{"id":161179,"date":"2024-07-07T19:27:03","date_gmt":"2024-07-07T17:27:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161179"},"modified":"2024-07-07T19:35:25","modified_gmt":"2024-07-07T17:35:25","slug":"anthologie-17-comme-des-souvenirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-comme-des-souvenirs\/","title":{"rendered":"#anthologie #17 | comme des souvenirs"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019ai connu le petit Char, oh il \u00e9tait tout jeune, c\u2019\u00e9tait pendant la guerre, celle qu\u2019on appelle la grande, en 1916 je crois, il devait avoir neuf ou dix ans, et moi j\u2019en avais trois de plus et j\u2019\u00e9tais la fille du forgeron. Pendant la guerre l\u2019instituteur de l\u2019Isle l\u00e2chait un peu plus t\u00f4t les \u00e9l\u00e8ves qui habitaient en dehors du bourg pour qu\u2019ils ne rentrent pas dans la nuit et c\u2019\u00e9tait son cas, mais il ne pouvait, depuis toujours, se passer de la Sorgue et il fl\u00e2nait en rentrant par chez nous au moment o\u00f9 mon p\u00e8re arr\u00eatait sa forge, regardait la nuit qui approchait, descendait vers la rive, se reposait en baignant ses bras dans le courant, jouant avec les hautes herbes, ou dans le tonneau empli d\u2019eau, un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9, celui o\u00f9 il plongeait le m\u00e9tal en fusion. Il restait l\u00e0 \u00e0 le regarder et moi, un pas derri\u00e8re je le regardais regarder. C\u2019\u00e9tait beau, la presque nuit, cette heure fraiche et calme, l\u2019eau qui s\u2019endormait, les braises qui s\u2019\u00e9teignaient et nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens, c\u2019\u00e9tait mon jour midinette, c\u2019\u00e9tait \u00e0 la Maison de la Po\u00e9sie, passage Moli\u00e8re, pour la pr\u00e9sentation de la future saison. Je n\u2019avais pas eu de place en bas, arriv\u00e9e un peu tard et laissant passer les gens qui avaient plus d\u2019assurance, j\u2019\u00e9tais mont\u00e9e au balcon \u2014 premi\u00e8re et je crois seule fois o\u00f9 je l\u2019ai vu ouvert, ou plus exactement o\u00f9 j\u2019ai eu conscience qu\u2019il l\u2019\u00e9tait. Longeant les si\u00e8ges align\u00e9s le long du balcon j\u2019ai d\u00e9pass\u00e9 un dos, et revenant pour m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, j\u2019ai aper\u00e7u un profil, un peu de biais. Ne l\u2019ai pas reconnu tout de suite, ai eu une impression de familiarit\u00e9,\u00a0 totalement indue bien s\u00fbr,\u00a0 de confort, renforc\u00e9e par le veston de tweed qui habillait le bras pos\u00e9 sur la balustrade \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du mien. Regardant vers la sc\u00e8ne en dessous de nous, je voyais dans la p\u00e9nombre la noblesse un peu ravag\u00e9e d\u2019une partie du visage attentif. J\u2019ai pens\u00e9 vaguement et fugitivement \u00e0 Giacometti, juste au moment o\u00f9 s\u2019est impos\u00e9 son nom\u2026 oui bien s\u00fbr Laurent Terzieff. J\u2019ai souri \u00e0 la bouff\u00e9e d\u2019admiration presque possessive que je sentais venir, l\u2019ai mise de c\u00f4t\u00e9 comme indigne de moi et de lui\u2026 j\u2019ai \u00e9cout\u00e9 en sa compagnie. Je ne sais plus pourquoi, pour un mot, pour une annonce, j\u2019ai eu un stupide sursaut d\u00e9sapprobateur, il s\u2019est retourn\u00e9, il a murmur\u00e9 \u00ab\u00a0n\u2019est-ce pas ?\u00a0\u00bb, j\u2019ai r\u00e9pondu\u00a0 \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb\u00a0 sans \u00eatre tr\u00e8s sure de ce que je niais, de ce qu\u2019il avait compris, parce que me repentais d\u00e9j\u00e0. La grande main maigre s\u2019est agit\u00e9e un peu, il s\u2019est retourn\u00e9 vers la sc\u00e8ne en riant dans son menton. Les intervenants se succ\u00e9daient. Pour descendre il s\u2019est effac\u00e9 pour me laisser passer. Dans les groupes qui discutaient un moment dans le passage, devant la vitrine des moulages, je suis rest\u00e9e un pas derri\u00e8re lui, comme si c\u2019\u00e9tait naturel, \u00e9coutant le velours de sa voix et quand je me suis d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 rejoindre la rue, il s\u2019est retourn\u00e9 pour me dire au revoir et me souhaiter de bons spectacles.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait gentille et nous \u00e9tions amies, mais je me demande ce qui entrait pour ma part dans cette amiti\u00e9 de ma fascination pour son p\u00e8re, nous nous \u00e9tions perdues de vue comme on dit, un peu d\u2019esprit aussi |&nbsp; mes parents avaient&nbsp; d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 et nous avions quitt\u00e9 Manosque | mais deux ans plus tard, nous croisant dans une rue du centre, | je revenais parfois passer quelques jours de vacances chez une vieille tante, pendant que les parents voyageaient | ce fut par un \u00e9change de sourires instinctifs, suivi d\u2019un d\u00e9luge de mots que l\u2019avons retrouv\u00e9e intacte cette amiti\u00e9, nous avons tourn\u00e9 dans les rues, \u00e9changeant des nouvelles, des \u00ab&nbsp;tu as vu \u00e7a ?