{"id":161189,"date":"2024-07-07T20:51:30","date_gmt":"2024-07-07T18:51:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161189"},"modified":"2024-07-08T10:03:14","modified_gmt":"2024-07-08T08:03:14","slug":"anthologie-17-simenon-et-les-boulets-liegeois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-simenon-et-les-boulets-liegeois\/","title":{"rendered":"#anthologie #17 | Simenon et les boulets li\u00e9geois"},"content":{"rendered":"\n<p>17 novembre 1973<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>La Taverne Tchantch\u00e8s et Nanesse<\/em>, oui, bien s\u00fbr. Ici, nous sommes place St Lambert, prenez la rue de la R\u00e9gence, l\u00e0, traversez le Pont des Arches, vous \u00eates rue Surlet. La taverne est au num\u00e9ro 38. D\u2019ici un quart d\u2019heure, en marchant vite, vous y serez.&nbsp;\u00bb On \u00e9tait mi-novembre,&nbsp;<em>mais ici, en tout cas, c\u2019\u00e9tait le premier jour de l\u2019hiver<\/em>. Sur le pont, en d\u00e9pit de quelques r\u00e9verb\u00e8res, l\u2019obscurit\u00e9 mangeait tout. Un vent \u00e0 glacer les cols et les c\u0153urs faisait danser les feuilles sur les trottoirs. Elles se pr\u00e9cipitaient sur mes bottes, sur mon manteau, sur mes cheveux sans jamais trouver \u00e0 se poser nulle part.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu\u2019importe, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Li\u00e8ge, je marchais vers Outremeuse. J\u2019aime bien les mots qui commencent par outre\u2026 outre-mer, outre-tombe, outrepasser, outrecuidance. Je n\u2019avais pas manqu\u00e9 d\u2019outrecuidance, j\u2019avais m\u00eame outrepass\u00e9 les convenances, mais j\u2019avais d\u00e9croch\u00e9 un rendez-vous avec Georges Simenon&nbsp;! Je savais qu\u2019il avait v\u00e9cu Outremeuse dans sa jeunesse, j\u2019avais vu le nom de ce quartier dans ses biographies\u2026 mais le lire, le prononcer, l\u2019entendre chanter dans sa t\u00eate et y \u00eatre, cela faisait une sacr\u00e9e diff\u00e9rence. Celle qu\u2019il y a entre le futur pas tr\u00e8s certain, donc plut\u00f4t le conditionnel, et le pr\u00e9sent. J\u2019y serai a i , j\u2019y serais a i s\u2026 non, j\u2019y suis&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Trois jours plus t\u00f4t, le 14 novembre donc, j\u2019avais assist\u00e9, \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville, \u00e0 la remise de la m\u00e9daille de Li\u00e8ge \u00e0 son illustre citoyen&nbsp;: Georges Simenon. Je suis journaliste, \u00e0 l\u2019\u00e9poque je n\u2019\u00e9tais pas encore salari\u00e9e d\u2019un organe de presse, je d\u00e9butais, j\u2019\u00e9crivais \u00ab&nbsp;\u00e0 la pige&nbsp;\u00bb. Une de mes amies qui, elle, travaillait pour la Gazette de Li\u00e8ge, m\u2019avait fait inviter. Pendant le pince-fesse, elle m\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 monsieur Simenon, qu\u2019elle connaissait pour avoir des liens de famille avec lui.&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! La gazette de Li\u00e8ge, avait-t-il dit, \u00e7a me rajeunit, j\u2019y ai \u00e9crit des chroniques judiciaires, on sait o\u00f9 cela m\u2019a men\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Bref, on avait bavard\u00e9 gentiment tous les trois, on avait bu une bi\u00e8re et m\u00eame deux et me voil\u00e0 pri\u00e9e de diner avec Simenon, sous le pr\u00e9texte que je ne pouvais pas rentrer \u00e0 Paris sans d\u00e9couvrir le vrai Li\u00e8ge. Clin d\u2019\u0153il de mon amie\u2026&nbsp;&nbsp;Je connaissais le go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 de Simenon pour la gente f\u00e9minine\u2026 Mais, comment refuser une aubaine pareille&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019\u00e9tais entr\u00e9e chez&nbsp;<em>Tchantch\u00e8s et Nanesse<\/em>, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 saisie par l\u2019atmosph\u00e8re simonienne du lieu. Un restaurant modeste,&nbsp;<em>avec ses nappes \u00e0 carreaux et ses chaises en bois<\/em>, enfum\u00e9 et grouillant de monde. Une ambiance conviviale\u2026 des odeurs de bi\u00e8re et de cuisine familiale. Un d\u00e9cor de marionnettes color\u00e9es sur les murs.