{"id":163402,"date":"2024-07-14T07:25:19","date_gmt":"2024-07-14T05:25:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163402"},"modified":"2024-07-14T09:43:39","modified_gmt":"2024-07-14T07:43:39","slug":"anthologie-23-plus-bas-ou-haut-aussi-sur-les-cotes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-plus-bas-ou-haut-aussi-sur-les-cotes\/","title":{"rendered":"#anthologie #23 | plus ( bas ou haut, aussi sur les c\u00f4t\u00e9s)"},"content":{"rendered":"\n<p>Le silo du p\u00e8re Debord se trouve \u00e0 un jet de pierre de la maison. D\u00e9saffect\u00e9 d\u00e9sormais, il conserve pourtant une pr\u00e9sence imposante. J&rsquo;y suis pass\u00e9 en coup de vent il y a environ deux ans, lors d&rsquo;un voyage pour accrocher mes toiles \u00e0 Montlu\u00e7on. Peu importe. Ce silo convient parfaitement pour \u00e9voquer le syst\u00e8me de nappes successives qu&rsquo;utilise Perec dans <em>La Vie mode d&#8217;emploi<\/em>, notamment dans le passage sur les machineries de l\u2019ascenseur. C&rsquo;est ce lieu qui, contre toute attente, resurgit dans ma m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre, il faut revenir un peu en arri\u00e8re. Apr\u00e8s avoir relu le texte de Perec, j&rsquo;avais pens\u00e9 utiliser encore une fois mes souvenirs autobiographiques, concernant la petite porte noire au bas du bloc neuf de ma\u00e7onnerie que mes parents avaient fait construire apr\u00e8s la mort de l&rsquo;arri\u00e8re-grand-p\u00e8re Brunet. Ce bloc, con\u00e7u pour cr\u00e9er deux salles de bain avec baignoire, symbolisait une opulence incongrue alors que nos repas se composaient essentiellement de soupes au lait avec des p\u00e2tes et des pommes de terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette petite porte noire, dont la peinture s&rsquo;\u00e9cailla rapidement, montrait des traces de griffures, de morsures, des \u00e9clats en forme de continents. C&rsquo;est par cette porte que je p\u00e9n\u00e9trais sous la maison, o\u00f9 la paroi du fond poss\u00e8de encore probablement le trou par lequel s&rsquo;engouffre l&rsquo;air moisi de la cave un peu plus bas. Mais la frayeur de revenir \u00e0 ces souvenirs, de sentir mon imagination s&#8217;emballer, m&rsquo;a stopp\u00e9 net. J&rsquo;ai cherch\u00e9 quelque chose \u00e0 quoi m&rsquo;accrocher pour me ressaisir, et l&rsquo;image du silo s&rsquo;est aussit\u00f4t pr\u00e9sent\u00e9e. Voil\u00e0 pour le mouvement des choses. Une pens\u00e9e, une image, et puis, en l&rsquo;\u00e9cartant, une autre, et sans doute beaucoup d&rsquo;autres au fur et \u00e0 mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut imaginer une forteresse de b\u00e9ton et de m\u00e9tal. Si on sort par le portail de la maison, on d\u00e9passe la maison des X, o\u00f9 vivent ces vieilles personnes dont l&rsquo;homme, combattant de 14-18, y a laiss\u00e9 une jambe. On arrive alors face \u00e0 un vaste terrain vague qui part de l&rsquo;avenue Charles V\u00e9nuat et s&rsquo;\u00e9tend jusqu&rsquo;\u00e0 la lisi\u00e8re des champs appartenant \u00e0 Y. C&rsquo;est dans la partie nord-ouest de ce terrain que s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve le silo. De gros camions viennent ici chaque jour pour y d\u00e9verser dans des fosses profondes des montagnes de bl\u00e9 provenant des nombreuses exploitations des environs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et sur le quai de d\u00e9chargement, \u00e0 environ 1,50 m du sol, se tient la silhouette du p\u00e8re Debord en v\u00eatements de travail, principalement gris avec une casquette grise enfonc\u00e9e sur le cr\u00e2ne. Le ma\u00eetre du lieu. Nous jouons souvent ensemble, P., le fils Debord, et moi-m\u00eame. J&rsquo;ai longtemps cru qu&rsquo;il serait mon meilleur ami, jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il trouvait ma m\u00e8re si craquante. Et aussi qu&rsquo;il suffirait de penser tr\u00e8s fort \u00e0 une fille pour l&rsquo;obtenir. Bref, nous jouons ensemble avec des hauts et des bas, disons que c&rsquo;est mon seul camarade, et ce sera tr\u00e8s bien comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Personnellement, chaque fois que j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 tr\u00e8s fort \u00e0 quoi que ce soit, y compris les filles, \u00e7a m&rsquo;a gliss\u00e9 d&rsquo;entre les mains presque imm\u00e9diatement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous approchez pas des fosses, les gamins, sinon le crocodile va vous attraper, disait le p\u00e8re Debord.