{"id":161471,"date":"2024-07-08T17:19:09","date_gmt":"2024-07-08T15:19:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161471"},"modified":"2024-07-08T17:19:09","modified_gmt":"2024-07-08T15:19:09","slug":"anthologie-09-un-jour-comme-un-autre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-09-un-jour-comme-un-autre\/","title":{"rendered":"#anthologie #09 | un jour comme un autre."},"content":{"rendered":"\n<p>tu quittes pour les cours, dernier coup d\u2019\u0153il sur le miroir, pr\u00eate avant l\u2019heure tu peux prendre le temps, toi face \u00e0 toi dans le miroir, coquetterie de tes vingt ans ou petit r\u00e9flexe, dernier coup d\u2019\u0153il avant la journ\u00e9e\u00a0;<br>tu vois tes yeux isol\u00e9s, tes yeux se refusent, tes yeux et ce rien qu\u2019ils renvoient, te d\u00e9p\u00eacher, produire des mots, engager le sens, emp\u00eacher tes yeux de se s\u00e9parer de toi, glace devenue \u00e9cran, elle ne refl\u00e8te pas, devenue statue d\u2019images lapidaires, le d\u00e9filement continu\u00a0;<br>tu vois ton \u00e9cole d\u2019ing\u00e9nieur, une classe, le cours de physique c\u2019\u00e9tait hier, tu vois l\u2019ennui dans l\u2019atonie de ton corps, lourdeur de cuisses dans le bois de la chaise, troisi\u00e8me rang\u00e9e au centre, le rel\u00e2chement des mains pos\u00e9es sur le bureau, ton cou enfonc\u00e9\u00a0;<br>tu vois tes camarades d\u2019\u00e9cole, les \u00e9l\u00e8ves du premier rang, sourcils immobiles, yeux endurcis, la d\u00e9termination des m\u00e2choires, leurs \u00e9paules relev\u00e9es, sur la d\u00e9fensive contre tu ne sais quelle attaque\u00a0;<br>tu vois des pieds bouger, scander le temps de battements nerveux, impatiente jeunesse, le parquet grince sous les pas du professeur, il se d\u00e9place sans cesse, tu vois la poudre des craies voile blanc sur le tableau, sur les meubles, l\u2019odeur du bois est \u00e9ternelle, pupitres aux identit\u00e9s provisoires sign\u00e9es par les \u00e9l\u00e8ves qui s\u2019y succ\u00e8dent, superposition d\u2019arabesques grav\u00e9es aux stylos, aux compas, ind\u00e9l\u00e9biles mais \u00e9ph\u00e9m\u00e8res marques d\u2019appartenance, on ne fait que passer\u00a0;<br>cinq filles dans cette classe qui pr\u00e9pare \u00e0 des m\u00e9tiers d\u2019hommes, mais de nos jours ce n\u2019est plus pareil, une fille aussi \u00e7a peut faire ingignieur, c\u2019est m\u00eame tr\u00e8s bien de faire ingignieur, cinq filles parmi quarante-cinq gar\u00e7ons, princesses \u00e9parpill\u00e9es, efforts de coquetterie pour \u00e9chapper aux poncifs, m\u00eame la laide Olga au charme \u00e9trange, votre cause\u00a0: pardonnez-nous notre intelligence, \u00e9l\u00e9gance, sourires et \u00e9clat lestent les rangs de pr\u00e9sence, vous leur \u00eates pr\u00e9cieuses pour de mauvaises raisons\u00a0;<br>l\u2019\u00e9cole aux larges poteaux en b\u00e9ton gris, tu vois l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 du b\u00e9ton, ta main glisse le long de leurs fa\u00e7ades pendant les r\u00e9cr\u00e9ations, ta peau joue \u00e0 s\u2019\u00e9corcher dans leur rugosit\u00e9, tu vois les escaliers ext\u00e9rieurs, marches o\u00f9 vous avez tous pos\u00e9 pour la photo de classe le jour de la rentr\u00e9e, de futurs ing\u00e9nieurs pos\u00e9s dans leur choix, tu te vois sourire pour la photo, tu souris facilement, visage droit devant, il y a plus de deux ans, tu as dix-huit ans, tu es intimid\u00e9e, bouche retrouss\u00e9e \u00e0 gauche, ton sourire emprunt\u00e9, tu es excit\u00e9e, tu n\u2019as pas voulu \u00eatre ing\u00e9nieur, mais tu aimes ne pas savoir, relancer l\u2019inconnu, tu esp\u00e8res contre toi, espoir contre v\u00e9rit\u00e9, tu regardes l\u2019objectif, tu as ce regard oriental qui recule les horizons, tu regardes le photographe, c\u2019est le seul que tu ne vois pas\u00a0;<br>tu vous vois\u00a0: cinq filles, quarante-cinq gar\u00e7ons, promotion