{"id":161204,"date":"2024-07-07T23:57:41","date_gmt":"2024-07-07T21:57:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161204"},"modified":"2024-07-08T00:02:10","modified_gmt":"2024-07-07T22:02:10","slug":"anthologie-11-la-nuit-jusquau-debord","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-11-la-nuit-jusquau-debord\/","title":{"rendered":"#anthologie #11 | la nuit jusqu&rsquo;au d\u00e9bord"},"content":{"rendered":"\n<p>et dire que les histoires qu\u2019on invente sont les fables qui tiennent au corps, avec le froid dans la maison et les poumons qui br\u00fblent \u00e0 cause de la cigarette, l\u2019asthme qu\u2019il avait, et la rage d\u00e9j\u00e0 quand il balan\u00e7ait tous ses bouquins en dansant sur lui-m\u00eame, moi j\u2019entendais surtout ses cris \u00e0 elle qui couvraient les siens, et qui traversaient la porte de l\u2019appartement, depuis les trois \u00e9tages que je montais \u00e0 toute allure pour les rejoindre, et je trouvais toujours cet amoncellement de fum\u00e9e qui flottait comme des corolles au dessus de la t\u00eate de mon fils, mais elle s\u2019en foutait pas mal de tout \u00e7a, et du reste d\u2019ailleurs, les factures \u00e0 payer, les piles de linges sales, la moisissure, les taches de nourriture partout sur la gazini\u00e8re, la crasse \u00e0 m\u00eame la table sur laquelle nous mangions, toujours, avec les restes de la veille, pourtant elle l\u2019aimait, pas de doute l\u00e0-dessus, elle y mettait tout ce qu\u2019une m\u00e8re peut offrir d\u2019amour \u00e0 un enfant qui vous donne une derni\u00e8re chance de faire table rase \u2013 alors elle raccrochait quand elle m\u2019entendait rentrer, en murmurant il arrive, comme pour signifier \u00e0 l\u2019autre au bout du fil que la r\u00e9cr\u00e9ation \u00e9tait termin\u00e9e, que le mari en trop revenait pour mettre fin \u00e0 sa tranquillit\u00e9, \u00e0 sa libert\u00e9 de femme, au peu de responsabilit\u00e9 qu\u2019elle se donnait et que son pass\u00e9 l\u00e9gitimait \u00e0 tous les coups, tu ne peux pas comprendre, une enfance comme la mienne \u00e7a vous laisse sur le carreau, et puis d\u2019\u00e9voquer la Grand\u2019 Rive et son ex, le prof de philo, l\u2019\u00e9vapor\u00e9, le disparu, celui qui repoussait la nuit jusqu\u2019au d\u00e9bord, avec l\u2019enfant, le premier fils, qui devait attendre dans le petit deux pi\u00e8ces que les choses se tassent, que la nuit cesse pour de bon, pour enfin entendre H\u00e9l\u00e8ne, sa m\u00e8re, rentrer avec lui, et s\u2019envoyer en l\u2019air dans le salon jusqu\u2019au petit matin, alors oui, je lui en veux de ne pas admettre que cette enfance-l\u00e0, elle n\u2019\u00e9tait pas mieux que celle de Fran\u00e7ois, que l\u2019absence de ses nuits, sa solitude, il pouvait aussi les ressentir dans les coups de t\u00e9l\u00e9phone qui n\u2019en finissaient pas, et que mise \u00e0 part jeter des livres sur le sol, il n\u2019avait pas d\u2019autre issue pour attirer son attention, pour oublier cet horizon d\u2019immeubles couleurs d\u2019agrumes, avec l\u2019illusion du lac au bout de la rue, loin, tr\u00e8s loin de la maison, du ch\u00eane et de la for\u00eat qui bordent les secrets de mon enfance, loin aussi des m\u00e8res qui oublient, alors je me suis dit qu\u2019il fallait qu\u2019on parte, qu\u2019on lui offre autre chose que ce calvaire, mais je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit \u00e7a, de toute fa\u00e7on je me r\u00e9p\u00e8te, \u00e0 force de tout vous raconter, je ressasse toujours les m\u00eames vieilles histoires et je commence \u00e0 fatiguer, \u00e0 me lasser de rab\u00e2cher sans cesse qu\u2019on m\u00e9ritait mieux que ces faux jardins, ce lac artificiel et ce b\u00e9ton \u00e0 perte de vue, que \u00e7a devenait vital