{"id":161776,"date":"2024-07-09T16:35:34","date_gmt":"2024-07-09T14:35:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161776"},"modified":"2024-07-09T16:35:35","modified_gmt":"2024-07-09T14:35:35","slug":"anthologie-17-un-bobovnikoff","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-un-bobovnikoff\/","title":{"rendered":"#anthologie #17 | Un Bobovnikoff"},"content":{"rendered":"\n<p>Emmanuel m\u2019a demand\u00e9 de l\u2019accompagner. Il ne m\u2019a pas dit pourquoi, si ce n\u2019est qu\u2019il aimait que je sois l\u00e0, avec lui, dans les moments difficiles. C\u2019est ce qu\u2019il a m\u00e2chouill\u00e9 entre ses l\u00e8vres en faisant mine de regarder o\u00f9 marcher alors que l\u2019avenue du Maine nous offrait ses plus vastes trottoirs. De ces moments\u00a0difficiles, j\u2019essayais de me souvenir. Nous nous retrouvions t\u00f4t le matin, quel que soit le temps &#8211; non, c&rsquo;est moi qui le retrouvais &#8211; pour de longues marches silencieuses. Par moments, rares moments, l\u2019un \u00e9voquait un livre qu\u2019il avait lu ou un r\u00eave qui l\u2019avait travers\u00e9 la nuit pass\u00e9e. L\u2019autre \u00e9coutait avec attention &#8211; c&rsquo;\u00e9tait souvent moi -, sans le moindre commentaire. Voil\u00e0 ce que nous faisions, tout ce que nous faisions et j&rsquo;en \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s fier. Je parlais souvent d&rsquo;Emmanuel, je disais \u00ab\u00a0mon ami\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de l\u2019avenue, les gros rideaux en feutre rouge du Zeyer nous avala tout cru. Henriette et L\u00e9on \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. On les remarquait tout de suite. La mani\u00e8re de se tenir sur leur banquette, droits et fragiles, comme pr\u00eats \u00e0 \u00eatre chass\u00e9s. Henriette tenait sans doute son plus beau sac entre les mains. Nous \u00e9tions en semaine et L\u00e9on avait mis son costume de messe. Emmanuel les a embrass\u00e9s tour \u00e0 tour. Des baisers vifs et secs, comme des sparadraps qu\u2019on arrache. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me pr\u00e9senter mais le gar\u00e7on est apparu pour prendre notre commande. Henriette s\u2019est press\u00e9e de dire qu\u2019elle ne voulait rien. Emmanuel a insist\u00e9 mais sa m\u00e8re a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que \u00e7a irait. L\u00e9on, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, a secou\u00e9 la t\u00eate pour se d\u00e9faire de la question. Emmanuel a command\u00e9 deux caf\u00e9s et le gar\u00e7on est reparti d\u00e9\u00e7u. J\u2019ai gratt\u00e9 une allumette pour pouvoir fumer. L\u00e9on regardait son fr\u00e8re par-dessous. Henriette pin\u00e7ait si fort ses l\u00e8vres que son visage aurait pu craquer l\u00e0, aux yeux de tous. Avec ses yeux doux, Emmanuel souriait et laissait dans son silence les chamailleries des voitures place d\u2019Alesia se m\u00ealer aux conversations des tables alentours. Pour faire taire ce vacarme qui nous angoissait tous, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Henriette si elle aimait le quartier. Elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 demander \u00e0 son fils pourquoi elle ne recevait plus ses courriers. Emmanuel prit un air \u00e9tonn\u00e9. S\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 au Zeyer, c\u2019\u00e9tait gr\u00e2ce \u00e0 sa lettre, non&nbsp;? Henriette r\u00e9p\u00e9ta sa question. L\u00e9on, pour qui le tact \u00e9tait affaire \u00e9trang\u00e8re demanda o\u00f9 \u00e9tait leur argent. Emmanuel pr\u00e9f\u00e9rait sans doute leur donner en main propre. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pratique pour lui mais pas pour eux, il fallait payer le tram et faire le d\u00e9placement, \u00e7a, Emmanuel devrait y penser la prochaine fois. Mais Emmanuel dit que \u00e7a n&rsquo;arriverait pas, que cette fois et les prochaines, il n\u2019y aurait pas d\u2019argent. Les&nbsp;l\u00e8vres d\u2019Henriette se sont s\u00e9par\u00e9es d&rsquo;un seul coup. L\u00e9on n\u2019a pas eu le temps de changer d\u2019air. Il a demand\u00e9 \u00e0 son fr\u00e8re ce qu\u2019il voulait dire et Emmanuel s\u2019est rapproch\u00e9 doucement, de lui et de sa m\u00e8re. Il a parl\u00e9 plus fort, en articulant bien. C\u2019\u00e9tait fini, il ne leur donnerait plus d\u2019argent. L\u2019id\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas de lui, un ami l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 accoucher du probl\u00e8me. Et cet ami avait raison&nbsp;; il ne leur devait rien. Tour \u00e0 tour, Henriette et L\u00e9on ont gliss\u00e9s leurs regards vers moi. J\u2019ai tir\u00e9 sur ma cigarette plus fort que les derni\u00e8res fois, dans l\u2019espoir peut-\u00eatre de les faire dispara\u00eetre avec la fum\u00e9e. De cette conversation o\u00f9 j\u2019avais pu le convaincre de quoique ce soit, j\u2019essayais de me souvenir. Tout ce qui me venait \u00e9tait ma propre image&nbsp;; ma silhouette traversant la grande salle du Zeyer vers la sortie&nbsp;; les rideaux rouges vifs me crachant dehors dans le vacarme&nbsp;; les visages d\u00e9faits d\u2019Henriette et L\u00e9on \u00e0 travers la vitre tandis que le gar\u00e7on se d\u00e9ciderait enfin \u00e0 apporter les caf\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Emmanuel m\u2019a demand\u00e9 de l\u2019accompagner. Il ne m\u2019a pas dit pourquoi, si ce n\u2019est qu\u2019il aimait que je sois l\u00e0, avec lui, dans les moments difficiles. C\u2019est ce qu\u2019il a m\u00e2chouill\u00e9 entre ses l\u00e8vres en faisant mine de regarder o\u00f9 marcher alors que l\u2019avenue du Maine nous offrait ses plus vastes trottoirs. De ces moments\u00a0difficiles, j\u2019essayais de me souvenir. 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