de futurs ing\u00e9nieurs, tu vois tes parents, le discours de leurs yeux, fiert\u00e9 et admiration, tu te vois sur les marches en b\u00e9ton gris, une fille, cinq futures femmes ing\u00e9nieures, tu t\u2019entends rire trop fort, tes \u00e9clats, tu opposes ton impertinence au s\u00e9rieux universitaire, tu tiens \u00e0 \u00e7a, ton compromis a des limites, oser ta singularit\u00e9 si tu acceptes le reste\u00a0;<br>ta vie d\u00e9file devant toi ce matin\u2009; serais-tu en train de mourir\u00a0;<br>mektoub on ne d\u00e9cide pas, on est sans choix face \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, quand on est si bon en maths en mati\u00e8res scientifiques, quand on peut acc\u00e9der \u00e0 ce parcours, on ne dit pas non, quand on r\u00e9ussit prestigieux concours, on ne fait pas la fine bouche, pouvoir c\u2019est arr\u00eater de vouloir, tout le contraire de ce qu\u2019on dit\u00a0;<br>tu vois l\u2019avenir garanti, ses journ\u00e9es de mari bureau enfants famille amis, une vie sans soi tout confort assur\u00e9, tu vois une maison comme il faut, meubles et propret\u00e9 \u00e9tincellent dans le miroir que tu continues de viser, tu te vois comme tu ne te connais pas, comme tu t\u2019imagines plus \u00e2g\u00e9e, comme tu ne te reconnais pas, sobre bien habill\u00e9e, une femme comme il faut, ton homme jouerait au tric trac sur la terrasse du fond, toi sans regard, enferm\u00e9e par l\u2019obsession, tes scrupules, exigences et bonne r\u00e9putation, femme parfaite \u00e0 tout instant, tu ne peux pas\u00a0;<br>une fille sans probl\u00e8me tu as tout pour \u00eatre heureuse ils disent, tu es aim\u00e9e ils disent\u00a0;<br>tu entends se raconter un quotidien sans surprise, l\u2019avenir n\u2019est pas devant, il s\u2019\u00e9nonce autour de toi, tu vois femmes et hommes, ce matin tu vois la vie se dissimuler, ta vie d\u2019emprunt, d\u2019absurde r\u00e9p\u00e9tition, le drame ordinaire\u00a0;<br>depuis que tu lis que tu \u00e9cris tu ne peux plus, tu ne veux pas de ces figures encha\u00een\u00e9es en toi, depuis que tu \u00e9coutes vivre les femmes, les maquill\u00e9es, les d\u00e9pourvues d\u2019artifices face \u00e0 la tristesse, des plus meurtries aux plus \u00e9panouies\u00a0;<br>tu te regardes dans le miroir, tu regardes cette voix, une d\u00e9cision, tu quitteras \u00e9tudes, famille, lois\u2026 tu partiras\u00a0;<br>dans la minute de la d\u00e9cision, tu les entends \u00e0 nouveau, bombardements au loin, le Liban cogne contre le jour qui monte, pas de couvre-feu aujourd\u2019hui, vous ferez cours \u00e0 l\u2019universit\u00e9, entre deux interruptions\u00a0;<br>un jour comme un autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>tu quittes pour les cours, dernier coup d\u2019\u0153il sur le miroir, pr\u00eate avant l\u2019heure tu peux prendre le temps, toi face \u00e0 toi dans le miroir, coquetterie de tes vingt ans ou petit r\u00e9flexe, dernier coup d\u2019\u0153il avant la journ\u00e9e\u00a0;tu vois tes yeux isol\u00e9s, tes yeux se refusent, tes yeux et ce rien qu\u2019ils renvoient, te d\u00e9p\u00eacher, produire des mots, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-09-un-jour-comme-un-autre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #09 | un jour comme un autre.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6302,6056],"tags":[],"class_list":["post-161471","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-09-thomas-bernhard-coup-de-tete","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161471","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=161471"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161471\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=161471"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=161471"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=161471"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}