{"id":163364,"date":"2024-07-13T23:20:18","date_gmt":"2024-07-13T21:20:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163364"},"modified":"2024-07-14T11:59:19","modified_gmt":"2024-07-14T09:59:19","slug":"anthologie-21-annotations-affectives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-annotations-affectives\/","title":{"rendered":"#anthologie #21 | de toi dans le vivant des jours (notes)"},"content":{"rendered":"\n<p>Je n\u2019ai que deux photos de toi (1) \/ (2). L\u2019une est un portrait en noir et blanc que tu as d\u00fb faire chez un photographe (3). L\u2019autre m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmise par Th\u00e9r\u00e8se, ta fille, ma tante (4). Cette photo m\u2019est pr\u00e9cieuse car elle te surprend dans la vie. Elle est trace de toi dans le vivant des jours (5). Je me dis qu\u2019on est peut-\u00eatre dimanche sur la photo. Pas d\u2019usine aujourd\u2019hui (6). Tu te d\u00e9tends. Vous \u00eates au bord de la rivi\u00e8re en contrebas du bourg. C\u2019est une partie de p\u00eache avec pique-nique sans doute (7). Vous \u00eates cinq sur la photo. A gauche, serr\u00e9es les unes contre les autres, souriantes, tes deux belles-s\u0153urs Madeleine et Th\u00e9r\u00e8se (8), et ta femme, Marguerite. (9). Un peu plus loin sur la droite, Jean, le mari de Th\u00e9r\u00e8se et puis toi. C\u2019est donc Marcel qui prend la photo. Ton autre beau-fr\u00e8re, le mari de Madeleine. C\u2019est une sortie en famille, avec ta belle-famille. Tu es v\u00eatu d\u2019une chemise blanche et d\u2019une veste dont tu as retrouss\u00e9 les manches, d\u2019un pantalon \u00e9pais (10). Il fait beau mais sans doute encore un peu frais. Tu as remont\u00e9 ta jambe droite et ton bras gauche enserre ton genou. Tes mains se rejoignent. Ta posture est enveloppante. Tu portes ton b\u00e9ret (11). J\u2019aime de toi la douceur (12). De ton visage. De ton corps. De ton regard (13).<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>On sait si peu de chose de toi. Une figure absente dont on se souvient peu. Un fant\u00f4me. Une existence somme toute filiale. Un fils, un fr\u00e8re, un demi-fr\u00e8re, un p\u00e8re, et puis post-mortem un grand-p\u00e8re, un arri\u00e8re-grand-p\u00e8re\u2026Mais pour le reste, un homme de silences et de m\u00e9moires trou\u00e9es. Tu as pourtant v\u00e9cu ta vie d\u2019enfant et d\u2019adolescent, puis ta vie d\u2019homme. Sans toi nous ne serions pas<\/li>\n\n\n\n<li>Tu es n\u00e9 en 1915. Tu portes le pr\u00e9nom de ton p\u00e8re, tradition que tu te refuseras de perp\u00e9tuer pour tes propres fils. Un p\u00e8re, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 lourd \u00e0 porter, quand on tente d\u2019exister.<\/li>\n\n\n\n<li>Ce portrait, je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 ecrit. | Un portrait en noir et blanc. Tu es all\u00e9 chez le photographe ce jour-l\u00e0. Tu es tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant. Vrai, on dirait un acteur de cin\u00e9ma. Veste, chemise blanche, cravate. Front haut et d\u00e9gag\u00e9. Tu as soigneusement peign\u00e9, liss\u00e9 tes cheveux vers l\u2019arri\u00e8re. Mais ce qui frappe \u00e0 bien te regarder, c\u2019est l\u2019ombre. Tu ne poses pas tout \u00e0 fait de face. L\u2019ombre te mange la partie gauche du visage. Seul un triangle de lumi\u00e8re sur ta pommette saillante en r\u00e9chappe. En voie de disparition d\u00e9j\u00e0. On voit \u00e0 peine tes yeux. On les devine marron dans le creux des orbites sous les sourcils bruns l\u00e9g\u00e8rement fronc\u00e9s. Ton nez trace une fronti\u00e8re fine et r\u00e9guli\u00e8re entre l\u2019ombre et la lumi\u00e8re. Tes l\u00e8vres esquissent un doux sourire. Un sourire qui donne envie de te connaitre. Elle ne te m\u00e9rite pas. Ce portrait, elle le posera parmi le bric-\u00e0-brac sur la commode. Et te voil\u00e0 perdu, l\u00e0 encore, au milieu d\u2019un tas d\u2019objets, entre bonbonni\u00e8re et sainte Vierge b\u00e9nie \u00e0 Lourdes.<\/li>\n\n\n\n<li>Elle a peu de souvenirs de toi. Elle avait pourtant 17 ans quand tu es mort. Tu es celle des trois enfants qui a le plus v\u00e9cu avec lui. Tr\u00e8s r\u00e9cemment, avec son peu de souvenirs elle m\u2019a tout de m\u00eame parl\u00e9 de toi au t\u00e9l\u00e9phone. Et c\u2019est peu de temps apr\u00e8s je crois qu\u2019elle m\u2019a transmis cette photo. Num\u00e9riquement. Une photo de photo.