{"id":161910,"date":"2024-07-10T10:23:16","date_gmt":"2024-07-10T08:23:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=161910"},"modified":"2024-07-10T22:41:49","modified_gmt":"2024-07-10T20:41:49","slug":"anthologie-19-poussieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-poussieres\/","title":{"rendered":"#anthologie #19 | poussi\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:18px\">disparu le Leica de Michel envelopp\u00e9 dans le torchon Vichy enfoui sous les m\u00e9dicaments dans le sac qui se porte \u00e0 l\u2019\u00e9paule\u00a0; la cabine t\u00e9l\u00e9phonique de la place du village et l\u2019averse de pi\u00e8ces quand tu appelles New York\u00a0; les appels en PCV ; les t\u00e9l\u00e9grammes de premi\u00e8re ; l\u2019album des jours de pluie dans la maison de R\u00e9 et la question : c\u2019est qui l\u00e0? <strong>c\u2019est qui l\u00e0\u00a0?<\/strong> celle de Quincy Floride assise sur les marches devant la maison de bois, la vraie fausse Sioux de la l\u00e9gende, disparue la couverture qui l\u2019enveloppe; disparu le grand-p\u00e8re jamais connu\u00a0un grand blond qui \u00e9tend ses bras en croix sur la photographie, disparues ses photos de reportage coloniales ou colonialistes (sinon cinq ou six qui en disent trop)\u00a0; disparue l\u2019image coloris\u00e9e au pinceau soie de porc \u00e0 l\u2019origine de la l\u00e9gende de leur amour; et celle de ta grand-m\u00e8re de vingt-deux ans sur le point d\u2019embarquer, ou nue dans la cabine du bateau\u00a0; sa voix qui disait\u00a0: je le trouvais plus beau nu qu\u2019habill\u00e9; ses lettres d\u2019Am\u00e9rique et tous les dessins de sa main pour raconter en image les trois ann\u00e9es de ce fils qui lui \u00e9tait n\u00e9 en Am\u00e9rique\u00a0; sa na\u00efvet\u00e9 et pourtant cette d\u00e9termination \u00e0 fuir avec l\u2019enfant ; disparus ses mod\u00e8les au crochet pour gager sa vie, ses c\u00f4telettes Champvallon, sa cr\u00e8me renvers\u00e9e; disparaitront ses toiles de fleurs encore adoss\u00e9es au mur du salon, fond de th\u00e9\u00e2tre pour les vraies qui pourrissent dans leurs vases; disparaitront les photographies r\u00e9currentes de ces natures mortes; disparaitront<strong> <\/strong>les bandes t\u00e9moin du voyage en Pologne dans le camp mus\u00e9e\u00a0; et la photographie qui d\u00e9passait de la poche int\u00e9rieure de sa mallette pleine de crayons, cette photographie dite Du retour <em>(une photographie de 1945 prise en Belgique je crois, elle est dans la mallette du p\u00e8re, elle d\u00e9passe; le noir et blanc a perdu ses gris, les bords s\u2019effrite : que des hommes en veste ray\u00e9e, certains ont des \u00e9charpes. Sans doute ils sont \u00a0d\u2019\u00e2ges diff\u00e9rents\u00a0; sans doute ils ne se ressemblent\u00a0: pas je ne vois que le trous des orbites et des maxillaire , noirs\u00a0)<\/em> <strong>poussi\u00e8res<\/strong> le cercueil qu\u2019on redresse pour qu&rsquo;il passe entre les deux portes et on ne sait pas bien o\u00f9 est la t\u00eate dans la boite qui penche et on entend l\u2019\u00e9l\u00e9gie de Faur\u00e9 et leurs doigts fauchent les notes; <strong>poussi\u00e8res<\/strong> la robe de noce dans la valise qui revient d&rsquo;Odessa; et les partitions qu&rsquo;elle jouait, et les livres qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas lus, disparue<strong> <\/strong>sa main de dix ans serr\u00e9e dans celle du grand po\u00e8te, sa main qu&rsquo;elle ne laverait plus jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort jurerait-elle; disparue sa longue vie et sa fin ou sourde et presqu&rsquo;aveugle elle se murmurait Chopin <strong>poussi\u00e8res<\/strong> leurs mains qui se dressent <strong>poussi\u00e8res<\/strong> les images dans leurs mains; <strong>poussi\u00e8res<\/strong> leurs noms restes d\u2019os dans la terre; disparu le film d&rsquo;archive, <strong>cram\u00e9e<\/strong> la pellicule; disparu le polaroid et la main qui remue l\u2019image fant\u00f4me pour faire naitre l\u2019image\u00a0; la mati\u00e8re \u00e0 gratter de l\u2019image plastique et le dessin dans l\u2019image \u00e0 la pointe s\u00e8che d\u2019un Bic; disparus les premiers\u00a0jours de sa vie et sourires, disparue l\u2019odeur de son sommeil \u00e0 la commissure du cou, les premiers pas au square quand tu n\u2019es pas l\u00e0; le Michka perdu retrouv\u00e9 perdu; les histoires