{"id":161113,"date":"2024-07-07T23:44:13","date_gmt":"2024-07-07T21:44:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161113"},"modified":"2024-07-07T23:44:14","modified_gmt":"2024-07-07T21:44:14","slug":"anthologie-10-dimanche-12-juin-1966","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-dimanche-12-juin-1966\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | Dimanche 12 juin 1966"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 tard mais elle ne sait pas se coucher. Elle a quarante-trois ans. Elle passe la nuit \u00e0 fumer des cigarettes, des rothmans rouge, accoud\u00e9e \u00e0 la minuscule lucarne du deux-pi\u00e8ces o\u00f9 elle a tent\u00e9 de fuir avec son fils. Encore un deux-pi\u00e8ces. Elle repense \u00e0 la rue Saint-Sauveur et \u00e0 l\u2019autre fils, Fran\u00e7ois. Vincent dort dans la petite chambre. Il y dort depuis maintenant huit mois. Au milieu des cartons on peut discerner quelques livres, et surtout le petit lit d\u2019enfant aux draps d\u00e9pareill\u00e9s. Elle dort dans le salon quand elle y arrive. Elle passe la plupart de ses nuits \u00e0 ressasser sa fuite. Son \u00e9chec. Elle n\u2019est pas parvenue \u00e0 lui \u00e9chapper. Elle ne sait pas pourquoi elle l\u2019a laiss\u00e9 revenir. Il aime son fils et ne l\u2019abandonnera pas, pas comme les autres p\u00e8res et \u00e7a suffit bien pour compenser le reste. Demain il sera l\u00e0 et ils redescendront tous les trois. Assise sur le tabouret bleu, celui qu\u2019elle a repeint avec David \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la rue Saint-Sauveur, elle songe \u00e0 leur derni\u00e8re conversation. \u00c0 leur derni\u00e8re dispute. Vincent sera plus heureux avec ses deux parents, elle ne va quand m\u00eame pas donner raison \u00e0 celle qui dit d\u2019elle qu\u2019elle est une mauvaise m\u00e8re doubl\u00e9e d\u2019une putain. <em>On ne fait pas un enfant avec une fille-m\u00e8re surtout quand on sait qui est le p\u00e8re de son b\u00e2tard, tu as perdu le sens commun mon dr\u00f4le et puis elle a presque quinze ans de plus que toi<\/em>. La rengaine de la vieille peau elle la connait par c\u0153ur mais \u00e7a fonctionne toujours. Il sait ce qu\u2019il faut dire pour la mettre en col\u00e8re. Elle n\u2019a pas besoin de lui pour \u00e7a. Elle la hait. Elle n\u2019a rien oubli\u00e9. Elle n\u2019oublie pas ce qu\u2019ils ont dit. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle ne vivra jamais dans cette maison. Pourtant elle les attend, cette fois il en est s\u00fbr, il va en parler \u00e0 son p\u00e8re. Ils vont enfin lui laisser la baraque, c\u2019est la sienne, c\u2019est \u00e9crit noir sur blanc dans l\u2019acte notarial, la vieille ne pourra rien y faire, rien dire pour contester ce qui lui revient de droit, et puis Vincent sera heureux l\u00e0-bas, il pourra jouer au rugby dans le quereu, comme lui quand il \u00e9tait enfant. Elle ferme les yeux. Elle voudrait pouvoir se tordre, se contorsionner et se hisser par le petit velux de la kitchenette, peut-\u00eatre m\u00eame disparaitre pour de bon pour ne pas devoir choisir, ne plus renoncer \u00e0 sa vie de femme. Mais elle aime trop Vincent. Elle ne veut pas lui infliger la m\u00eame enfance qu\u2019\u00e0 son fr\u00e8re. Elle \u00e9tait plus jeune alors, elle n\u2019a pas r\u00e9fl\u00e9chi, elle n\u2019a pas choisi surtout. Mais elle se souvient du quereu. Elle revoit le p\u00e8re biologique de Fran\u00e7ois, Daniel, qui la cherche du regard seize ans plus t\u00f4t, tout pr\u00e8s de la maison d\u00e9j\u00e0. Elle se souvient de ce mois de juin 1966. Elle vient d\u2019avoir