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu aimes l\u2019odeur de pluie et de soleil sur la route chauff\u00e9e \u00e0 blanc apr\u00e8s l\u2019orage. Tu aimes les odeurs de terre les jours de labour. Tu aimes disparaitre dans la fraicheur des chemins creux les apr\u00e8s-midis br\u00fblants d\u2019\u00e9t\u00e9. Tu aimes caresser le flanc des vaches, vie chaude et puissante \u00e0 fleur de main. (Fiction de toi.)<\/li>\n\n\n\n<li>A quarante ans pass\u00e9s, tu trouves de l\u2019embauche dans la ville voisine. Une usine de construction de bateaux cherche de la main d\u2019\u0153uvre. On y fabrique des bateaux \u00e0 moteur et bient\u00f4t des voiliers. Tu seras ouvrier peintre. (D\u2019apr\u00e8s le r\u00e9cit de Th\u00e9r\u00e8se).<\/li>\n\n\n\n<li>Mais toi, ce que tu pr\u00e9f\u00e8res, c\u2019est ton petit jardin. C\u2019est ta m\u00e8re qui t\u2019initie aux merveilles du jardin. Avec elle tu apprends \u00e0 pr\u00e9parer la terre, \u00e0 faire les semis, \u00e0 planter, arroser. Parfois quand le travail de la ferme le permet, vous vous asseyez sur le petit banc de pierre sous le cerisier, tu poses ta main sur son genou, et vous regardez les plantes pousser. Enfant, tu adores retourner la terre pour y d\u00e9nicher les pommes de terre. Tu as l\u2019impression de d\u00e9terrer des tr\u00e9sors. Tu te surprends \u00e0 parler aux plantes, \u00e0 les encourager. Avec ta m\u00e8re, tu guettes les pluies D\u2019\u00e9t\u00e9, redoutes la gr\u00eale des giboul\u00e9es de mars. C\u2019est le jardin qui vous nourrit. Et l\u2019id\u00e9e de manger ton jardin t\u2019enchante. (Fiction de toi.)<\/li>\n\n\n\n<li>En v\u00e9rit\u00e9, je ne reconnais pas deux visages sur la photographie. Soit c\u2019est Jean qui prend la photo, le mari de Th\u00e9r\u00e8se au milieu de ses deux s\u0153urs. L\u2019homme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toi serait donc Henri et la troisi\u00e8me s\u0153ur Ren\u00e9e. Ou bien cet homme sur la photo serait Jean. Dans ce cas, le photographe serait Marcel et la troisi\u00e8me s\u0153ur Madeleine.<\/li>\n\n\n\n<li>Ta femme tient \u00e0 rester aupr\u00e8s de sa m\u00e8re. Tu quittes donc ton village, la ferme familiale et tu t\u2019installes dans un c\u0153ur de bourg, rue de l\u2019Eglise. Ta femme est blanchisseuse. Ici, tu es paysan sans terre, alors tu trouves \u00e0 t\u2019employer dans une ferme des environs. Tu sais faire. Ton p\u00e8re est cultivateur. Le couple qui t\u2019emploie t\u2019aime bien. (D\u2019apr\u00e8s le r\u00e9cit de Th\u00e9r\u00e8se).<\/li>\n\n\n\n<li>Devant toi une bouteille de vin. &#8211; Tu n\u2019aimes pas quand les enfants partent en colonies de vacances ou chez les tantes de Nantes. Ils te manquent. Tu aimes qu\u2019ils te racontent la mer et la ville \u00e0 leur retour. En leur absence, tu passes un peu plus de temps dans le jardin avec grand-m\u00e8re. Et avec les copains dans la fraicheur de la cave.(Fiction de toi.)<\/li>\n\n\n\n<li>Tu l\u00e8ves la t\u00eate, soul\u00e8ves l\u00e9g\u00e8rement ton b\u00e9ret, humes l\u2019air. Il va pleuvoir ce soir. Tu souris. Pas besoin d\u2019arroser le jardin.(Fiction de toi.)<\/li>\n\n\n\n<li>Tu fais des ricochets sur l\u2019eau verte et tremblante de la mare aux F\u00e9es. Ce jour-l\u00e0 ta pierre fait trois bonds sur l\u2019eau avant de se poser sur un n\u00e9nuphar. Tu souris. Tu y vois un pr\u00e9sage de bonheur. (Fiction de toi.)<\/li>\n\n\n\n<li>Un jour, la t\u00eate te tourne. La peinture, les vernis, tu fais un malaise. Et tu t\u2019effondres. Tu meurs, asphyxi\u00e9. Tu as 49 ans. L\u2019usine \u00e9crira une autre version, celle de la crise cardiaque. La famille ne saura jamais vraiment. L\u2019usine confie une somme d\u2019argent \u00e0 la cure, de quoi nourrir les trois enfants pendant un an apr\u00e8s ta mort. Pi\u00e8tre compensation. Le p\u00e9cule est vers\u00e9 chaque mois \u00e0 ta femme par le cur\u00e9. Tu es enterr\u00e9 un 5 mars. Ce jour-l\u00e0, ton dernier fils a 6 ans. (D\u2019apr\u00e8s le r\u00e9cit de Th\u00e9r\u00e8se).<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai que deux photos de toi (1) \/ (2). L\u2019une est un portrait en noir et blanc que tu as d\u00fb faire chez un photographe (3). L\u2019autre m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmise par Th\u00e9r\u00e8se, ta fille, ma tante (4). 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