&nbsp;Monsieur Simenon m\u2019avait attendue, tel que toujours, d\u00e9contract\u00e9, mis avec simplicit\u00e9. Un pull-over camel sur une chemise \u00e9cossaise ferm\u00e9e par un lacet de cravate. Son veston de tweed \u00e9tait sur le dossier de sa chaise. Je lui avais toujours trouv\u00e9 une physionomie remarquable, mais lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 pour me saluer, j\u2019avais remarqu\u00e9 derri\u00e8re ses lunettes d\u2019\u00e9caille, sous ses sourcils \u00e9pais, des yeux de photographe, de reporter, de romancier, scrutateurs et plut\u00f4t intimidants. Il avait sorti sa pipe de sa bouche et l\u2019avait pos\u00e9e sur la table. Nous avions pris place.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Connaissez-vous les boulets li\u00e9geois&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Fran\u00e7ois, Fran\u00e7ois, apporte-nous des gueuzes. Oui, celles de la maison. Sois gentil de dire \u00e0 ta m\u00e8re que je suis l\u00e0 et que je voudrais deux portions de ses boulets, avec des frites.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014Tout de suite, monsieur Simenon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Que je vous parle de cette sp\u00e9cialit\u00e9 li\u00e9geoise.&nbsp;&nbsp;Il vous faut savoir que d\u00e9nicher la bonne adresse pour les boulets est une qu\u00eate quasi mystique chez les Li\u00e9geois. Je ne suis pas souvent \u00e0 Li\u00e8ge, mais je connais&nbsp;les boulets de Jos\u00e9e.<em>&nbsp;<\/em>Et j\u2019aime cette taverne. Il faut que je vous explique son nom&nbsp;: Tchantch\u00e8s, c\u2019est Fran\u00e7ois et Nanesse, sa femme, c\u2019est Agn\u00e8s, deux personnages du folklore li\u00e9geois qu\u2019on trouve souvent dans les r\u00e9cits populaires et dans les spectacles de marionnettes Tchantch\u00e8s&nbsp;est<em>&nbsp;tchefe di bwe\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;\u2014 \u2026 est quoi&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>tchefe di bwe\u2026<\/em>C\u2019est du wallon li\u00e9geois, \u00e7a veut dire \u00ab&nbsp;t\u00eate de bois&nbsp;\u00bb&nbsp;; il est t\u00eatu, quoi&nbsp;!&nbsp;Il symbolise l&rsquo;esprit ind\u00e9pendant et joyeux des Li\u00e9geois. Il aurait m\u00eame connu des aventures avec Charlemagne\u2026 Nanesse, c\u2019est plut\u00f4t la voix de la raison. Chaque ann\u00e9e la taverne d\u00e9cerne un prix \u00e0 une personnalit\u00e9 li\u00e9geoise. Je l\u2019ai eu. C\u2019est un des rares prix que j\u2019ai accept\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Simenon avait gliss\u00e9 sa main dans la poche gauche de son veston. Il en avait sorti sa blague \u00e0 tabac.&nbsp;<em>Depuis des ann\u00e9es et des ann\u00e9es, depuis toujours pour ainsi dire, chacune de ses poches avait une destination bien d\u00e9finie.&nbsp;<\/em>Et il avait bourr\u00e9 sa pipe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah voil\u00e0 nos boulets\u2026 go\u00fbtez\u2026 alors&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Alors\u2026 c\u2019est sp\u00e9cial et tr\u00e8s bon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Des boulettes de viande hach\u00e9e, moiti\u00e9 b\u0153uf, moiti\u00e9 porc, cuites au four avant d\u2019\u00eatre mises dans la sauce. Tout est dans la sauce qu\u2019on appelle sauce lapin\u2026&nbsp;pourquoi une sauce lapin je vous le demande&nbsp;? Il n\u2019y a pas de lapin dans la sauce des boulets&nbsp;! Il y a tout un tas d\u2019ingr\u00e9dients, du thym, de la&nbsp;cassonade brune, des baies de gen\u00e9vrier, mais pas de lapin. Du vrai&nbsp;sirop de Li\u00e8ge pommes-poires, pas une cochoncet\u00e9 industrielle, \u00e7a oui&nbsp;! Et les frites, que dites-vous de ces grosses