{"id":161395,"date":"2024-07-08T13:45:54","date_gmt":"2024-07-08T11:45:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161395"},"modified":"2024-07-08T13:47:33","modified_gmt":"2024-07-08T11:47:33","slug":"anthologie-18-lui-claude-mckay-walter-benjamin-et-marseille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-18-lui-claude-mckay-walter-benjamin-et-marseille\/","title":{"rendered":"#anthologie #17 | lui, Claude McKay, Walter Benjamin et Marseille"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c7a se passait au milieu de la rue Bouterie, \u00e0 l\u2019American Bar. Ne cherchez pas la rue Bouterie sur un plan de Marseille, elle a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e avec le quartier du Panier en f\u00e9vrier 1943. Elle \u00e9tait l\u2019art\u00e8re centrale de la Fosse qu\u2019on appelait aussi le Quartier r\u00e9serv\u00e9. Une rue longue \u00e0 n\u2019en plus finir garnie de taudis, de bars louches, de bouis-bouis, de caveaux et de \u00ab\u2009chambres d\u2019amour\u2009\u00bb \u00e0 sept francs la journ\u00e9e. L\u2019American Bar se trouvait au 19, entre l\u2019Emma Bar et le Bar des Amis. Sur chaque seuil, des filles en chemises roses fumaient des Camel de contrebande et des travestis vantaient leurs sp\u00e9cialit\u00e9s. Il \u00e9tait assis \u00e0 une petite table avec McKay. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il me l\u2019a racont\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>McKay l\u2019appelait la <em>Bloody Lane<\/em>. Cette rue o\u00f9 on nomme les putes \u00ab\u2009les filles au litron\u2009\u00bb parce qu\u2019elles font la passe au m\u00eame tarif&nbsp;: trois francs. Le prix d\u2019un litre de vin. Il \u00e9tait remont\u00e9 jusqu\u2019en 1928 pour retrouver Mc Kay. Il voulait qu\u2019il lui parle du temps. Celui qui passe et qui s\u2019arr\u00eate. La silhouette des nervis aux cheveux plaqu\u00e9s au Bakerfix clignotait sous les enseignes. Les pavillons des phonographes d\u00e9versaient des tangos de Carlos Gardel et les pianolas soufflaient des mesures de jazz. McKay n\u2019avait pas encore pris la mesure de son interlocuteur quand Benjamin est arriv\u00e9 en boitillant, chapeau noir sur la t\u00eate et canne \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Il croyait qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9s, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le cas. Claude McKay et Walter Benjamin avaient pourtant plein de raisons de se conna\u00eetre. Entre l\u2019intellectuel marxiste et celui qui avait particip\u00e9 quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t au quatri\u00e8me congr\u00e8s de l\u2019internationale communiste, Moscou avait \u00e9t\u00e9 une mesure de leur temps qu\u2019ils avaient tous les deux voulu conjuguer au futur. Malgr\u00e9 son admiration pour Trotsky, McKay \u00e9tait revenu d\u2019URSS avec d\u00e9senchantement. Quant \u00e0 Benjamin, il avouait n\u2019avoir pas pu y trouver la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 \u00e0 cause d\u2019une fille dont il s\u2019\u00e9tait \u00e9pris. Mais pour tous les deux, le pr\u00e9sent \u00e9tait bien l\u00e0, dans les rues de Marseille recouvertes de poussi\u00e8res de sel marin, de chaux et de mica et puant un m\u00e9lange d\u2019huile, d\u2019urine et d\u2019encre d\u2019imprimerie. McKay, \u00e9lev\u00e9 plus tard au rang de chantre de la n\u00e9gritude par Aim\u00e9 C\u00e9saire apportait dans ses mots \u00ab\u2009marin\u00e9s dans l\u2019alcool rouge, l\u2019amour africain de la vie, la joie africaine de l\u2019amour et le r\u00eave africain de la mort.\u2009\u00bb (\u00c9tienne L\u00e9rot, L\u00e9gitime d\u00e9fense, 1932). Tout un pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que McKay parlait de jazz, il voyait Benjamin lentement s\u2019\u00e9couler sur sa chaise. Face \u00e0 lui, la vue sur le ventre de Marseille, de cette rue comme une section faite au couteau, le haschich envahissait ses sens. Pour celui qui a pris du haschich, Marseille n\u2019est pas trop grand. Benjamin, le fl\u00e2neur, venu ausculter la modernit\u00e9 naissante d\u2019une autre ville, apr\u00e8s Berlin, Paris, Moscou et d\u2019autres. Venu explorer une autre temporalit\u00e9. Benjamin leur a parl\u00e9 d\u2019un tableau de Paul Klee, Angelus Novus, qu\u2019il appr\u00e9ciait particuli\u00e8rement. Sur la toile, un ange recule vers son avenir. Le pass\u00e9 qu\u2019il contemple est un champ de ruines. Et de rajouter que la temp\u00eate qui a cr\u00e9\u00e9 ce paysage de d\u00e9solation a pour nom le progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a vu Benjamin se lever, prendre sa canne et remettre son chapeau. Avant que, sit\u00f4t arriv\u00e9 sur le trottoir, une putain d\u2019au moins cent-vingt kilos avec un \u0153il de verre ne lui d\u00e9robe son couvre-chef et de le lancer vers une autre, encore toute belle, et une autre encore jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il disparaisse. McKay et son rire, Benjamin et ses bras lev\u00e9s au ciel comme pour participer au jeu et lui, \u00e0 vouloir revenir en arri\u00e8re. Encore et toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Lire <em>Sens Unique<\/em> de Walter Benjamin et <em>Banjo<\/em> de Claude McKay<br>Visiter le site\u00a0<a href=\"http:\/\/www.hwb1928.com\">www.hwb1928.com<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a se passait au milieu de la rue Bouterie, \u00e0 l\u2019American Bar. Ne cherchez pas la rue Bouterie sur un plan de Marseille, elle a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e avec le quartier du Panier en f\u00e9vrier 1943. 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