{"id":163281,"date":"2024-07-13T18:12:06","date_gmt":"2024-07-13T16:12:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163281"},"modified":"2024-07-13T18:15:45","modified_gmt":"2024-07-13T16:15:45","slug":"anthologie-16-tetanie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-16-tetanie\/","title":{"rendered":"#anthologie #16 | t\u00e9tanie"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 en face de lui et lui sourit. Elle sourit des l\u00e8vres, elle sourit des yeux. Ses yeux doivent parler. Dire qu\u2019elle comprend. Qu\u2019elle suit ce qu\u2019il dit. Le cou, la t\u00eate acquiescent. Les l\u00e8vres ferm\u00e9es s\u2019\u00e9tirent, dessinent un sourire. Un sourire qui dit oui, je te suis, j\u2019ai compris, je suis d\u2019accord, je comprends de quoi tu parles. Ses yeux la trahissent-ils? Devine-t-il qu\u2019elle ne sait pas qui est cette personne dont il parle? Un intellectuel, un homme politique, un \u00e9crivain? Sourire. Se taire. Acquiescer. Mais ses yeux? Comment leur donner cette lueur d\u2019intelligence de celui, de celle- difficile pour celle, difficile pour elle- qui a compris, qui sait de quoi, de qui, on parle? La devine-t-il? Sait-il sa b\u00eatise, son inculture? Sourire. Sourire du niais, du sot. Sourire de la niaise, de la sotte. Subir le discours. Toujours mieux que d\u2019avoir \u00e0 parler. Le laisser parler. Il aime parler. Il sait parler. Il sait tant de choses.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il saisit parfois de l\u2019effroi dans son regard, comme un appel. Parfois un vide. Il a l\u2019habitude. Les \u00e9l\u00e8ves d\u2019abord. Et tant d\u2019autres. Il parle pour lui. Il parle comme il pense. Il parle parce qu\u2019il pense. Il pense tout le temps. Penser, verbaliser. L\u00e0 il est a son affaire. Qu\u2019elle se taise. Qu\u2019elle se taise ou qu\u2019elle parle, peu importe. Il habite sa pens\u00e9e, la d\u00e9ploie, la creuse. La donne \u00e0 entendre, la partage avec ses auditeurs. Son auditrice en ce moment. Il la subjugue. Elle lui sourit. Elle se r\u00e9jouit de ce qu\u2019il dit, de ses finesses intellectuelles, de son acuit\u00e9, de sa force de raisonnement. Rares en sont capables, il le sait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle essaie des phrases dans sa t\u00eate, tr\u00e9buche, escamote un nom propre, multiplie les bourdes. Incapable de penser. Il envahit tout l\u2019espace de pens\u00e9e. Ne laisse pas le moindre instant de silence.\u00a0 Ne lui accorde aucune respiration. Sa phrase se d\u00e9veloppe, autonome, fluide. Les id\u00e9es s\u2019encha\u00eenent. Elle pourrait tout au mieux dire une phrase. Pas deux. Une phrase d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9e dans le silence, d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9e dans le brouillon de son for int\u00e9rieur, dans un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec elle-m\u00eame. Mais il envahit tout. M\u00eame ses muscles forc\u00e9s \u00e0 sourire, m\u00eame son regard forc\u00e9 \u00e0 le regarder, m\u00eame son attention forc\u00e9e \u00e0 soutenir son regard, \u00e0 masquer le vide de l\u2019intelligence, \u00e0 masquer l\u2019incompr\u00e9hension, la solitude de celui, de celle -car c\u2019est presque toujours une celle- qui ne comprend pas.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Son larynx, sa gorge et tous ces organes dont elle ignore jusqu\u2019au nom se sont ferm\u00e9s. Mur\u00e9e elle est. Plus un son ne pourra sortir d\u00e9sormais. Elle le sait. Le sourire devient rictus. Le voit-il? Le corps se t\u00e9tanise. Elle n\u2019est qu\u2019\u00e9coute, acquiescement, masque de l\u2019\u00e9coute, statue de l\u2019interlocuteur, non, de l\u2019auditeur, du r\u00e9ceptacle. Parlerait-il s\u2019il \u00e9tait seul?&nbsp; Penserait-il si bien s\u2019il \u00e9tait seul? Sait-il qu\u2019il a besoin d\u2019elle, sait-il ce qu\u2019il lui doit, \u00e0 son \u00e9coute, \u00e0 sa patience, \u00e0 son silence? Il parle. Il a tant \u00e0 dire, tant \u00e0 penser.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 en face de lui et lui sourit. Elle sourit des l\u00e8vres, elle sourit des yeux. Ses yeux doivent parler. Dire qu\u2019elle comprend. Qu\u2019elle suit ce qu\u2019il dit. Le cou, la t\u00eate acquiescent. Les l\u00e8vres ferm\u00e9es s\u2019\u00e9tirent, dessinent un sourire. Un sourire qui dit oui, je te suis, j\u2019ai compris, je suis d\u2019accord, je comprends de quoi tu parles. Ses yeux la trahissent-ils? Devine-t-il qu\u2019elle ne sait pas qui est cette personne dont il parle? Un intellectuel, un homme politique, un \u00e9crivain? Sourire. Se taire. Acquiescer. Mais ses yeux? 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