{"id":161356,"date":"2024-07-08T16:47:21","date_gmt":"2024-07-08T14:47:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161356"},"modified":"2024-07-09T15:47:29","modified_gmt":"2024-07-09T13:47:29","slug":"anthologie-13-le-quereux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-le-quereux\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 | La cour"},"content":{"rendered":"\n<p>On y acc\u00e8de en suivant une ruelle \u00e9troite et \u00e9touffante. D\u00e9j\u00e0 on aper\u00e7oit le palier du premier \u00e9tage qui surplombe le parc du lieu qu\u2019ils appelaient entre eux le ch\u00e2teau. Des branches s\u2019\u00e9tendant comme des bras lui fouettent le visage, griffent ses joues, \u00e9corchent ses oreilles. Les fen\u00eatres tr\u00e8s hautes s\u2019ouvrent sur les arbres. Au loin, derri\u00e8re le mur en pierres de taille qui affleure l\u2019\u00e9troit passage, par-del\u00e0 le chien-assis qui fissure par endroits depuis le temps, il distingue nettement les mouvements circulaires de ses feuilles qui mouchettent le ciel de petites formes elliptiques. Le ch\u00eane est une masse aux proportions qui lui semblent gigantesques, avec toutes ses nu\u00e9es tentaculaires, toutes diff\u00e9rentes, mais formant une seule et m\u00eame couverture sombre, des branches qui font bloc dans l\u2019espace, comme une rang\u00e9e de dominos ou une arm\u00e9e de lianes, avec en perspective la cime fantasque des bambous de la cour o\u00f9 avait jailli autrefois le cri de douleur du fr\u00e8re. Il est tout petit quand il marche. Il ne se tient pas droit. Il oscille un peu. On lui reproche souvent d\u2019\u00eatre bancal. On le menace. On le gronde. S\u2019il le faut on lui mettra un balai dans le dos pour qu\u2019il se redresse. L\u2019air atterr\u00e9, il tourne dans la rue des Fr\u00e8res. Il y a l\u00e0 le march\u00e9 des Halles, tout pr\u00e8s du cin\u00e9ma qui longe le parking qui a remplac\u00e9 le parc. Ils s\u2019y promenaient souvent avec leur p\u00e8re. Il portait aussi un pardessus r\u00e2p\u00e9, comme dans la chanson. Il s\u2019obstinait \u00e0 vouloir le mettre tous les jours avec de vieilles bottines fourr\u00e9es en cuir noir. Il tapait le sol des centaines de fois dans la journ\u00e9e pour retirer la terre de dessous ses chaussures et c\u2019\u00e9tait un vrai passe-temps de le regarder faire. Parfois sur l\u2019un des bancs du parc, il se d\u00e9chaussait et pouvait inspecter le bout de ses pieds plusieurs minutes durant, devant ses fils fascin\u00e9s par ses orteils qu\u2019il tordait ou aplatissait comme du caoutchouc. Puis il remettait ses godasses et il sortait de sa poche son opinel pour retirer la terre s\u00e9ch\u00e9e de ses semelles. C\u2019\u00e9tait son premier travail avant le p\u00e9trissage, le moulage ou le fa\u00e7onnage. Il arrosait. Il b\u00eachait. Il \u00e9laguait. Le parc est une vaste dalle de b\u00e9ton d\u00e9sormais, avec des lignes blanches trac\u00e9es au sol pour symboliser l\u2019emplacement des v\u00e9hicules. Il ne reste plus \u00e0 sa contemplation que ce qui est invisible et insaisissable. Il passe toujours par l\u2019arri\u00e8re de la maison. Il entre dans la cour comme un ridicule petit Tarzan qui se serait \u00e9gar\u00e9 dans une jungle. La cour est ombrag\u00e9e. Il y a beaucoup de monde \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il y a quelque chose de tr\u00e8s d\u00e9cevant dans ces grandes tabl\u00e9es. Lui a con\u00e7u cette cour ouverte, dans le libre exercice de son imagination, comme un jeu s\u00e9rieux. Mais le quereu ne supporte pas, \u00e0 ses yeux, l\u2019exercice de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Loin d\u2019\u00eatre le champ d\u2019exp\u00e9rimentations infinies de tous les possibles de l\u2019enfance, ce lieu tellurique devient le temps d\u2019un repas de quartier, le mis\u00e9rable agr\u00e9gat d\u2019une vie singuli\u00e8re prise dans l\u2019algorithme insens\u00e9 de toutes les autres vies du voisinage. Les adultes sont tous hilares, futiles, replets. Le banquet d\u00e9bouche sur une beuverie, non sur une v\u00e9ritable convivialit\u00e9. Les phrases s\u2019envolent, vagues et insipides, dans une m\u00e9lasse indigeste de poncifs et de lieux communs. Un \u00e9norme ennui se r\u00e9pand dans la cour. Il est Fifi, ce gar\u00e7on maigre et introverti. Il aime cette petite cour ombrag\u00e9e au pied de la maison, son atmosph\u00e8re secr\u00e8te, les tuiles \u00e9meraudes de ses arbres. Il se d\u00e9lecte de la beaut\u00e9 de leurs floraisons, de la puret\u00e9 de leurs troncs, de la nettet\u00e9 de leurs silhouettes, des ombres pr\u00e9cises de leurs feuillages. Lorsque le soleil se trouve bien en place et ses rayons bien trac\u00e9s \u00e0 travers la toile des cimes lointaines, alors il peut commencer \u00e0 jouer &#8211; seul d\u2019abord, puis rapidement rejoint par une meute impressionnante d\u2019enfants &#8211; et mettre en place ces lignes d\u2019essais imaginaires o\u00f9 naissent les d\u00e9sirs ardents d\u2019en d\u00e9coudre. Dans l\u2019\u00e9vidence du jour, \u00e0 port\u00e9e d\u2019une nature terreuse et du front v\u00e9g\u00e9tal d\u2019une for\u00eat de ch\u00eanes, rien ne le pr\u00e9destine \u00e0 la tentation du puits. Il tr\u00f4ne l\u00e0 comme un pi\u00e8ge, au milieu des visages rougis d\u2019efforts. Et pourtant dans ses r\u00eaveries, dans ses courses effr\u00e9n\u00e9es pour aplatir le ballon dans la zone d\u2019essai, le fr\u00eale aspirant rugbyman associe ce qu\u2019il appelle sa qu\u00eate de r\u00e9paration \u00e0 une plus obscure \u00e9laboration du p\u00e9ch\u00e9, un p\u00e9ch\u00e9 de sang, qui occupe tout son esprit et qu\u2019il a grav\u00e9 \u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9corce de l&rsquo;arbre centenaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On y acc\u00e8de en suivant une ruelle \u00e9troite et \u00e9touffante. D\u00e9j\u00e0 on aper\u00e7oit le palier du premier \u00e9tage qui surplombe le parc du lieu qu\u2019ils appelaient entre eux le ch\u00e2teau. Des branches s\u2019\u00e9tendant comme des bras lui fouettent le visage, griffent ses joues, \u00e9corchent ses oreilles. Les fen\u00eatres tr\u00e8s hautes s\u2019ouvrent sur les arbres. 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