&nbsp;\u00bb en montrant tel ou tel d\u00e9tail avant de nous attabler devant un caf\u00e9 pour moi, un th\u00e9 pour elle et des g\u00e2teaux sans int\u00e9r\u00eat \u00e0 une terrasse de la rue de la Reine Jeanne et c\u2019est alors qu\u2019elle m\u2019a dit \u00ab&nbsp;mais tu n\u2019es jamais venue chez nous.. on serait beaucoup mieux dans le jardin\u2026 \u00e7a te dit ?&nbsp;\u00bb et que je l\u2019ai suivie, avan\u00e7ant dans la lumi\u00e8re des rues vers la Mont\u00e9e des vrais richesses (ce nom !) nous \u00e9loignant de la ville proprement dite, grimpant entre les murs croulant sous la verdure, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019impasse du Para\u00efs, et le charme du jardin en terrasse, elle m\u2019a laiss\u00e9 un moment, est revenue avec un plateau, deux verres, un pot d\u2019eau tr\u00e8s fra\u00eeche et du sirop d\u2019orgeat et nous avons repris nos \u00e9changes, parlant maintenant de mieux que les nouvelles, du tout ou rien qui se cache dessous, en regardant les toits de la ville. Et puis il est arriv\u00e9, disant \u00ab&nbsp;plus rien \u00e0 faire&nbsp;\u00bb et puis \u00ab&nbsp;tiens tu as une amie\u2026 ah oui j\u2019ai entendu parler de vous, c\u2019est joli ici n\u2019est-ce pas ?&nbsp;\u00bb&nbsp; | et elle me regardait l\u2019air de dire il est vraiment de bonne humeur | \u00ab&nbsp;vous aimez les livres il me semble, non ?&nbsp;\u00bb et comme je cherchais mes mots \u00ab&nbsp;vous tombez bien\u2026 venez&nbsp;\u00bb et nous l\u2019avons suivi vers la maison, les pi\u00e8ces tapiss\u00e9es de livres que je n\u2019avais pas le temps de voir vraiment, mes yeux pleins \u00e0 en d\u00e9border | elle me chuchotait \u00ab&nbsp;tu as de la chance&nbsp;\u00bb | et puis ce fut la fen\u00eatre s\u2019ouvrant sur le feuillage du marronnier, l\u2019autre fen\u00eatre face \u00e0 la table donnant sur une petite maison moderne, un tilleul, un cerisier, la vall\u00e9e, mais surtout dans la pi\u00e8ce la carte de l\u2019Am\u00e9rique Centrale, les deux chevaux mongols, le divan et puis les rayons de livres encore et j\u2019ai enfin r\u00e9ussi \u00e0 sortir un son : \u00ab&nbsp;No\u00e9&nbsp;\u00bb et il a ri, avant de nous renvoyer au jardin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens, la troisi\u00e8me fois que je l\u2019ai rencontr\u00e9 c\u2019\u00e9tait en gare d\u2019Avignon. Il m\u2019avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9, disant qu\u2019il n\u2019avait pas le temps de s\u2019arr\u00eater longtemps dans la ville, qu\u2019il passerait entre deux trains, mais qu\u2019il avait quelque chose pour moi. A l\u2019\u00e9poque le hall de la petite gare \u00ab&nbsp;centre&nbsp;\u00bb se terminait \u00e0 gauche par un caf\u00e9 de gare bien classique avec comptoir de bois, canap\u00e9s de moleskine, rouge sombre il me semble la moleskine, des chaises aux dossiers de bois tourn\u00e9 et si\u00e8ges de bois grav\u00e9 et des tables \u00e0 plateau de marbre. Et oui nous \u00e9tions mieux que dans un des caf\u00e9s du haut du boulevard Jean-Jaur\u00e8s, ou pas plus mal. Il me parlait de G\u00eanes, de ses projets encore un peu flous, d\u2019une piste pour un emploi de paysagiste dans son coin la haut \u00e0 laquelle il n\u2019avait pas l\u2019air de croire, je lui parlais du peu d\u2019Avignon, abondamment comme toujours. Il a regard\u00e9 sa montre, s\u2019est pench\u00e9, a attrap\u00e9 son sac, a fouill\u00e9 un peu, a sorti un bocal plein d\u2019une belle mati\u00e8re verte, grumeleuse, me l\u2019a tendu \u00ab&nbsp;C\u2019est du pesto. C\u2019est ma logeuse qui l\u2019a fait ce matin pour vous&nbsp;\u00bb. J\u2019ai \u00e9carquill\u00e9 les yeux, ai remerci\u00e9 sa logeuse, et un peu lui tout de m\u00eame. J\u2019ai dit \u00ab&nbsp;vais en profiter pendant ces prochains jours&nbsp;\u00bb. Il a r\u00e9pondu \u00ab&nbsp;mais c\u2019est pour un seul plat&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;\u00e7a d\u00e9pend pour qui&nbsp;\u00bb et nous avons ri. Je crois que je ne l\u2019ai revu qu\u2019une fois pour son anniversaire dans une salle pr\u00e8s d\u2019une \u00e9glise dans un beau village o\u00f9 j\u2019\u00e9tais venue dans la voiture d\u2019un couple d\u2019amis communs qui \u00e9taient encore Avignonnais. J\u2019oubliais, il s\u2019appelle Beno\u00eet Vincent et j\u2019aime ce qu\u2019il \u00e9crit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ai connu le petit Char, oh il \u00e9tait tout jeune, c\u2019\u00e9tait pendant la guerre, celle qu\u2019on appelle la grande, en 1916 je crois, il devait avoir neuf ou dix ans, et moi j\u2019en avais trois de plus et j\u2019\u00e9tais la fille du forgeron. 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