frites&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2014<\/em> Elles sont \u00e0 tomber par terre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014 Imaginez-vous qu\u2019elles sont cuites au \u00ab&nbsp;blanc de b\u0153uf&nbsp;\u00bb, de la pure graisse, bien satur\u00e9e\u2026. \u00c7a vous laisse sans voix\u2026 Mais non, elles ne sont pas grasses, question de savoir-faire&nbsp;! Allez reprenez-en&nbsp;! Mais si, occasionnellement\u2026 \u00e0 Li\u00e8ge\u2026 en Outremeuse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nos assiette vides, j\u2019avais risqu\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je comprends mieux pourquoi madame Maigret est si bonne cuisini\u00e8re. Rue Richard Lenoir, elle pr\u00e9pare des plats roboratifs pour son commissaire&nbsp;: pot au feu, cassoulet, coq au vin, b\u0153uf bourguignon, blanquette\u2026 Sans doute avais-je esp\u00e9r\u00e9 lancer Simenon sur le sujet de son \u00e9criture<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait regard\u00e9e d\u2019un air de dire&nbsp;: n\u2019y comptez pas et, devant ma mine d\u00e9\u00e7ue, il avait ajout\u00e9, tr\u00e8s s\u00e9rieusement&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 compter d\u2019aujourd\u2019hui, 17 novembre 1973, je n\u2019\u00e9crirai plus de roman.&nbsp;Maigret et Mr Charles, publi\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, \u00e9tait le dernier.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Surprise, j\u2019avais risqu\u00e9 un pourquoi.&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Trop de douleur, trop de stress, m\u2019avait-il r\u00e9pondu.&nbsp; D\u00e9sormais je consacrerai mes \u00e9crits \u00e0 moi-m\u00eame.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014 Francois, Francois, deux bi\u00e8res l\u00e9g\u00e8res, des Val-Dieu blondes, s\u2019il te pla\u00eet et dis \u00e0 ta m\u00e8re que ses boulets \u00e9taient un r\u00e9gal et que notre amie parisienne les a appr\u00e9ci\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions bu nos bi\u00e8res en silence. On aurait dit \u2014<em> et c\u2019\u00e9tait sans doute vrai \u2014 qu\u2019il reculait le plaisir de boire la derni\u00e8re gorg\u00e9e<\/em>. Son verre vide, il s\u2019\u00e9tait lev\u00e9, avait ramass\u00e9 sa pipe, l\u2019avait mise en bouche. \u00ab\u00a0Mademoiselle, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 ravi. Ce que je viens de vous confier est off, naturellement. Je vous souhaite le bonsoir. \u00a0Nous nous reverrons peut-\u00eatre \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>17 novembre 1973 \u00ab&nbsp;La Taverne Tchantch\u00e8s et Nanesse, oui, bien s\u00fbr. Ici, nous sommes place St Lambert, prenez la rue de la R\u00e9gence, l\u00e0, traversez le Pont des Arches, vous \u00eates rue Surlet. La taverne est au num\u00e9ro 38. D\u2019ici un quart d\u2019heure, en marchant vite, vous y serez.&nbsp;\u00bb On \u00e9tait mi-novembre,&nbsp;mais ici, en tout cas, c\u2019\u00e9tait le premier jour <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-simenon-et-les-boulets-liegeois\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #17 | Simenon et les boulets li\u00e9geois<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":670,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6486,6056],"tags":[],"class_list":["post-161189","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-17-christian-garcin-reconstitutions-avec-fiction","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161189","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/670"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=161189"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161189\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=161189"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=161189"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=161189"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}