{"id":162592,"date":"2024-07-12T11:17:05","date_gmt":"2024-07-12T09:17:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=162592"},"modified":"2024-07-12T11:17:06","modified_gmt":"2024-07-12T09:17:06","slug":"anthologie-18-l-agrandissement-1967","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-18-l-agrandissement-1967\/","title":{"rendered":"#anthologie #18 l Agrandissement 1967"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Photographie I : Juste une image. <br><br>Celle d\u2019une jeune fille adoss\u00e9e contre le mur de la maison, tout pr\u00e8s du vieux ch\u00eane. Elle cherche \u00e0 se prot\u00e9ger de la pluie, \u00e0 se faire la plus discr\u00e8te possible. <br><br>Photographie II : Les os<br><br>Tu es interpell\u00e9 par la finesse de ses os, aussi fins que les tiens. C\u2019est la premi\u00e8re fois que \u00e7a arrive. Tu as six ans. De la lucarne du chai, tu la d\u00e9couvres, plant\u00e9e l\u00e0, tandis que l\u2019automne s\u2019installe. <br><br>Photographie III : La bu\u00e9e<br><br>L\u2019air est inattendu. Froid et dense. On aper\u00e7oit de loin sa respiration s\u2019\u00e9chapper de sa bouche et les contours de son ventre qui se dessinent sous son manteau bleu marine. Elle est p\u00e2le. Tu ne sais plus si elle pleure.<br><br>Photographie IV : Les piq\u00fbres de moustiques <br><br>Tu as de la poussi\u00e8re aux pieds. Il observe tes jambes bronz\u00e9es, couvertes de piq\u00fbres de moustiques, griff\u00e9es par les \u00e9gratignures. Les boutons rouges s\u2019entassent entre les poils brillants. Tu as pass\u00e9e la nuit dehors, \u00e0 tra\u00eener dans le parc du ch\u00e2teau, au bord de la rivi\u00e8re d\u00e9j\u00e0. <br><br>Photographie V : Une m\u00e9moire d\u00e9faillante<br><br>Mais pour l\u2019heure, tu es l\u00e0, au pied du ch\u00eane. Les baskets incrust\u00e9es de boue, que l\u2019enfant porte aussi. Cela te revient \u00e0 pr\u00e9sent. Ce seul mod\u00e8le. Tout le monde avait des Converses All Star \u00e0 l\u2019\u00e9poque, comme Larry Bird. Quand exactement les as-tu remplac\u00e9es par des chaussures en cuir ? Dehors des enfants jouent dans la rivi\u00e8re.<br><br>Photographie VI : Le miellat<br><br>Le ch\u00eane. Au printemps, il recouvre tout d\u2019un miellat collant, de la rue aux toits des voitures en passant par les trottoirs. Mais il est d\u00e9sormais presque chauve. L\u2019enfant porte un bonnet violet orn\u00e9 d\u2019un panda brod\u00e9, trouv\u00e9 dans la rue pr\u00e8s de l\u2019immeuble de la rue Saint-Exup\u00e9ry. Et puis, ces couleurs, celles qu\u2019il appelle maison de toilette. Des carreaux de fa\u00efence en jaune et bleu, rose et violet, entrecoup\u00e9s de fils verts qui s\u2019\u00e9chappent des jointures comme des herbes. Des formes g\u00e9om\u00e9triques qui se dessinent, des losanges, des carr\u00e9s, des triangles. L\u2019enfant a parfois l\u2019impression d\u2019\u00eatre un poisson dans un aquarium, limit\u00e9 par ton propre monde. <br><br>Photographie VII : La gifle <br><br>Il veut qu\u2019on s\u2019occupe de lui, qu\u2019on le dispute ou qu\u2019on le frappe, qu\u2019on le console pourvu qu\u2019on le consid\u00e8re. Il jette les chaussures \u00e0 la figure de la m\u00e8re. L\u2019autre femme, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la longue foul\u00e9e des amours maternelles, assiste \u00e0 la sc\u00e8ne sans mot dire. Elle contemple de son sourire fig\u00e9 l\u2019\u00e9tendue de ta violence, les mains crois\u00e9es sur le ventre. L\u2019enfant ne pleure pas. Il encaisse les coups. Son sourire \u00e0 lui n\u2019est pas fig\u00e9. C\u2019est un bon sourire d\u2019enfant ravi d\u2019attirer l\u2019attention de sa m\u00e8re. Ton attention. Un vrai sourire d\u2019enfant qui attend le pardon, le baiser, la gifle ou les mots de son bourreau avec la m\u00eame impatience.<br><br>Photographie VIII : De la terre encore humide<br><br>Tu ne comptes plus les fois o\u00f9 tu as pens\u00e9 de cet endroit. Parfois, avant m\u00eame d\u2019\u00eatre tout \u00e0 fait \u00e9veill\u00e9e, tu te surprends \u00e0 y retourner en r\u00eave. C\u2019est un d\u00e9sert inhabit\u00e9 peupl\u00e9 de fant\u00f4mes \u00e0 l\u2019\u00e9corce s\u00e8che. La porte de la maison est entrouverte. Elle laisse filtrer une lumi\u00e8re diffuse qui caresse les feuilles de l\u2019arbre. T\u00e9moin muet de ta vie \u00e9chancr\u00e9e. Les passants d\u00e9filent, indiff\u00e9rents \u00e0 la maison. M\u00eame les oiseaux se font rares d\u00e9sormais. Et tu te prends \u00e0 imaginer ce qui se cache derri\u00e8re cette fa\u00e7ade, \u00e0 peupler l\u2019espace avec des visages, des voix, des objets. Les familles qui habitent tout autour du quereu, les jouets abandonn\u00e9s dans le bac \u00e0 sable, le seau renvers\u00e9 o\u00f9 l\u2019eau de pluie stagne, les enfants pieds nus qui traquent les lombrics dans la terre encore humide. Et puis les cris, les rires, les bruits de la ville qui s\u2019infiltrent, presque imperceptibles, comme pour rappeler qu\u2019ici aussi, la vie s\u2019\u00e9coule, indiff\u00e9rente au passage des heures et des saisons. Tu sais que rien de vraiment nouveau ne se produira ici. Rien qui ne puisse \u00e9branler l\u2019ordre immuable des choses. Ta vie de femme qui s\u2019est arr\u00eat\u00e9e l\u00e0 sans jamais vraiment commencer. C\u2019est \u00e7a l\u2019effrayante v\u00e9rit\u00e9. Tu regardes en arri\u00e8re et ce que tu vois ne te renvoies rien de beau. Tu ne te souviens que du moment o\u00f9 tu fus emmur\u00e9e l\u00e0 par l\u2019autre, pendant qu\u2019il traversait la rue pour ne pas revenir. Te laissant seule avec le premier fils \u00e0 m\u00eame le ventre.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Photographie I : Juste une image. Celle d\u2019une jeune fille adoss\u00e9e contre le mur de la maison, tout pr\u00e8s du vieux ch\u00eane. Elle cherche \u00e0 se prot\u00e9ger de la pluie, \u00e0 se faire la plus discr\u00e8te possible. Photographie II : Les os Tu es interpell\u00e9 par la finesse de ses os, aussi fins que les tiens. C\u2019est la premi\u00e8re fois <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-18-l-agrandissement-1967\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #18 l Agrandissement 1967<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":432,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6518,6056,1],"tags":[],"class_list":["post-162592","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-18-herve-guibert-table-des-matieres","category-cycle-ete-2024","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/162592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/432"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=162592"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/162592\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=162592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=162592"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=162592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}