invent\u00e9es aux portes du sommeil\u00a0; la tambouille de terre et de sable qui cuit au soleil\u00a0; le cercueil qui passe au loin\u00a0; le percheron du garde champ\u00eatre\u00a0disparue la quincaillerie et son t\u00e9l\u00e9phone mural o\u00f9 l\u2019on pouvait se faire appeler; disparue la quincaill\u00e8re en blouse Nylon bleu, et Odette la commise qui disait Ben\u00a0! Ben dis donc\u00a0! avant de dire; <strong>et<\/strong> la m\u00e8re de Dumbo derri\u00e8re les barreaux\u00a0; la cr\u00e9ature de Frankenstein et l\u2019enfant au bord de l&rsquo;\u00e9tang\u00a0; disparue la b\u00eate sans la belle<strong>\u00a0<\/strong>et l\u2019Aurore de Murnau et l\u2019aube de Rimbaud\u00a0; le vaporetto de Mahler qui se superpose \u00e0 la toile bleue de\u00a0 Nicolas Sta\u00ebl\u00a0; la mari\u00e9es englouties de <em>l\u2019Atalante, la rivi\u00e8re \u00a0de La nuit du chasseur et l\u2019ombre de l\u2019homme \u00e0 cheval\u00a0; \u00a0<\/em>le sourire int\u00e9rieur du M\u00e9cano de la g\u00e9n\u00e9rale, ses mains dans un film de Beckett projet\u00e9s sur le mur d&rsquo;ans d&rsquo;un mus\u00e9e de Barcelone, voir ensuite des flamands roses dans un parc et la glace coule sur les joues de l\u2019enfant disparue la fus\u00e9e de M\u00e9li\u00e8s dans l\u2019\u0153il de l\u2019astre; disparu \u00ab\u00a0un petit pas pour l\u2019homme et un bond de g\u00e9ant pour l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb dans l&rsquo;image pleine de bruit<strong>; <\/strong>disparue la pleine lune par la fen\u00eatre, son visage de nuage dans la t\u00eate de l\u2019enfant qui regarde et<strong> <\/strong>la bo\u00eete ronde de La Vache qui rit, disparues ses images et le chandail de laine bleue tricot\u00e9 main qui gratte disparu le David Copperfield reli\u00e9 \u00e0 la lueur de la lampe champignon pinc\u00e9e sur le montant du lit cram\u00e9es les ailes du papillon qui heurtait l\u2019abat jour de m\u00e9tal disparus<strong> <\/strong>ses doigts mimant la circoncision du petit Rothschild, et l\u2019histoire des deux cravates; disparus leurs silences; leurs \u00e9vitements; leurs rires sous capes;<strong> <\/strong>leurs voix \u2013 et ce matin la sienne sort du poste dans une rediffusion de th\u00e9\u00e2tre de 1960 ; disparu le trou de la souffleuse avec la souffleuse et le trou rond du ticket de m\u00e9tro avec la poin\u00e7onneuse; le panier de friandise \u00e0 l&rsquo;entracte et le cendrier dans le bras du fauteuil; disparus les suppositoires \u00e0 la nitroglyc\u00e9rine\u00a0que tu demandes sur injonction de ton p\u00e8re au pharmacien et tu rougis tellement quand il rit ; disparu <em>Le salaire de la peur<\/em> que tu n\u2019as jamais vu et le jour ou De Gaulle meurt : bal tragique \u00e0 Colombey, 1 mort; et le concert de Rock que vous deviez donner ce soir l\u00e0 ; disparue<strong> <\/strong>la rue en liesse de mai 81 sous la pluie et le r\u00eave d&rsquo;union (mais La Veuve se tairait ) pas encore tout \u00e0 fait <strong>disparu<\/strong> le souffle<strong> <\/strong>d&rsquo;avant hier<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>disparu le Leica de Michel envelopp\u00e9 dans le torchon Vichy enfoui sous les m\u00e9dicaments dans le sac qui se porte \u00e0 l\u2019\u00e9paule\u00a0; la cabine t\u00e9l\u00e9phonique de la place du village et l\u2019averse de pi\u00e8ces quand tu appelles New York\u00a0; les appels en PCV ; les t\u00e9l\u00e9grammes de premi\u00e8re ; l\u2019album des jours de pluie dans la maison de R\u00e9 et <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-poussieres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #19 | poussi\u00e8re<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6544,6056],"tags":[3249,3057,832,6553,6258],"class_list":["post-161910","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-19-annie-ernaux-remanence-des-images-orphelines","category-cycle-ete-2024","tag-histoires","tag-lampe","tag-lune","tag-poussieres","tag-souffle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161910","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=161910"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/161910\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=161910"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=161910"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=161910"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}