{"id":163436,"date":"2024-07-14T09:27:59","date_gmt":"2024-07-14T07:27:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163436"},"modified":"2024-07-14T09:28:00","modified_gmt":"2024-07-14T07:28:00","slug":"anthologie-23-les-dessous-de-marinette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-les-dessous-de-marinette\/","title":{"rendered":"#anthologie # 23 | les dessous de Marinette"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Elle \u00e9tait dr\u00f4le, si dr\u00f4le, la tante Marinette. Elle avait \u00e9lev\u00e9 dix enfants. Une sacr\u00e9e petite bonne femme. Malgr\u00e9 son air rieur les petits la craignaient un peu. Car \u00e0 la moindre b\u00eatise, elle s\u2019avan\u00e7ait vers vous tout sourire, montrant ses petites dents, mena\u00e7ant de vous glisser sous son grand jupon noir. De jupon noir, point de visible. Elle jurait pourtant en avoir enfil\u00e9 un qui rec\u00e9lait tout un monde. Un de ses enfants y avait fait un tour. On entrait d\u2019abord dans un trou noir, de la couleur du jupon dont on apercevait les dentelles une fois pris dedans. Il fallait gigoter pour se d\u00e9barrasser des voiles, des rubans car c\u2019\u00e9tait le premier pi\u00e8ge sur la route du dessous. Les yeux s\u2019habituaient au noir qui devenait gris souris puis gris clair.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Des escaliers vertigineux vous emmenaient quelque part, on ne savait pas o\u00f9, il fallait accrocher sa main \u00e0 une rampe et descendre les marches in\u00e9gales le long d\u2019une paroi humide o\u00f9 couraient des bestioles. On retenait son souffle \u00e0 chaque fois que l\u2019une d\u2019entre elles vous effleurait. Petit \u00e0 petit, l\u2019espace s\u2019\u00e9claircissait, comme si une fen\u00eatre s\u2019ouvrait sur un ciel d\u2019en-dessous et qu\u2019on n\u2019en aurait pas encore aper\u00e7u l\u2019encadrement. Il fallait aller plus bas. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une cave d\u2019une blancheur irradiante vous aveugle. Alors on perdait tout simplement la vue. Les choses se compliquaient. On avan\u00e7ait \u00e0 t\u00e2tons, m\u00fb par des antennes, on touchait l\u2019air, sa ti\u00e9deur, sa texture. L\u2019air comme une enveloppe moelleuse dans laquelle on se mouvait, avan\u00e7ant lentement, \u00e0 la brasse mais toujours debout, dans cette masse ouat\u00e9e.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout soudain vous vous retrouviez \u00e0 nager dans une eau verte et bleue, si claire que rien ne semblait pouvoir y survenir de malencontreux ou de d\u00e9sagr\u00e9able. Mais toujours pas de ciel dans cet univers, de l\u2019eau, rien que de l\u2019eau verte et bleue, avec une bulle qui encadrait votre t\u00eate. Une bulle comme une loupe et vous voyiez des hommes guerroyant, les temps anciens venus \u00e0 vous et les temps d\u2019aujourd\u2019hui, des morts sur des champs de bataille, des t\u00eates tranch\u00e9es, des tranch\u00e9es que l\u2019on explose, des chars et des chenilles, des bombes sur des h\u00f4pitaux, des missiles, des drones, la fuite des foules dans un silence effrayant. Vous mettiez le son malgr\u00e9 vous. Les cris, les hurlements, \u00e9taient les v\u00f4tres. Des animaux griffus, poilus, hirsutes, des colonnes de soldats casqu\u00e9s, des molosses masqu\u00e9s fon\u00e7aient droit sur vous. Vous tentiez de vous en \u00e9carter dans un mouvement de t\u00eate violent, douloureux, ils se d\u00e9tournaient de votre route. Des dizaines de fois vous vous laissiez prendre \u00e0 leur man\u0153uvre. Le cou tordu, le souffle coup\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Et vous d\u00e9barquiez dans un univers satur\u00e9 de bruits, d\u2019une musique inqui\u00e9tante, rampante, qui vous rentrait sous les pores de la peau, faisant jaillir les poils, et vous vous d\u00e9couvriez recouvert d\u2019une pelisse \u00e9pineuse, un amas de poils coll\u00e9s comme ceux des h\u00e9rissons, vous vous d\u00e9couvriez h\u00e9risson. Vous pensiez alors car la pens\u00e9e ne quittait pas votre cerveau, vous n\u2019en \u00e9tiez pas d\u00e9connect\u00e9, vous n\u2019\u00e9tiez pas qu\u2019un corps plein de ressentis, vous pensiez que cette nouvelle peau serait une protection contre le mal quelqu\u2019il soit. Et l\u2019air autour de vous se chargeait de douceur, de beaut\u00e9, de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, un ciel rose p\u00e2le, un aria de Verdi, le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de votre m\u00e8re que vous reconnaissiez, le sommet d\u2019une montagne \u00e9mergeant d\u2019une eau pourpre, des poissons volants, des signes dans le ciel, mais vous, h\u00e9risson, ne pouviez profiter de rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il fallait pour sortir de l\u00e0 croire \u00e0 autre chose, on vous intimait de \u00abcroire \u00e0 autre chose\u00bb. Vous vous creusiez la t\u00eate, petit h\u00e9risson plein de poils coll\u00e9s, vous tourniez sur vous-m\u00eame, vous vous \u00e9nerviez un peu. Vous auriez voulu sortir de votre corps, voler au-dessus de cette boule \u00e9pineuse, voir le monde d\u2019en haut, vous voir gigoter au sol et rire aux \u00e9clats de vous \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 si bien de ce corps contraignant. Vous aperceviez un trou sous un arbre, un terrier, dans lequel vous vous glissiez pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019horreur de ne pouvoir profiter du meilleur, vous pleuriez sur vous-m\u00eame, sur le monde, sur toutes les vies humaines, et m\u00eame sur les h\u00e9rissons. Vous \u00e9tiez enserr\u00e9 alors dans de la guipure noire qui grattait votre peau, vous aperceviez des rubans et des dentelles ajour\u00e9es, vous vous mettiez \u00e0 genoux pour soulever l\u2019immense voile qui vous recouvrait et vous vous retrouviez \u00e0 vos jeux d\u2019enfant, \u00e0 votre vie d\u2019avant, dans l\u2019oubli.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle \u00e9tait dr\u00f4le, si dr\u00f4le, la tante Marinette. Elle avait \u00e9lev\u00e9 dix enfants. Une sacr\u00e9e petite bonne femme. Malgr\u00e9 son air rieur les petits la craignaient un peu. 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