{"id":162966,"date":"2024-07-12T19:07:13","date_gmt":"2024-07-12T17:07:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=162966"},"modified":"2024-07-12T19:09:49","modified_gmt":"2024-07-12T17:09:49","slug":"anthologie-21-leonie-avec-des-notes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-leonie-avec-des-notes\/","title":{"rendered":"#anthologie #21\u00a0| L\u00e9onie, avec des notes"},"content":{"rendered":"\n<p>Longtemps, j\u2019ai cru n&rsquo;avoir qu&rsquo;une photo de toi <strong>(1)<\/strong>. Une photo ovale, portrait en pied coup\u00e9 \u00e0 mis cuisse, robe noir ferm\u00e9e par une rang\u00e9e de petits boutons blancs, col claudine blanc, ruban noir en forme de T attach\u00e9 sur le devant du col avec un bouton, plus gros que ceux de la robe, des gants blancs sans doigt. Tu es l\u00e9g\u00e8rement appuy\u00e9e contre un fauteuil. La photo est sombre, le fonds est noir. Ton regard est peu expressif, mais tu as l&rsquo;air d\u00e9cid\u00e9. Cette photo m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par ma m\u00e8re, ta ni\u00e8ce que tu n&rsquo;as pas connue. Tu es morte huit ans avant sa naissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais je n&rsquo;ai vu ta tombe, jamais je ne suis all\u00e9e dans le cimeti\u00e8re de Pontfaverger dans la Marne o\u00f9 tu es enterr\u00e9e. Jamais je n&rsquo;ai lu sur ta tombe, L\u00e9onie Denizet &#8211; 1901 \u2013 1922 <strong>(<\/strong><strong>2<\/strong><strong>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais n&rsquo;avoir qu&rsquo;une photo de toi, hier soir, alors que je cherchais l&rsquo;original de cette photographie, en ouvrant une pochette noir kodak, quelle surprise de trouver deux autres photos ; heureuse coincidence alors que je me lance dans l&rsquo;\u00e9criture de ce texte. Sur les photos, un groupe d&rsquo;une quinzaine de personnes dans un champ de pomme de terre. A l&rsquo;arri\u00e8re de la photo-carte postale, une l\u00e9gende : 1920, famille Denizet. <strong>(<\/strong><strong>3<\/strong><strong>) <\/strong>Sur la premi\u00e8re, L\u00e9onie troisi\u00e8me \u00e0 gauche, tu es accroupie, tu ramasses des pommes de terre. Tu tiens \u00e0 la main, un panier haut. Ton fr\u00e8re Paul <strong>(<\/strong><strong>4<\/strong><strong>)<\/strong>, agenouill\u00e9, a rempli le sien. Sur la deuxi\u00e8me, m\u00eame sc\u00e8ne, il n&rsquo;est plus question de ramasser les pommes de terre, vous fixez l&rsquo;objectif. L\u00e9onie, quatri\u00e8me \u00e0 gauche. Sur la droite trois hommes en costume, manteaux et chapeaux, on peut supposer qu&rsquo;ils sont venus pour contr\u00f4ler votre travail. Sans doute \u00e9taient-ils accompagn\u00e9s d&rsquo;un photographe. \u00c7a me pla\u00eet de te voir en mouvement, depuis des ann\u00e9es tu \u00e9tais fig\u00e9 dans cette photo ovale.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne connais pas grand chose de ta biographie. Seule trace une longue lettre \u00e9crite, le 28 Ao\u00fbt 1915 \u00e0 une amie, depuis l\u2019H\u00f4tel Beau-S\u00e9jour de Cannes<strong>(<\/strong><strong>5<\/strong><strong>)<\/strong><strong>.