{"id":162684,"date":"2024-07-11T22:32:02","date_gmt":"2024-07-11T20:32:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=162684"},"modified":"2024-07-24T17:28:07","modified_gmt":"2024-07-24T15:28:07","slug":"anthologie-21-galerie-de-portraits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-galerie-de-portraits\/","title":{"rendered":"#anthologie #21 | galerie de portraits"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Le cabinet se situe dans un de ces groupements m\u00e9dicaux o\u00f9 l\u2019on trouve plusieurs praticiens (1). Il y a ici le kin\u00e9 et l\u2019ost\u00e9opathe chez qui je vais r\u00e9guli\u00e8rement, pour des soins ou \u00e0 titre pr\u00e9ventif. Deux secr\u00e9taires sont derri\u00e8re la banque d\u2019accueil (2). Nous ne nous y arr\u00eatons pas. Nous savons tr\u00e8s bien o\u00f9 nous allons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je clopine sur mes b\u00e9quilles jusqu\u2019\u00e0 la salle d\u2019attente. A force j\u2019ai l\u2019habitude, je ma\u00eetrise tr\u00e8s bien cette d\u00e9marche de claudication. Je pourrais m\u00eame me d\u00e9brouiller seule mais ma m\u00e8re persiste \u00e0 vouloir m\u2019accompagner. C\u2019est elle qui ouvre la porte, j\u2019entre \u00e0 sa suite.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quatre personnes devant nous (3). C\u2019est peu et trop \u00e0 la fois. Qua-tre-per-sonnes. Prendre appui sur les quatre pour tenir. Se concentrer. Ne pas penser \u00e0 sa propre douleur. Penser \u00e0 la leur. La substituer \u00e0 la sienne. C\u2019est un truc, je me dis, un bon truc pour tenir, pour r\u00e9sister. Pour patienter aussi (4).<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a cet homme, mat de peau, sourcil fronc\u00e9, l\u2019\u0153il gris acier mobile, inquiet, qui circule, tourne, d\u00e9visage . En polo (5) et jean-basket, corps long, d\u00e9li\u00e9, les pieds repli\u00e9s sous le si\u00e8ge, les mains nou\u00e9es, doigts tordus les uns dans les autres comme s\u2019il tentait d\u2019essorer le vide. Un peu comme les fumeurs qui s\u2019arr\u00eatent, se s\u00e8vrent trop brutalement. Je pense \u00e0 mon oncle Jules (6), exactement m\u00eame geste qui dit l\u2019addiction et la difficult\u00e9 d\u2019arr\u00eater. Ce sont peut-\u00eatre des mains qui tiennent quelque chose d\u2019habitude. J\u2019essaie d\u2019imaginer. Il joue au tennis ou alors il fait de l\u2019escrime. Peut-\u00eatre un souci tendineux. Tennis elbow. Je ne sais pas trop ce que c\u2019est, je trouve juste le nom classe. On a l\u2019air de souffrir avec une blessure styl\u00e9e. Rien \u00e0 voir avec mes ligaments crois\u00e9s ant\u00e9rieurs du genou (7).<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regarde et tente un sourire qui se transforme en grimace. Il en devient presque effrayant. Je rougis un peu (8), je le sens dans mes joues, leur chaleur brusque mont\u00e9e aux pommettes. Mon paradoxe. Adorer d\u00e9visager les autres, d\u00e9tester qu\u2019on me d\u00e9visage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9tourne la t\u00eate. En vis\u00e9e le gamin, environ dix ans, accompagn\u00e9 par sa m\u00e8re qui semble l\u2019ignorer totalement. Un peu comme la mienne (9). C\u2019est \u00e0 se demander si toutes les m\u00e8res de sportifs finissent blas\u00e9es par les bobos r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de leur prog\u00e9niture.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019observe \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, d\u2019un regard sans doute un peu fuyant, en tout cas qui ne fixe pas de fa\u00e7on ostensible que l\u2019homme. Le gar\u00e7on porte un tee-shirt de l\u2019om, un short et des chaussures de sport Nike. Pas d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, il est footballeur. Il ne parle pas, il est scotch\u00e9 \u00e0 sa console de jeu (10). La m\u00e8re est viss\u00e9e \u00e0 son magazine et fait des mots crois\u00e9s. Les doigts du gar\u00e7on sont rapides. Un jeu o\u00f9 on marque des buts. Ce serait logique mais en vrai, je ne vois pas, je ne suis pas bien situ\u00e9e, pas dans le bon angle, mon regard doit contourner le bo\u00eetier. Je vois l&rsquo;\u00e9volution du jeu sur son visage, ses asp\u00e9rit\u00e9s, son \u0153il mousseux, la plissure du menton, la moue de sa bouche (11). Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9chec. Alors entame une nouvelle partie.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re est jeune et tr\u00e8s mince, des muscles longilignes, pieds tendus, pointes tir\u00e9es, premi\u00e8re position, en-dehors marqu\u00e9 (12), elle me fait penser \u00e0 L. Une danseuse, j\u2019en mettrais mon genou bousill\u00e9 au feu. C\u2019est la prochaine \u00e0 passer. C\u2019est dommage. J\u2019aimais bien la regarder, son visage d\u00e9gag\u00e9, ses cheveux relev\u00e9s en queue haute, son cou de cygne (13). Habill\u00e9e toute en noire (14), elle se l\u00e8ve avec d\u00e9licatesse et une lenteur mesur\u00e9e. Elle me regarde de ses yeux gris tr\u00e8s doux, me sourit d\u2019un air un peu triste (15). C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle me fait penser le plus \u00e0 L. en r\u00e9alit\u00e9, ce