{"id":162804,"date":"2024-07-12T11:30:58","date_gmt":"2024-07-12T09:30:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=162804"},"modified":"2024-07-12T12:19:15","modified_gmt":"2024-07-12T10:19:15","slug":"anthologie-21-notes-pour-continuer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-notes-pour-continuer\/","title":{"rendered":"#anthologie #21 | Notes pour continuer"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019imagine que c\u2019est l\u2019un d\u2019eux, un des R, Ren\u00e9 ou Raymond ou peut-\u00eatre papa, il est bien termin\u00e9 le temps de demander <strong>(1)<\/strong> entre ceux qui sont partis dans l\u2019euph\u00e9misme d\u00e9finitif et les b\u00e9ances croissantes de la m\u00e9moire de nous les autres. En tout cas c\u2019est pris devant la maison au bord de la pi\u00e8tre route. <strong>(2)<\/strong> (Tu dis&nbsp;chaque ann\u00e9e on va aller \u00e0 la maison pour voir p\u00e9p\u00e9&nbsp;\u2026 l\u00e0 qu\u2019il habite depuis\u2026 et que c\u2019est bien malheureux\u2026 pire un scandale de l\u2019avoir laiss\u00e9 l\u00e0-bas tout seul, en plus avec son reste de sant\u00e9, parce que l\u2019autre\u2026 Tu ressasses tout \u00e7a chaque fois avant le d\u00e9part en vacances, en \u00e9vitant m\u00eame de prononcer le pr\u00e9nom tant ta fureur le d\u00e9vore, et tes yeux br\u00fblent et tes joues s\u2019empourprent de rage, pareil.)<strong>(3) <\/strong>La b\u00e2tisse appara\u00eet en montant encore un peu apr\u00e8s le virage en \u00e9pingle noire<strong>.(4)<\/strong> On arrive toujours de nuit \u2013 au mieux dans la grisaille toute fatigu\u00e9e du matin <strong>(5)<\/strong> \u2013&nbsp;<em>mais jamais au grand jamais<\/em>&nbsp;dans du clair. C\u2019est ton expression. Tu l\u2019ass\u00e8nes comme un avertissement de secousse sismique irr\u00e9m\u00e9diable, une menace radicale \u2013 fait toujours penser \u00e0 un pays d\u00e9vast\u00e9, un d\u00e9sert monotone et poudreux \u2013 aussi un refus irr\u00e9m\u00e9diable, mais de quoi&nbsp;? \u2013 ton grand jamais <strong>(6)&nbsp;<\/strong>: les restes inhospitaliers d\u2019un pays calcin\u00e9 et toujours une braise pr\u00eate \u00e0 s\u2019embraser \u00e0 nouveau. Devant, la m\u00eame route plonge \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 sous le pont de pierres de taille, se greffe sur l\u2019embranchement r\u00e9tr\u00e9ci pour rejoindre le centre du village crasseux, plus resserr\u00e9. \u00c7a on ne le sait pas bien s\u00fbr, ni ne le voit vraiment, \u00e0 la limite du hors champ. \u00c0 peine \u00e9bauch\u00e9e sur la droite, derri\u00e8re la communiante et les enfants endimanch\u00e9s autour d\u2019elle, (tu la trouves mal \u00e9lev\u00e9e, tu penses qu\u2019elle est insupportable, toujours \u00e0 parler trop fort, \u00e0 protester, n\u2019en vouloir faire qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate. Tu n\u2019es pas sur la photo mais tu n\u2019en penses pas moins, tu surveilles que les habits restent propres avant le restaurant ou peut-\u00eatre l\u2019\u00e9glise&nbsp;!) \u2013 la fa\u00e7ade et les briques de l\u2019encadrement arrondi de la porte de la cuisine elle-m\u00eame invisible derri\u00e8re les doubles volets battants clos <strong>(7)<\/strong> \u2013 situ\u00e9e \u00e0 peine \u00e0 deux trois m\u00e8tres en recul de la chauss\u00e9e \u00e9lim\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l\u2019autre photo, une des tr\u00e8s rares et minuscules fen\u00eatres noir et blanc, vraiment pas le genre de la tribu, comme chaque fois non dat\u00e9e, plus vieille, plus petite, un autre angle \u2013 j\u2019aper\u00e7ois nettement devant la maison la d\u00e9marcation d\u2019un muret bas, en briques \u00e9galement, avec son portail blanc. Tu es l\u00e0, jeune, \u00e0 peine plus de la vingtaine, \u00e0 demi-allong\u00e9e sur le rebord. Tu as pris une pose faussement d\u00e9contract\u00e9e, l\u00e9g\u00e8rement aguicheuse, le dos bien droit, en appui sur les bras jet\u00e9s en arri\u00e8re, la t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement tendue vers le ciel