<\/strong> Tu \u00e9cris, <em>tu me pardonneras d\u2019avoir \u00e9crit si fin mais c\u2019\u00e9tait pour t\u2019en dire plus. J\u2019en ai un livre \u00e0 t\u2019\u00e9crire <\/em><em><strong>(<\/strong><\/em><em><strong>6<\/strong><\/em><em><strong>)<\/strong><\/em><em>, mais voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 4 pages<\/em>. Tu es \u00e0 Cannes avec la femme du Directeur des filatures en laine peign\u00e9e de Pontfaverger <strong>(<\/strong><strong>7<\/strong><strong>) <\/strong><strong>(<\/strong><strong>8<\/strong><strong>)<\/strong>, ton village natal dans la Marne. Dans la lettre, tu \u00e9voques tes occupations \u00e0 Cannes, tu \u00e9cris, les travaux \u00e0 la lingerie, repasser ou raccommoder le linge, cela passe le temps. Tu donnes des nouvelles de ceux qui sont rest\u00e9s au pays, pendant l&rsquo;occupation allemande <strong>(<\/strong><strong>9<\/strong><strong>). <\/strong>Sans doute que comme bien des r\u00e9fugi\u00e9s, tu culpabilises, tu es partie, ils sont rest\u00e9s. Sur la photo, ton visage est grave, on sent les \u00e9preuves de la guerre travers\u00e9es. <strong>(<\/strong><strong>10<\/strong><strong>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une derni\u00e8re question, quand la femme du Directeur de la filature te laissait un peu de libert\u00e9, passais-tu du temps \u00e0 r\u00eaver devant la M\u00e9diterran\u00e9e ? Lors d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Cannes j\u2019ai pass\u00e9 des heures devant la mer, \u00e0 scruter l\u2019horizon. Mes pas dans tes pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je ne connaissais pas l\u2019existence de ton exil \u00e0 Cannes de 1915, \u00e0 probablement 1918.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(1) <\/strong>Ma d\u00e9couverte de la premi\u00e8re photographie de L\u00e9onie est relativement r\u00e9cente, une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 peine, mais L\u00e9onie depuis l\u2019enfance je la connais.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(2) <\/strong>La m\u00e9moire familiale raconte, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-deux ans L\u00e9onie est brusquement quitt\u00e9e par l\u2019homme qu\u2019elle doit \u00e9pouser. Elle se jette dans la rivi\u00e8re qui coule derri\u00e8re la ferme. Son corps est retrouv\u00e9 quelques jours plus tard.<br><em>Un entrefilet dans un journal trouv\u00e9 sur internet livre une histoire toute diff\u00e9rente : Tr\u00e8s souffrante des privations endur\u00e9es durant les quatre ann\u00e9es d\u2019occupation ennemies, Mlle L\u00e9onie Denizet, 22 ans, de Pont-Faverger (Marne) s\u2019est noy\u00e9e dans un acc\u00e8s de neurasth\u00e9nie. L\u2019Ouest-Eclair \u2013 8 avril 1923<\/em> <br>La v\u00e9rit\u00e9 se situe sans doute entre les deux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>3<\/strong><strong>) <\/strong>En 1920, L\u00e9onie est donc de retour chez elle. J\u2019ai lu que certains r\u00e9fugi\u00e9s sont rentr\u00e9s plus tard. Petit \u00e0 petit le puzzle de sa vie se dessine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>4<\/strong><strong>)<\/strong> A la mort de leurs parents, Paul reprendra la ferme. A la date de la photo, il travaille encore avec son p\u00e8re positionn\u00e9 sur la photo \u00e0 gauche du tracteur, il est coiff\u00e9 d\u2019un chapeau. Tous ces \u00e9l\u00e9ments biographiques pour \u00e9toffer le r\u00e9cit de la vie de L\u00e9onie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>5<\/strong><strong>) \u2013 <\/strong>D\u2019apr\u00e8s le texte d\u2019un historien Ralph Schor \u00ab&nbsp;r\u00e9fugi\u00e9s de guerre de 1914-18 dans les Alpes-Maritimes&nbsp;\u00bb, le 31 ao\u00fbt 1914, le