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr que \u00e7a fichait la trouille, mais c&rsquo;\u00e9tait excitant d&rsquo;imaginer qu&rsquo;il y avait l\u00e0, sous nos pieds, des crocodiles et probablement tout un tas d&rsquo;autres choses innommables. Mais attention, la peur, c&rsquo;est comme le d\u00e9sir, \u00e7a glisse vite entre les doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vois le p\u00e8re Debord, dos tourn\u00e9, assis \u00e0 son bureau \u00e0 remplir ses papiers, \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner, nous oubliant. Nous sommes l\u00e0, debout dans le grand hall du silo avec ses pyl\u00f4nes de fer, ses escaliers aux marches trou\u00e9es, ses passerelles l\u00e0-haut dans les hauteurs, ses grandes cuves en inox en forme de biberon invers\u00e9, et partout l&rsquo;air est charg\u00e9 de trou\u00e9es de lumi\u00e8re qui r\u00e9v\u00e8lent des galaxies de minuscules particules de poussi\u00e8re. Sans compter l&rsquo;odeur du grain qui s\u00e8che quelque part, on ne sait pas encore bien o\u00f9. Nous ne savons pas encore les montagnes, les gouffres, le danger qu&rsquo;on risquerait \u00e0 sauter \u00e0 pieds joints dans cette mati\u00e8re mouvante qui nous engloutirait en un rien de temps aussi facilement qu&rsquo;un crocodile.<\/p>\n\n\n\n<p>La p\u00e9nombre r\u00e8gne dans le vaste hall, avec par moments, des raies de lumi\u00e8re qui l&rsquo;entaillent \u00e0 travers les fentes m\u00e9talliques des murailles. Nous montons des \u00e9chelles, atteignons de hautes plateformes, traversons des coursives comme des ponts au-dessus de grands gouffres, arrivons au-dessus des fosses \u00e0 grain, la hauteur est vertigineuse. On descend par une \u00e9chelle \u00e0 barreaux et \u00e0 quelques m\u00e8tres \u00e0 peine au-dessus des sommets, on se jette pour atterrir dans la mollesse du grain, soulevant des nuages de froment. On reste l\u00e0, immobiles, les bras et les jambes \u00e9cart\u00e9s, puis on rampe \u00e0 nouveau vers l&rsquo;\u00e9chelle pour remonter et recommencer. \u00c0 tout moment, un crocodile peut surgir, un ou plusieurs. Et quand on pense aux crocodiles, on ne pense pas \u00e0 tous les autres monstres qui peuvent surgir ici par surprise et nous engloutir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me laisse emporter par mon r\u00e9cit, par la m\u00e9moire, par je ne sais quoi. Je le vois bien, \u00e7a m\u2019emp\u00eache, je m&rsquo;accroche \u00e0 ce r\u00e9cit tellement de fois autoracont\u00e9 que j&rsquo;h\u00e9site \u00e0 le changer. Mais en dessous de ce r\u00e9cit, il se passe autre chose, certainement.<\/p>\n\n\n\n<p>Admettons que soudain on replie bras et jambes, admettons que l&rsquo;on sente le corps s&rsquo;enfoncer lentement dans le bl\u00e9 comme dans des sables mouvants. On aurait peur bien s\u00fbr avant tout de suffoquer, de ne plus pouvoir respirer. On sentirait l&rsquo;air nous manquer, le grain et la poussi\u00e8re s&rsquo;insinuer dans les narines, dans la gorge, dans les poumons, on se laisserait \u00e9touffer progressivement, peut-\u00eatre jusqu&rsquo;\u00e0 en mourir rien que pour savoir ce que \u00e7a fait de mourir \u00e9touff\u00e9 par ces montagnes de bl\u00e9. Ce serait une sorte de sacrifice \u00e0 la d\u00e9esse des moissons, non, ce serait plut\u00f4t un pied de nez \u00e0 la fatalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et manquant d&rsquo;air, on s\u2019asphyxierait petit \u00e0 petit et le manque d&rsquo;air, la pauvre oxyg\u00e9nation de la cervelle produirait alors ce genre d&rsquo;hallucination