pour moi de se rapprocher de la maison, enfin de ma maison, celle pour laquelle j\u2019avais sign\u00e9 chez le notaire un acte de propri\u00e9t\u00e9, celle que mes parents, que ma m\u00e8re surtout, me devaient comme un d\u00e9dommagement \u2013 mon p\u00e8re avait dit qu\u2019ils partiraient vivre \u00e0 la Bonneti\u00e8re, que la maison, le ch\u00eane, seraient \u00e0 moi quand je le d\u00e9ciderai, que ces histoires d\u2019usufruit c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de les s\u00e9curiser eux, le temps qu\u2019ils se retournent, et puis finalement il n\u2019y eut qu\u2019un amoncellement de promesses non tenues, ils ont d\u2019abord hypoth\u00e9qu\u00e9 la maison, leur maison, enfin la mienne, pour que mon fr\u00e8re fasse construire sur le terrain qu\u2019il venait d\u2019acheter, et puis quand il a d\u00e9cid\u00e9 de le revendre, de ne pas aller au bout, ils lui ont donn\u00e9 la masure de la Bonneti\u00e8re et ils sont rest\u00e9s dans la maison que je devais habiter avec ma famille \u2013 on fait quoi dans ces cas l\u00e0 des histoires qu\u2019on s\u2019invente pour tenir, quand on se retrouve confront\u00e9 \u00e0 une telle trahison, quand la diff\u00e9rence vous arrache \u00e0 vous m\u00eame, si violemment, que vous avez l\u2019impression que votre t\u00eate pourrait exploser, tellement la br\u00fblure \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur devient intol\u00e9rable, que les mots quittent la bouche, quittent le corps de l\u2019homme qu\u2019on se doit d\u2019incarner, mais c\u2019\u00e9tait trop tard, c\u2019\u00e9tait sign\u00e9, j\u2019allais pas non plus les mettre dehors, j\u2019allais pas les tuer quand m\u00eame, je me suis dit que me rapprocher ce serait d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re \u00e9tape \u2013 quand on a d\u00e9cid\u00e9 de partir, enfin quand H\u00e9l\u00e8ne a accept\u00e9 de redescendre, j\u2019ai trouv\u00e9 un copain du m\u00e9tro dont le beau-fr\u00e8re avait un camion suffisamment grand \u00e0 nous pr\u00eater pour transporter notre mis\u00e8re, on a tout charg\u00e9 en quelques heures et on s\u2019est retrouv\u00e9 tous les quatre \u00e0 l\u2019avant, dans la cabine, \u00e0 la tomb\u00e9e du jour, il fallait imp\u00e9rativement que nous arrivions au petit matin, alors mon copain Lassus a propos\u00e9 qu\u2019on roule toute la nuit, il a m\u00eame ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas fatigu\u00e9 et que \u00e7a lui faisait plaisir de nous filer un coup de main apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 bosser ensemble, et je me souviens que Vincent pleurait au d\u00e9but, parce qu\u2019il avait peur de lui et de son visage patibulaire, faut dire qu&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne avait bien charg\u00e9 la mule comme on dit, elle avait fait ce qu\u2019il faut pour conditionner le petit en allant lui raconter que Lassus \u00e9tait un type infr\u00e9quentable \u2013 un bois-sans-soif comme tous les copains de ton p\u00e8re, un de ces types avec qui il va boire des coups apr\u00e8s le foot ou le boulot \u2013 mais elle en savait quoi H\u00e9l\u00e8ne, de mon d\u00e9go\u00fbt pour l\u2019alcool, elle m\u2019a vu quoi, trois ou quatre fois en tout rentrer ivre apr\u00e8s le sport, alors que j\u2019avais juste une petite vingtaine d\u2019ann\u00e9e, \u00e7a fait pas de vous un alcoolique, quand on a tout juste vingt-deux ans et qu\u2019on ne conna\u00eet plus personne, qu\u2019on est compl\u00e8tement d\u00e9racin\u00e9, et qu\u2019on cherche juste \u00e0 repousser sa jeunesse un petit peu plus loin pass\u00e9 vingt cinq ans, alors, forc\u00e9ment, Vincent, il \u00e9tait terroris\u00e9, parce qu\u2019elle avait fait passer Lassus pour un mec