p\u00e2le. <strong>(8)<\/strong> Est-ce-que tu t\u2019es pr\u00eat\u00e9e au jeu&nbsp;? Est-ce que tu l\u2019as propos\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et si je me mettais l\u00e0 comme \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb Est-ce-que tu as pens\u00e9 \u00e0 une actrice du cin\u00e9ma de la ville&nbsp;? \u2013 Ou alors il t\u2019a racont\u00e9 une de ses blagues&nbsp;: \u00ab&nbsp;On dirait Simone Signoret&nbsp;\u00bb surtout qu\u2019il a un petit air de Reggiani&nbsp;! Tu as ri&nbsp;! Tu as l\u00e2ch\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu es b\u00eate&nbsp;\u00bb, \u00e7a voulait dire je t\u2019aime, \u00e7a voulait dire la vie. <strong>(9)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il a dit \u2013 n\u2019importe lequel derri\u00e8re l\u2019appareil \u2013 mais c\u2019est un homme \u2013 certitude in\u00e9branlable selon ma compr\u00e9hension des femmes de la famille \u00e0 cette \u00e9poque. (Les familles changent bien un peu, mais toujours cette illusion \u00e9trange d\u2019en savoir&nbsp;<em>pour de vrai<\/em>&nbsp;(<strong>10) <\/strong>quelques rouages essentiels conserv\u00e9s intacts sous la peau m\u00eame des quelques clich\u00e9s.) Savoir superficiel et lacunaire, si peu pourtant tenu pour certain&nbsp;: jamais au grand jamais l\u2019une d\u2019entre elle n\u2019aurait pu se retrouver derri\u00e8re le viseur.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me photographie est du m\u00eame format que la seconde. On y voit en arri\u00e8re-plan la silhouette de la 4CV qui accompagnait les d\u00e9parts en vacances vers la maison des deux pr\u00e9c\u00e9dentes. Une couverture claire est \u00e9tal\u00e9e sur le plus sombre de l\u2019herbe. Tu es assise sur le tissu et tu consens \u00e0 la photo souvenir du pique-nique. Tu n\u2019as plus la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de Simone Signoret et de son Reggiani. Tu diras peut-\u00eatre que les soucis, les enfants, l\u2019\u00e9loignement, la vie, tout d\u00e9j\u00e0 parfois t\u2019encombre. <strong>(11)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il aura dit \u2013 n\u2019importe lequel derri\u00e8re l\u2019appareil \u2013 l\u2019homme \u2013 qu\u2019il faut aller faire une photo souvenir de la c\u00e9r\u00e9monie devant la maison mais les grands volets ferm\u00e9s la montrent d\u00e9cor inhabit\u00e9. <strong>(12)<\/strong> Tu as fait un pas de c\u00f4t\u00e9. <strong>(13)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1. J\u2019ai eu plusieurs occasions de \u00ab\u00a0demander\u00a0\u00bb, mener l\u2019enqu\u00eate sur (autour) d\u2019une ambiance familiale \u00e9nigmatique et lourde, faite (comme c\u2019est fr\u00e9quent), de non-dits, de querelles et alliances etc\u2026 par d\u00e9finition incompr\u00e9hensible, inint\u00e9ressante sans doute, sauf \u00e0 usage de clarification interne. Pourquoi les avoir si souvent n\u00e9glig\u00e9es, repouss\u00e9es, ou bien constat\u00e9 que je me noyais tr\u00e8s vite dans des verres d\u2019eau et des sables mouvants\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>2. Je l\u2019ai revue il y a trois ou quatre ans. Bien s\u00fbr elle est vendue, la route s\u2019est \u00e9largie, mais je l\u2019ai \u00ab&nbsp;sentie&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de ces lieux qui font partie de nous sans savoir vraiment de quelle mani\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>3. Ce que je d\u00e9teste \u00e9crire. L\u00e0 o\u00f9 je recule. Comment et avec quoi contourner&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>4. le virage est \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb mais je n\u2019en ai pas retrouv\u00e9 l\u2019endroit pr\u00e9cis. Le souci de v\u00e9rit\u00e9 se heurte \u00e0 l\u2019histoire reconstruite qui ne se laisse pas d\u00e9monter. Comme si je m\u2019accrochais de toute force aux lieux et objets d\u2019une atmosph\u00e8re\u2026 Le virage en \u00e9pingle \u00e0 cheveux donnait plut\u00f4t acc\u00e8s \u00e0 un garage pas loin de la maison, \u00ab\u00a0au-dessus\u00a0\u00bb d\u2019elle, dans le souvenir. Bricol\u00e9 en bois, quatre murs de palissade un peu disjointe, le chapeau pointu d\u2019un toit, peut-\u00eatre de t\u00f4le, une porte grossi\u00e8re avec de gros gonds et qui sent l\u2019\u00e2cre le goudron ou la cr\u00e9osote (forc\u00e9ment\u00a0! un pays de mines) \u2013 une br\u00fblure d\u2019\u00e9meri depuis le nez jusque dans gorge \u2013 interdit depuis au moins trente ans \u2013 encore utilis\u00e9 \u2013 inoubliable tatouage olfactif.