{"id":163108,"date":"2024-07-13T11:00:19","date_gmt":"2024-07-13T09:00:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163108"},"modified":"2024-07-13T11:00:19","modified_gmt":"2024-07-13T09:00:19","slug":"anthologie-19-mastaba","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-mastaba\/","title":{"rendered":"#anthologie #19 | mastaba"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et le sillage ou le sillon s\u2019est gorg\u00e9 de lumi\u00e8re o\u00f9 voir s\u2019enfoncer dans le sol ou sous l\u2019eau tout ce qui dispara\u00eet \u00e0 mesure que s\u2019ajoutent et s\u2019avancent les petites trou\u00e9es, petits ourlets qu\u2019on pensait \u00e0 soi seul ; et les t-shirts floqu\u00e9s de plastique iris\u00e9 qui se desquamerait \u00e0 chaque nouvelle lessive, l\u2019arc-en-ciel que faisait <em>Saturday night fever<\/em> au-dessus de Travolta en complet blanc ; et avant \u00e7a les robes \u00e0 smocks, et apr\u00e8s \u00e7a les lacets noirs autour du cou avec une perle au centre ; Pompidou mort \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 ; les cubes de fromage que mon p\u00e8re avait d\u00e9coup\u00e9s pour qu\u2019on les pioche dans le bol pendant qu\u2019on jouait au Machiavel, le jeu de cartes qu\u2019Ethelvoldo nous avait enseign\u00e9 ; le ouistiti gagn\u00e9 en prenant de l\u2019essence chez Esso ; la t\u00eate ballante du chien \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des voitures, son plastique recouvert d\u2019une sorte de velours pauvre ; le premier melon de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019aller, dans l\u2019h\u00f4tel de Bonneville ; les tranches de saucisson qu\u2019il aurait bien voulu manger dans son jardin, son souhait formul\u00e9 d\u2019une voix fr\u00eale quand la maladie d\u00e9vorait son estomac ; la petite gymnaste roumaine et sa sortie de poutre stup\u00e9fiante, l\u2019\u00e9lan d\u2019admiration mondial autour de son corps svelte, dompt\u00e9 m\u00e9thodiquement, tout \u00e9tait \u00e0 l\u2019air libre et visible, les sauts carp\u00e9s, les soleils et la maltraitance ; Eddy Merckx avait toujours gagn\u00e9 ; le premier train de nuit, la premi\u00e8re cigarette ; le malaise terrifiant avant d\u2019entrer dans la salle de classe ; les rues le soir apr\u00e8s la s\u00e9ance de cin\u00e9ma, quand tout avait \u00e9t\u00e9 si vrai dedans et que dehors ressemblait \u00e0 une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, comme si les fa\u00e7ades de la place des H\u00e9ros cachaient les poutres de carton qui les soutenaient ; les premiers trente-trois tours en couleurs ; le premier ordinateur, vid\u00e9 de ses entrailles le premier jour en croyant faire au mieux ; le rosier nain qui n\u2019a repr\u00e9sent\u00e9 que le malheur et la m\u00e9chante joie de le jeter \u00e0 la poubelle ; chez Polac ils s\u2019engueulaient tous ; les matins de verglas ; l\u2019hiver o\u00f9 les canalisations avaient gel\u00e9, les enfants avaient moins froid en classe que chez eux, on s\u2019installait en rond autour du po\u00eale apr\u00e8s avoir enlev\u00e9 ses bottes, chaussettes \u00e0 l\u2019air, je leur lisais <em>Chien bleu<\/em> ; les f\u00eates des \u00e9coles, les pleurs, les cris, les rires, et l\u2019obligation faite de montrer ce qu\u2019on savait faire publiquement, m\u00eame \u00e0 trois ans, l\u2019amertume apr\u00e8s coup d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 cette m\u00e9canique de pression, de torsion, d\u2019obligation \u00e0 ob\u00e9ir aveugl\u00e9ment ; l\u2019amertume apr\u00e8s coup de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 plus savante, et l\u2019\u00e9tonnement constant d\u2019apprendre \u00e0 un \u00e2ge avanc\u00e9 ce qui semble si simple, la puissance de la narration, la puissance de la fiction qui encourage \u00e0 vivre comme une r\u00e9ussite ou un accomplissement de se faire appeler Monsieur et de ne pas ouvrir soi-m\u00eame une porte (pourtant un nom de roi s\u2019efface mieux que le reste, grav\u00e9 au c\u0153ur d\u2019un mastaba enfoui sous la for\u00eat, par un scribe dont la langue n\u2019a plus d\u2019interlocuteur) ; l\u2019attention quotidienne port\u00e9e \u00e0 un bourgeon ; sauver une araign\u00e9e ; l\u2019impression d\u2019habiter r\u00e9ellement la terre un jour, sur une c\u00f4te de Bretagne, la lande \u00e9tait violette ; les champs jaunis de pesticides qui longent la voie rapide ; continuellement, en continu, le sillon le sillage\u00a0; tant que je garde les yeux ouverts je verrai ses remous, flocons de bois, de sel et de chevelures aim\u00e9es\u00a0; et mes yeux une fois referm\u00e9s il m\u2019avale, je le sais d\u00e9j\u00e0, m\u2019enroule, et me borde d\u2019images douces et cruelles sans col\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et le sillage ou le sillon s\u2019est gorg\u00e9 de lumi\u00e8re o\u00f9 voir s\u2019enfoncer dans le sol ou sous l\u2019eau tout ce qui dispara\u00eet \u00e0 mesure que s\u2019ajoutent et s\u2019avancent les petites trou\u00e9es, petits ourlets qu\u2019on pensait \u00e0 soi seul ; et les t-shirts floqu\u00e9s de plastique iris\u00e9 qui se desquamerait \u00e0 chaque nouvelle lessive, l\u2019arc-en-ciel que faisait Saturday night fever <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-mastaba\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #19 | mastaba<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6544,6056],"tags":[79,6121,4345,5147],"class_list":["post-163108","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-19-annie-ernaux-remanence-des-images-orphelines","category-cycle-ete-2024","tag-memoire","tag-passer","tag-perdre","tag-sauver"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163108","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=163108"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163108\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=163108"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=163108"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=163108"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}