{"id":163311,"date":"2024-07-13T19:24:22","date_gmt":"2024-07-13T17:24:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163311"},"modified":"2024-07-13T21:47:49","modified_gmt":"2024-07-13T19:47:49","slug":"anthologie-19-levee-dimages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-levee-dimages\/","title":{"rendered":"#anthologie #19 | Lev\u00e9e d&rsquo;images"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle s\u2019avance sur le porche, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une image de film, elle ne sait pas laquelle mais elle sait que la sc\u00e8ne configure de l\u2019attente, du regard au loin, peut-\u00eatre une main sur la balustrade. Toutes les images reviendront. Pour cela, faire ce geste, trouver cette formule, elle serait magique pourquoi pas\u00a0: <em>lev\u00e9e des images<\/em>, comme on l\u00e8ve un corps, y mettre plusieurs mains, plusieurs m\u00e9moires, toutes les larmes. Un, deux, trois \u2013 <em>soleil<\/em>. Elle se retourne, l\u2019Histoire la pousse dans le dos, sur le porche maintenant elle est cet ange effar\u00e9, elle regarde<\/p>\n\n\n\n<p>les noms des temp\u00eates comme on donnerait un visage familier au ravage, Hortense, Anatol, Lothar, Emma, Xynthia \u2013 on n\u2019appellent pas les arbres arrach\u00e9s, ils se couchent sans papiers sans adresse<\/p>\n\n\n\n<p>un lac des lacs, tous, imm\u00e9diatement qui s\u2019agencent en tableaux, la nature a pli\u00e9 devant les peintres, elle est entr\u00e9e au Mus\u00e9e\u00a0; lorsqu\u2019elle glisse d\u2019une salle \u00e0 l\u2019autre, il y a vingt ans, il y a 12 ans, il y a 4 ans, trois mois, quelques secondes \u00e0 peine, elle ne voit plus rien, le pittoresque a recouvert le sensible, il s\u2019accroche \u00e0 l\u2019Hermitage, chez Beyeler, au Kunstmuseum, aux Beaux arts, m\u00e9moire b\u00e9ton arm\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>Nabokov chassant des papillons sur les hauts vallonn\u00e9s de Montreux, pour les \u00e9pingler, grand coup de filet pour s\u2019arroger les ailes, le vol, les couleurs\u00a0; ne pas s\u2019y prendre comme \u00e7a. Sur le porche, elle fait un effort. Se d\u00e9faire des cadres, des textes, des mots, chercher l\u2019entr\u00e9e du terrier, renifler l\u2019humus pour sentir, sentir qu\u2019elle ne voit rien, l\u00e2cher tout, attraper la perte par son bout d\u2019anguille et plonger. Un, deux, trois \u2013 <em>soleil<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>la couleur des panneaux sur l\u2019autoroute qui s\u2019inversait selon que la voiture passait de l\u2019un ou de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re\u00a0<em>soleil<\/em> derri\u00e8re le panneau tout de suite les sandwichs triangle <em>soleil<\/em> le sandwich termin\u00e9 les chewing gum malabar et le gar\u00e7on blond qui tend le pouce <em>soleil<\/em> malabar fait surgir carambar et les dents soud\u00e9es soudain par le caramel, le cacao, les blagues idiotes qu\u2019on ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de lire <em>soleil<\/em> on ne peut pas s\u2019emp\u00eacher non plus de\u00a0: compter les secondes sous la douche comme si la souillure \u00e9tait un sablier, voler tous les savons les ouates les bouteilles d\u2019eau dans les chambres d\u2019h\u00f4tel comme on a vu faire la grand-m\u00e8re, v\u00e9rifier qu\u2019on a les pieds bien secs au moment de se s\u00e9cher les cheveux, pas question de terminer comme Claude Fran\u00e7ois <em>soleil<\/em> l\u2019admiration immense pour le personnage de Claudine dans Le Club de cinq, on voudrait \u00eatre comme elle, on s\u2019imagine un nom en -ine pour pouvoir le masculiniser <em>soleil<\/em> la biblioth\u00e8que verte la biblioth\u00e8que rose les harlequins rouge passion rouge carmin rouge vermillon s\u00e9rie blanche s\u00e9rie azur s\u00e9rie tentations, on rangeait ses \u00e9mois par couleurs dans la honte <em>soleil<\/em> le mot honte est une image en soi, une image hame\u00e7on, elle traverse le gosier et fait remonter tous les souvenirs d\u2019ivresse, comme ces matins o\u00f9 l\u2019on se r\u00e9veillait certaine d\u2019avoir perdu la face \u00e0 jamais, dans telle parole dans tel geste dans tel \u00e9lan qui ne pourrait jamais \u00eatre repris <em>soleil<\/em> plus tard bien plus tard, cette m\u00eame sensation chaque fois qu\u2019on ouvrira un journal et qu\u2019on essayera d\u2019en dire quelque chose <em>soleil<\/em> la chanson de Zazie \u2018J\u2019\u00e9tais l\u00e0\u2019 et les images de manifs o\u00f9 l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas <em>soleil<\/em> cette phrase qui pour toujours l\u2019a inscrite du mauvais c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Histoire, soudain elle sait ce que \u00e7a veut dire\u00a0: la Suisse cr\u00e8ve de n\u2019avoir toujours fait que la r\u00e9volution des autres <em>soleil<\/em> les drapeaux, les pancartes les affiches les graffitis, tous ces mots qui esquissent le r\u00e9el entre caricature et portrait, elle peut les convoquer, les faire surgir, elle ne peut pas les toucher, au point d\u2019\u00eatre repasser du \u2018on\u2019 au \u2018elle\u2019 <em>soleil<\/em> le rapport Bergier <em>soleil<\/em> le vote de 1992 et le non qui devient une sc\u00e8ne \u00e0 part enti\u00e8re <em>soleil <\/em>les mots de Ramuz dans les images de Claude Goretta <em>soleil<\/em> Bruno Ganz qui s\u2019ennuie \u2018Dans la ville blanche\u2019 et c\u2019est son ann\u00e9e de naissance <em>soleil<\/em>, alors lorsqu\u2019elle regarde \u2018La Salamandre\u2019, elle se dit que Tanner peut ouvrir le Jura vers Lisbonne, la vall\u00e9e vers le Tage <em>soleil<\/em> voil\u00e0 dans la lumi\u00e8re elle les voit elle les entend\u00a0: les ouvriers portugais qui envahissent la salle communale et chantent \u2018bella ciao\u2019 pour dire adieu au grand-p\u00e8re qui vient de mourir <em>soleil<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>les images ont boug\u00e9, elles ont gagn\u00e9 (comme on le dirait de la mer sur la terre ferme)\u00a0; sur le porche elle a remis sa main devant les yeux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle s\u2019avance sur le porche, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une image de film, elle ne sait pas laquelle mais elle sait que la sc\u00e8ne configure de l\u2019attente, du regard au loin, peut-\u00eatre une main sur la balustrade. 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Pour cela, faire ce geste, trouver cette formule, elle serait magique pourquoi pas\u00a0: lev\u00e9e des images, comme on l\u00e8ve un corps, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-19-levee-dimages\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #19 | Lev\u00e9e d&rsquo;images<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":280,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6544,6056],"tags":[],"class_list":["post-163311","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-19-annie-ernaux-remanence-des-images-orphelines","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163311","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/280"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=163311"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163311\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=163311"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=163311"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=163311"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}