<\/p>\n\n\n\n<p>5. L\u2019arriv\u00e9e de nuit, dans la grisaille, c\u2019est l\u2019arriv\u00e9e surprenante non pas \u00ab&nbsp;\u00e0 la maison&nbsp;\u00bb, mais dans \u00ab&nbsp;le pays&nbsp;\u00bb industriel qui l\u2019entoure, la r\u00e9gion de Viviez aujourd\u2019hui totalement d\u00e9vast\u00e9e et d\u00e9labr\u00e9e sur le plan \u00e9conomique\u2026 C\u2019est aussi \u00e9tonnante ranc\u0153ur de n\u2019avoir pas \u00ab\u00a0les m\u00eames vacances\u00a0\u00bb que les autres qui partaient au bord de la mer&nbsp;et racontaient \u00e0 la rentr\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>6. Un projet. \u00c9crire le grand jamais sans savoir encore ce que c\u2019est\u2026 Je l\u2019associe \u00e0 la cartographie lacunaire de mes images et histoires d\u2019enfance&nbsp;: \u00e0 buter constamment sur les m\u00eames \u00eelots d\u00e9risoires, tout toujours s\u2019efface, parfois surgit dans un battement de cils, \u00e0 nouveau se dissout. Mais sur la photo c\u2019est bien la vieille maison en marge du bourg industriel, haute de deux \u00e9tages ind\u00e9pendants, \u00e9troite, l\u2019escalier sur le c\u00f4t\u00e9 et le balcon pour l\u2019entr\u00e9e du haut, la rambarde de rouille \u00e0 tenir \u00e0 pleine main dans l\u2019odeur de ferraille et les minuscules grains devenus soyeux sous la peau des doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Bien s\u00fbr des souvenirs, des images, des personnages derri\u00e8re les volets\u2026 Le fourneau en fonte, le torchon sur la barre m\u00e9tallique, la table de cuisine en formica, le seau \u00e0 charbon, le visage rond de p\u00e9p\u00e9 toujours en bleu de travail\u2026 Sa douceur floue.<\/p>\n\n\n\n<p>8. Je ne sais plus o\u00f9 est cette photo. Je l\u2019ai vue. Il faut que je la retrouve.<\/p>\n\n\n\n<p>9. Tu es b\u00eate et le rire. \u00c0 nouveau j\u2019entends et je vois. C\u2019est consolation.<\/p>\n\n\n\n<p>10. Aussi la formule revenue&nbsp;: \u00ab&nbsp;il va falloir payer vos s\u00e9ances avec du vrai argent, comme disent les enfants.&nbsp;\u00bb Des mots qui soudain font vrai. Le grand jamais&nbsp;: une source in\u00e9puisable du vrai, sa r\u00e9serve infinie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>11. Je repense au \u00ab&nbsp;d\u00e9barras&nbsp;\u00bb ou au \u00ab&nbsp;cagibi&nbsp;\u00bb ou encore placard \u00e0 balai o\u00f9 sont remis\u00e9s sacs plastiques chiffons bo\u00eetes qui peuvent toujours servir&nbsp;: \u00ab&nbsp;on ne sait jamais&nbsp;\u00bb, tout ce qui encombre mais ne peut \u00eatre jet\u00e9. Aussi \u00e0 la Gardienne (anthologies #5). Et une autre phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;on ne peut jamais \u00eatre tranquille&nbsp;\u00bb comme si seule la mort. Je ne sais pas ce que je vais en faire. J\u2019aimerais pourtant tellement \u00e9crire joyeux. Mes choses que je ne sais pas jeter ?<\/p>\n\n\n\n<p>12. la preuve que non, note 7.<\/p>\n\n\n\n<p>13. Tu as longtemps d\u00e9test\u00e9 \u00eatre prise en photo.  \u00ab\u00a0\u00c0 quoi je ressemble&#8230; ?\u00a0\u00bb Une image non humaine sortant d&rsquo;o\u00f9 ? Un masque ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019imagine que c\u2019est l\u2019un d\u2019eux, un des R, Ren\u00e9 ou Raymond ou peut-\u00eatre papa, il est bien termin\u00e9 le temps de demander (1) entre ceux qui sont partis dans l\u2019euph\u00e9misme d\u00e9finitif et les b\u00e9ances croissantes de la m\u00e9moire de nous les autres. En tout cas c\u2019est pris devant la maison au bord de la pi\u00e8tre route. 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