dont elle est coutumi\u00e8re quand elle est en panique. On se sentirait glisser doucement dans un infra-monde. Les cloisons de la peur et du d\u00e9sir s\u2019abattraient, on se sentirait \u00e9trangement libre, atteint comme un plongeur en apn\u00e9e par cette sorte d&rsquo;ivresse des profondeurs. Des cr\u00e9atures translucides et phosphorescentes s&rsquo;\u00e9l\u00e8veraient des profondeurs vers nous, on comprendrait \u00e0 mi-mot leur langage. Dans cette descente progressive, on pourrait apprendre des langues oubli\u00e9es, le biturige et autres dialectes, peut-\u00eatre m\u00eame des langues ant\u00e9diluviennes, des langues crypt\u00e9es au fin fond du grain, de la cellule, nous deviendraient \u00e9trangement famili\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>En s&rsquo;enfon\u00e7ant de plus en plus lentement, profond\u00e9ment, on laisserait derri\u00e8re soi les m\u00e9duses, les \u00e9toiles de mer, les conques, les vers marins, toutes les races connues et inconnues, arthropodes, tout ce qui se d\u00e9place avec un pied ou mille, pour atteindre des strates o\u00f9 la pens\u00e9e seule cr\u00e9e le mouvement. O\u00f9 la pens\u00e9e n&rsquo;aurait pas de fronti\u00e8re avec le r\u00eave. O\u00f9 le r\u00eave serait un navire spatial, une caravelle stellaire dont le d\u00e9placement fonctionnerait \u00e0 l&rsquo;envie. On aurait \u00e0 peine le temps de songer qu&rsquo;on y serait d\u00e9j\u00e0 plus bas, mais ici le bas et le haut n&rsquo;ont plus vraiment la m\u00eame importance, l&rsquo;orientation ne s&rsquo;effectue plus selon les vieux crit\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore quelques strates \u00e0 peine, on atteindrait une nouvelle atmosph\u00e8re, on se retrouverait en haut en croyant \u00eatre tomb\u00e9 si bas. On apercevrait peu \u00e0 peu les c\u00f4tes d&rsquo;un gigantesque continent appara\u00eetre sous nos pieds. La fameuse Pang\u00e9e s&rsquo;\u00e9tendrait alors \u00e0 perte de vue, on y apercevrait sortir de la canop\u00e9e d&rsquo;\u00e9normes t\u00eates de doux monstres, s&rsquo;\u00e9chapper des milliers d&rsquo;oiseaux multicolores, jaillir \u00e7a et l\u00e0 des floraisons spontan\u00e9es de plantes inconnues.<\/p>\n\n\n\n<p>Et on ne s\u2019arr\u00eaterait bien s\u00fbr pas l\u00e0, le mouvement pourrait continuer \u00e0 l&rsquo;infini. On comprendrait que notre existence, avec un d\u00e9but et une fin, nourrit cette possibilit\u00e9 d&rsquo;infini. Que sans naissance ni mort, le cosmos tout entier serait d\u00e9risoire, que le monstrueux n\u00e9ant aurait gagn\u00e9 d\u00e9finitivement sur le quelque chose quoi qu&rsquo;il soit.<\/p>\n\n\n\n<p>On traverserait aussi \u00e7a, on continuerait, on se d\u00e9sint\u00e9grerait progressivement et ce serait l&rsquo;un des plus grands d\u00e9lices jamais \u00e9prouv\u00e9s dans notre pauvre existence. Des milliards d&rsquo;atomes s&rsquo;\u00e9parpillant ainsi, se volatilisant, et chacun de ces atomes b\u00e9n\u00e9ficierait de toute la conscience des choses vers lesquelles nous aurions \u0153uvr\u00e9 le si peu de temps que nous avons v\u00e9cu. Et on donnerait cette conscience comme un cadeau \u00e0 l&rsquo;univers tout entier.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s, ce serait probablement du domaine de l&rsquo;indicible. On ne saurait en rien nommer quoi que ce soit car \u00e7a ne servirait \u00e0 rien. Conscient soudain que tout sait ce que tout sait depuis le d\u00e9but et \u00e0 travers mille et mille fins, on se sentirait bien calme, repos\u00e9 de toutes les fatigues. Et on ne serait pas seul, \u00e7a ne voudrait plus rien dire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le silo du p\u00e8re Debord se trouve \u00e0 un jet de pierre de la maison. D\u00e9saffect\u00e9 d\u00e9sormais, il conserve pourtant une pr\u00e9sence imposante. J&rsquo;y suis pass\u00e9 en coup de vent il y a environ deux ans, lors d&rsquo;un voyage pour accrocher mes toiles \u00e0 Montlu\u00e7on. Peu importe. 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