dix-neuf ans, lui en a dix-sept. Il fait chaud mais les arbres, des ch\u00e2taigniers, forment un \u00e9crin de fraicheur. Elle regarde Daniel. Il est beau avec ses boucles blondes et son corps \u00e9lanc\u00e9. Il sait qu\u2019elle va finir par succomber. Elle le devine \u00e0 cet air assur\u00e9 qu\u2019il prend \u00e0 chaque fois qu\u2019ils se parlent. Elle aime son arrogance, \u00e7a lui donne un certain charisme. Sa cousine Mireille est avec elle. Elle est folle de jalousie. En m\u00eame temps il y a de quoi, c\u2019est un Soldeau. Un fils Soldeau tu te rends compte, c\u2019est un bon parti. H\u00e9l\u00e8ne ne l\u2019entend pas comme \u00e7a. Ce qu\u2019elle veut c\u2019est s\u2019\u00e9chapper de chez elle, sauver sa peau et celle de ses fr\u00e8res. Avec un gar\u00e7on comme lui elle pourrait s\u2019en sortir et avoir une belle vie, une vie \u00e0 elle, bien solide, loin des col\u00e8res du p\u00e8re et des folies de la m\u00e8re. Pour l\u2019heure Daniel a cess\u00e9 de flirter. Il est captiv\u00e9 par autre chose. Elle s\u2019en souvient. Elle allume une autre cigarette. Elle aurait d\u00fb se m\u00e9fier. Fuir aussi ce maudit quereu. Mais il fait bon sous ces ch\u00e2taigniers en ce mois de juin dix-neuf-cent-soixante-six alors H\u00e9l\u00e8ne et Mireille allument une cigarette \u2013 c\u2019est Daniel qui les a initi\u00e9es \u2013 et s\u2019assoient sur le banc de pierre tout pr\u00e8s du grand ch\u00eane qui jouxte la petite cour ombrag\u00e9e. Daniel regarde des enfants qui jouent. Ils ne jouent pas ils s\u2019affrontent. Les coups pleuvent. Les d\u00e9bordements s\u2019accumulent. C\u2019est du rugby fantasm\u00e9, port\u00e9s aux nues. Dans toute cette marmaille, il reconnait deux de ses cousins. Le petit Pierre de six ans son cadet et surtout Jean dit Fifi \u00e0 cause de son allure de fil de fer, qui bien que beaucoup plus jeunes que les autres, il doit avoir dans les cinq ou six ans, \u00e9clabousse de toute sa classe rugbystique cette sorte d\u2019arri\u00e8re-cour arbor\u00e9e o\u00f9 la lumi\u00e8re peine \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer tant les ch\u00e2taigniers sont denses autour d\u2019eux. Il a ind\u00e9niablement un truc le m\u00f4me, avec sa dr\u00f4le d\u2019allure d\u00e9gingand\u00e9e et ses longues jambes qui portent ses chevauch\u00e9es fantastiques \u00e0 travers tout le quartier. Y a pas \u00e0 dire glisse-t-il \u00e0 Jo\u00ebl, son \u00e9ternel comp\u00e8re qui ambitionne de s\u00e9duire la Mireille, il est fait pour le rugby le gosse. Pourtant Daniel n\u2019aime pas cette branche de la famille. Il se souvient des joutes, les jours de pluie, quand ses fr\u00e8res et lui affrontaient les cousins du ruisseau comme on les appelle encore dans le voisinage. Les Jean, Guy, Andr\u00e9, Henry face \u00e0 Michel, Fr\u00e9d\u00e9ric, Jean-Claude et les autres. \u00c7a s\u2019envoyait sec. On ne faisait pas semblant dans le quereu. C\u2019\u00e9tait une question d\u2019honneur et de territoire. Les riches contre les pauvres. Les bien habill\u00e9s contre les mal fagot\u00e9s. Les importants contre les moins-que-rien. Daniel s\u2019en souvient. Sa m\u00e8re, la m\u00e8re Soldeau, les pousse au crime. Il faut \u00e9craser toute cette vermine, ces sales dr\u00f4les ; les vauriens du quereu comme elle les appelle, elle ne comprend pas comment sa soeur a pu un jour s\u2019enticher de ce minable de Brillanceau. Une raclure, un alcoolique notoire connu de tous, incapable de s\u2019occuper de ses gosses et de sa femme. Et maintenant toute cette marmaille court dans sa m\u00e9moire avec les mots de la m\u00e8re, et il ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de regarder les exploits de Fifi avec une pointe d\u2019agacement parce qu\u2019il perp\u00e9tue les joutes et les branl\u00e9es que ses fr\u00e8res et lui subissaient contre son p\u00e8re, le petit Henry qui courait d\u00e9j\u00e0 comme un cabri entre les lignes, et les laissait b\u00e9ats d\u2019admiration devant tant d\u2019aisance et d\u2019intelligence sportive. Maintenant Henry trime toutes les nuits avec Guy, son fr\u00e8re, derri\u00e8re les fourneaux de la m\u00e8re Soldeau, \u00e7a fait longtemps qu\u2019ils ont capitul\u00e9 mais quelque chose l\u2019agace chez le cadet des fils, un \u00e9lan, une fi\u00e8vre qui semble \u00e9lectriser le corps de l\u2019enfant maigre. Il ne veut pas se rendre, il ne veut pas c\u00e9der de terrain \u00e0 sa grande tante, il ne veut pas devenir son larbin comme son p\u00e8re, le cousin de Daniel. Et lui, Daniel, sent que le petit Jean, du haut de ses cinq ou six ans, le d\u00e9fie du regard pour lui signifier que la guerre n\u2019est pas finie, et qu\u2019un jour prochain il prendra sa revanche dans le quereu. En attendant H\u00e9l\u00e8ne est l\u00e0 et Daniel, Dany comme on l\u2019appelle ici, n\u2019y pense d\u00e9j\u00e0 plus. Elle a une allure de citadine avec ses cheveux \u00e0 la gar\u00e7onne, il la trouve flamboyante et puis elle est plus \u00e2g\u00e9e que lui, de deux ans son ain\u00e9e, elle doit avoir de l\u2019exp\u00e9rience et du haut de ses dix-sept ans il se prend pour un homme. C\u2019est vrai qu\u2019il a pris de l\u2019assurance depuis quelques semaines, m\u00eame sa m\u00e8re ne reconnait plus le jeune gar\u00e7on timide qui n\u2019osait pas regarder les clientes dans les yeux lorsqu\u2019il servait \u00e0 la boulangerie pour l\u2019aider. Mais H\u00e9l\u00e8ne c\u2019est autre chose que de l\u2019assurance pour lui, c\u2019est une respiration, un mouvement qui le galvanise, il ne veut pas reprendre la boulangerie familiale comme se plait \u00e0 le croire sa m\u00e8re, non lui il veut faire des \u00e9tudes de m\u00e9decine, il va aider les gens, s\u2019occuper de leur sant\u00e9, il s\u2019en est ouvert plusieurs fois \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne, qui se laisse impressionner par ce jeune ambitieux qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec son p\u00e8re autoritaire, elle qui n\u2019attend qu\u2019une chose, fuir pour de bon. Elle qui se r\u00eavait libraire mais que le p\u00e8re a arrach\u00e9 \u00e0 Madame Aubertin deux mois avant la fin de son apprentissage pour d\u00e9m\u00e9nager en r\u00e9gion parisienne, se verrait bien avec un gar\u00e7on comme lui. Apr\u00e8s tout, elle est plut\u00f4t jolie. Elle se dit que cette histoire c\u2019est sa chance. Et puis Mireille pourrait fr\u00e9quenter Jo\u00ebl qui lui tourne autour depuis le d\u00e9but. Mais il ne lui plait pas vraiment, et puis ce n\u2019est pas un Soldeau. H\u00e9l\u00e8ne fr\u00e9quente un Soldeau. Les Soldeau, enfin la m\u00e8re Soldeau, poss\u00e8dent trois boulangeries en ville. Ils ont de l\u2019argent et le prestige qui va avec dans ce genre de hameau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est d\u00e9j\u00e0 tard mais elle ne sait pas se coucher. Elle a quarante-trois ans. Elle passe la nuit \u00e0 fumer des cigarettes, des rothmans rouge, accoud\u00e9e \u00e0 la minuscule lucarne du deux-pi\u00e8ces o\u00f9 elle a tent\u00e9 de fuir avec son fils. Encore un deux-pi\u00e8ces. Elle repense \u00e0 la rue Saint-Sauveur et \u00e0 l\u2019autre fils, Fran\u00e7ois. 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