, une bouteille de vin \u00e0 la main. La porte de l\u2019appartement \u00e9tait entrouverte, je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 entrer. Roberto Bola\u0144o m\u2019accueillit une cigarette \u00e0 la main et le sourire affectueux. Derri\u00e8re lui, Carolina essayait de calmer Lautaro. 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