pr\u00e9fet des Alpes-Maritimes, Andr\u00e9 de Joly, proposait d&rsquo;accueillir 20.000 r\u00e9fugi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>6<\/strong><strong>) \u2013 <\/strong>L\u00e9onie n\u2019\u00e9crit pas dans sa lettre, qu\u2019avant d\u2019arriver \u00e0 Cannes, elles sont pass\u00e9es par la Suisse, un pays neutre. Elles \u00e9taient \u00e0 Gen\u00e8ve le 20 avril 1915, une source que j\u2019ai perdue dans la documentation amass\u00e9e. Elles sont rentr\u00e9es en France par Anemasse avant de descendre \u00e0 Cannes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>7<\/strong><strong>)<\/strong> &#8211; La femme du Directeur des filatures Garnier-Carnot en laine peign\u00e9e et tissage s\u2019appelle Madame Carnot. Trouver son nom a \u00e9t\u00e9 d\u2019un grand secours pour mes recherches.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>8<\/strong><strong>) \u2013 <\/strong>Madame Carnot avait 77 ans en 1915, j\u2019ai trouv\u00e9 sa trace dans la liste sp\u00e9ciale des rapatri\u00e9s civiles \u00e9dit\u00e9e par la Croix Rouge le 6 mai 1915. L\u00e9onie avait 14 ans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>9<\/strong><strong>) &#8211;<\/strong> Une lettre de quatre pages, que j\u2019ai retranscrite \u00e0 l\u2019ordinateur. Encore bien des points \u00e0 d\u00e9cortiquer, par exemple le trac\u00e9 du voyage de L\u00e9onie \u00e0 visualiser sur une carte. \u00ab&nbsp;<em>Je vais te raconter notre premi\u00e8re \u00e9migration. De Pontfaverger \u00e0 Nauroy, Vay, Thuisy, Wez,Villers-Marmery, Tr\u00e9pail, Ambonnay, Bouzy, Tours-sur-Marne, Bisseuil, Plivot. L\u00e0 un g\u00e9n\u00e9ral fran\u00e7ais nous a dit qu&rsquo;il fallait mieux retourner. Mourir pour mourir, nous \u00e9tions entre <\/em><em>deux<\/em><em> feux, et nous sommes revenus, trouvant <\/em><em>deux<\/em><em> Boches \u00e0 la mairie et les maisons sans dessus dessous \u00bb. <\/em>Apprendre ainsi par cette lettre, qu\u2019elles ont tent\u00e9 une premi\u00e8re \u00e9migration.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<\/strong><strong>10<\/strong><strong>) \u2013 <\/strong>Comment L\u00e9onie et Madame Carnot ont-elles \u00e9t\u00e9 trait\u00e9es \u00e0 Cannes&nbsp;? Ont-elles \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9es de Boches du Nord&nbsp;? L\u2019historienne Annette Becker a travaill\u00e9 sur le sujet des oubli\u00e9es de la Guerre de 14-18. Elle explique&nbsp;: \u00ab&nbsp;la question des <em>Boches du Nord <\/em>met en lumi\u00e8re un aspect longtemps m\u00e9connu de ce conflit. Tout porte \u00e0 croire chez les civils qui les accueillent que ces femmes venant du Nord ont pu trahir leur pays : leurs maris sont au front, des Allemands occupent leurs villages, elles parlent un dialecte (proche du flamand qui s\u2019apparente \u00e0 des langues germaniques)&#8230; Ils ne comprennent pas comment on peut vivre et cohabiter avec les Allemands, \u00e0 moins de collaborer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Longtemps, j\u2019ai cru n&rsquo;avoir qu&rsquo;une photo de toi (1). Une photo ovale, portrait en pied coup\u00e9 \u00e0 mis cuisse, robe noir ferm\u00e9e par une rang\u00e9e de petits boutons blancs, col claudine blanc, ruban noir en forme de T attach\u00e9 sur le devant du col avec un bouton, plus gros que ceux de la robe, des gants blancs sans doigt. 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