visage, ce regard m\u00e9lancolique. Le m\u00e9decin sort avec le patient pr\u00e9c\u00e9dent, le raccompagne. De sa d\u00e9marche souple, raidie par un blocage du pied droit, elle le suit dans son cabinet. Je reste seule avec ma douleur. Parce seule ou avec m\u00e8re \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, c\u2019est pareil. Ma m\u00e8re qui me tance s\u00e9v\u00e8rement (16), qui pense \u00e9videmment que ma fa\u00e7on de fixer ainsi les gens, \u00e7a ne se fait pas, que je suis indiscr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur me lance, j\u2019inspire une grande bouff\u00e9e d\u2019air pour la calmer et j\u2019expire en m\u00eame temps ma lassitude. Ma m\u00e8re me dirait que je m\u2019\u00e9coute. Que faudrait-il \u00e9couter d\u2019autre dans cette atmosph\u00e8re aseptis\u00e9e, ces quatre murs ennuyeux, ce silence pesant ?<\/p>\n\n\n\n<p>-1. en p\u00e9riph\u00e9rie de ville, excroissance, excentr\u00e9e, j&rsquo;en compte cinq dans la ville que j&rsquo;habite aujourd&rsquo;hui.<br>-2. L&rsquo;une d&rsquo;elle ressemble comme une s\u0153ur \u00e0 une actrice de cin\u00e9ma hollywoodienne. En tout cas, elle a un peu le m\u00eame visage, ou du moins la coiffure ressemble. \u00c0 y bien r\u00e9fl\u00e9chir, c&rsquo;est surtout cette coupe crant\u00e9e, qui fait onduler la chevelure. L&rsquo;autre est aimable comme une porte de prison.<br>-3. En r\u00e9alit\u00e9, trois. L&rsquo;une d&rsquo;elle est aussi une m\u00e8re accompagnant son enfant. Quatre personnes mais trois passages.<br>-4. Dans le m\u00eame style, il y a imaginer les m\u00e9tiers, les appartements, les histoires d&rsquo;amour ou de sexe, \u00e7a aide \u00e0 passer le temps. Ou lister tous les v\u00eatements de toutes les personnes pr\u00e9sentes. J&rsquo;aime bien faire des listes, \u00e7a permet de se concentrer sur autre chose.<br>-5. Tiens, une marque que je ne connais pas. Moche, cette couleur. C&rsquo;est \u00e7a, caca d&rsquo;oie ?<br>-6. Tr\u00e8s beauf et con, l&rsquo;oncle Jules. Je ne peux pas le blairer.<br>-7. LCA pour les intimes. Et je suis terriblement, excessivement intime. Il semblerait bien que ce soit le deuxi\u00e8me. Joueur joue encore. Imparable quand \u00e7a fait crac (boum hue cocotte, casse toi une seconde fois ces putains de ligaments).<br>-8. Cette tendance que j&rsquo;ai quand on me regarde trop fixement. Surtout les hommes. Me mettent mal \u00e0 l&rsquo;aise \u00e0 me zieuter comme \u00e7a.<br>-9. Plong\u00e9e dans le bouquin qu&rsquo;elle a commenc\u00e9 il y a trois mois. Je la soup\u00e7onne de red\u00e9marrer le m\u00eame chapitre pour la quatri\u00e8me fois.<br>-10. Je n&rsquo;y connais rien mais je crois que c&rsquo;est une Sega. Sega c&rsquo;est plus fort que toi.<br>-11. L&rsquo;impression parfois que la m\u00e2choire va se d\u00e9crocher.<br>-12. Enfin je crois. Apr\u00e8s toutes ses explications, je crois que j&rsquo;ai compris ce qu&rsquo;est un en-dehors mais je n&rsquo;en suis pas s\u00fbre. Si elle \u00e9tait l\u00e0, elle me fusillerait du regard, l&rsquo;air de penser que je ne comprends jamais rien.<br>-13. A force de l&rsquo;avoir entendu me bassiner avec le lac des cygnes, j&rsquo;ai inclus l&rsquo;animal dans mon vocabulaire.<br>-14. M\u00e9lange de gothique et de petite fille mod\u00e8le. Pas un mauvais m\u00e9lange.<br>-15. Je me demande bien d&rsquo;o\u00f9 vient un regard si triste \u00e0 une jeune fille qui a un peu le m\u00eame \u00e2ge que moi. Mais j&rsquo;imagine que le mien ne respire pas la gaiet\u00e9. Depuis un an, il doit exprimer un m\u00e9lange de col\u00e8re et de peur. Et probablement que la douleur doit lui donner une couleur plus sombre.<br>-16. Je d\u00e9teste quand elle me regarde comme \u00e7a, elle fait peser tout le poids du monde sur moi. L&rsquo;air de dire que toute la faute m&rsquo;incombe. Je la hais pour ce regard l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cabinet se situe dans un de ces groupements m\u00e9dicaux o\u00f9 l\u2019on trouve plusieurs praticiens (1). Il y a ici le kin\u00e9 et l\u2019ost\u00e9opathe chez qui je vais r\u00e9guli\u00e8rement, pour des soins ou \u00e0 titre pr\u00e9ventif. Deux secr\u00e9taires sont derri\u00e8re la banque d\u2019accueil (2). Nous ne nous y arr\u00eatons pas. Nous savons tr\u00e8s bien o\u00f9 nous allons. Je clopine sur <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-galerie-de-portraits\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #21 | galerie de portraits<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":546,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6588,6056],"tags":[],"class_list":["post-162684","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-21-perec-sannoter-soi-meme","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/162684","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/546"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=162684"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/162684\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=162684"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=162684"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=162684"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}