dangereux au volant, un mec qui allait nous tuer en s\u2019endormant sur la route \u2013 je me souviens encore du regard d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne, son regard noir comme celui de ma m\u00e8re quand j\u2019avais annonc\u00e9 que je montais en r\u00e9gion parisienne avec elle \u2013 celle qui avait eu un dr\u00f4le avec un cousin de la famille qui ne l\u2019avait jamais reconnu, une fille instable disait-on dans le quereu, une marie-couche-toi-l\u00e0 qui venait maintenant faire son march\u00e9 chez eux pour arracher son second fils et l\u2019emporter \u00e0 la ville \u2013 voil\u00e0 ce qu\u2019elle racontait sur H\u00e9l\u00e8ne, et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019avais envie de lui sauter au visage et de lui arracher les mots de la figure, vous imaginez bien que si mon p\u00e8re n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 l\u00e0, si le peu d\u2019amour qu\u2019il restait encore dans la maison ne passait pas par lui, je crois que je lui aurais crach\u00e9 \u00e0 la gueule pour de bon, mais je me suis content\u00e9 de partir, de fuir loin d\u2019eux, et de leur mesquinerie de petites gens rustres et sans envergure \u2013 quand Lassus a d\u00e9marr\u00e9, quand le camion a commenc\u00e9 \u00e0 rouler et \u00e0 trouver sa cadence, Vincent a fini par se d\u00e9tendre, surtout gr\u00e2ce aux blagues qu\u2019il faisait, H\u00e9l\u00e8ne aussi s\u2019est apais\u00e9e et s\u2019est d\u00e9partie d\u2019un rire grave, un rire qu\u2019elle a pris soin de r\u00e9primer avec sa main, elle est comme \u00e7a H\u00e9l\u00e8ne, derri\u00e8re la col\u00e8re, les mots qu\u2019elle dit ou qu\u2019elle laisse trainer dans ses aigreurs, il y a aussi sa fa\u00e7on incomparable d\u2019\u00eatre au monde, qui vous aide \u00e0 vous maintenir la t\u00eate hors de l\u2019eau, j\u2019avais besoin de \u00e7a \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de quelqu\u2019un pour m\u2019\u00e9pauler, et gommer ce qui en moi refusait de faire bloc, qui s\u2019accumulait trop loin pour s\u2019exprimer autrement que dans le mutisme justement, j\u2019ai pens\u00e9 souvent \u00e0 leur dire, \u00e0 leur raconter que cette histoire de masque cristallisait tout le reste, qu\u2019il y avait bien plus derri\u00e8re tout \u00e7a, que mon enfance s\u2019\u00e9tait bris\u00e9e par-del\u00e0 les humiliations, que j\u2019avais souvent l\u2019impression d\u2019\u00eatre moins important qu\u2019un bibelot dans la maison, mais je ne savais pas comment leur dire, et cette nuit-l\u00e0, quand on roulait, quand on redescendait en bas, \u00e0 mesure que les panneaux amor\u00e7aient le nom des villes famili\u00e8res, je sentais mon c\u0153ur qui s\u2019acc\u00e9l\u00e9rait, j\u2019allais retrouver le quereu de mon enfance apr\u00e8s plus de dix ans d\u2019absence, et peut-\u00eatre qu&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne en aurait fini avec le bruit des voix et les trahisons de la rue Saint-Sauveur \u2013 quand La Rochelle est apparu sur le rectangle vert, quand les phares du camion ont \u00e9clair\u00e9 le panneau, j\u2019avoue que j\u2019ai fr\u00e9mi un peu, j\u2019ai senti que Vincent aussi tremblait, je me suis dit qu\u2019il devait penser \u00e0 Fran\u00e7ois, son fr\u00e8re, qui \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0-haut, dans l\u2019immeuble de la butte, sans doute pour ne pas redescendre encore une fois vers leur pass\u00e9 commun, vers ces nuits d\u2019insomnies o\u00f9 il guettait son retour, et ne pas \u00eatre, comme moi, ce d\u00e9class\u00e9, celui qui \u00e9choue parce qu\u2019il revient sur ses pas, comme font les petites gens, incapables de partir vraiment ou de faire 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