{"id":163680,"date":"2024-07-14T16:15:20","date_gmt":"2024-07-14T14:15:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163680"},"modified":"2024-07-14T17:43:27","modified_gmt":"2024-07-14T15:43:27","slug":"anthologie-23-tomber-de-haut","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-tomber-de-haut\/","title":{"rendered":"#anthologie #23| Tomber de haut"},"content":{"rendered":"\n<p>On n\u2019a pas perdu de temps. C\u2019\u00e9tait \u00e9crit sur l\u2019affiche coll\u00e9e au mur du couloir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du porte manteaux. Qu\u2019il fallait faire vite. &nbsp;Les consignes, on les avait apprises par c\u0153ur. Depuis le d\u00e9but de la guerre en Ukraine, depuis l\u2019apparition de ces train\u00e9es blanches dans le ciel au passage d\u2019avions fant\u00f4mes, depuis les coups d\u2019\u00e9tat en Afrique, les catastrophes climatiques, depuis la reprise des sanglantes, d\u00e9vastatrices, \u00e9liminatrices hostilit\u00e9s en Terre Sainte, depuis les multiples dissolutions de l\u2019Assembl\u00e9e Nationale, les gr\u00e8ves paralysantes, les violentes manifestations dans toutes les villes, les menaces de nouvelle pand\u00e9mie, et surtout depuis l\u2019installation <em>sine die<\/em> de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9flagrations, on a compris, on s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 sur les affaires pr\u00e9par\u00e9es, entass\u00e9es dans le couloir, couvertures de survie, denr\u00e9es alimentaires lyophilis\u00e9es, lampes torche, pastilles d\u2019iode, briquet, gourdes remplies d\u2019eau \u00e0 ras bord et comprim\u00e9s de chlore, couteaux suisses, lames de rasoir, on a ouvert la porte et franchissant le palier, on a tous un instant regard\u00e9 en arri\u00e8re, alors qu\u2019on savait bien qu\u2019on n\u2019avait rien oubli\u00e9. On n\u2019a pas eu le temps de se demander si ce geste \u00e9tait un automatisme comme \u00e0 chaque fois qu\u2019on quittait l\u2019appartement, ou pr\u00e9monitoire.<\/p>\n\n\n\n<p>On savait qu\u2019il fallait descendre dans les caves, le plus vite possible. Personne ne bousculait personne, l\u2019escalier \u00e9tait bond\u00e9 et silencieux. On avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cette sc\u00e8ne tant de fois, depuis les derniers mois, et on avait aussi appris \u00e0 respirer. Respirer peu et lentement, par le ventre. On en ressentait les effets sur tout le corps, moins agit\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019\u00e9tat d\u2019angoisse. On n\u2019avait pas encore connu la peur panique mais pour l\u2019heure, dans cette descente vers les derniers sous-sols de l\u2019immeuble, personne ne semblait craindre quoique ce soit, ou bien, faisant semblant, affichait une mine de rien.<\/p>\n\n\n\n<p>On est arriv\u00e9 au fond, juste avant le tr\u00e9fonds. On s\u2019est install\u00e9 comme on pouvait. On entendait au loin, des bruits sourds, peu identifiables, on imaginait des bombardements, des \u00e9boulements, des incendies. La premi\u00e8re nuit, tout s\u2019est bien pass\u00e9. D\u00e8s la seconde, tout a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Les crises d\u2019angoisse, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 coup\u00e9e, les batteries des t\u00e9l\u00e9phones portables \u00e9puis\u00e9es, les remont\u00e9es capillaires d\u2019humidit\u00e9, le manque d\u2019air, et la grande peur, la peur de mourir, est rapidement devenue contagieuse. Soudain, quelqu\u2019un a pouss\u00e9 un cri, un cri comme une chute. Une porte que personne n\u2019avait jusqu\u2019\u00e0 ce jour remarqu\u00e9e avait c\u00e9d\u00e9 sous le poids de l\u2019un d\u2019entre nous qui s\u2019y \u00e9tait lourdement adoss\u00e9. Cette ouverture, pour le moins inattendue, donnait sur un espace sombre laissant voir au loin un petit rai de lumi\u00e8re. On eut droit \u00e0 des d\u00e9bats houleux, un peu comme ceux auxquels on pouvait assister, l\u00e0-haut, sur les chaines de t\u00e9l\u00e9, et deux clans se sont rapidement form\u00e9s. Ceux qui ne voulaient pas aller s\u2019aventurer vers cette lumi\u00e8re \u00e9taient beaucoup plus nombreux que les curieux, ou les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, les risque tout, les perdus pour perdus. On encouragea les quelques t\u00e9m\u00e9raires qui promirent de revenir, gagnants. Un petit groupe, dont je faisais partie, allait donc franchir le pas de cette porte tomb\u00e9e sous le poids de la torpeur.<\/p>\n\n\n\n<p>On commence \u00e0 marcher sur ce qui semble \u00eatre un couloir, on peut sentir les parois non loin de nos bras en croix, le sol n\u2019est ni mou ni dur, en terre battue peut-\u00eatre. On \u00e9conomise la r\u00e9sistance de l\u2019unique lampe torche qui nous accompagne, on ne risque pas de s\u2019\u00e9loigner les uns des autres, on s\u2019\u00e9tait encord\u00e9 avec des morceaux de v\u00eatements d\u00e9coup\u00e9s en grossi\u00e8res lamelles. On ne voit pas le bout de ce qui ressemble de plus en plus \u00e0 un tunnel, longitudinal, \u00e9troit, sans \u00e9chappatoire. Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance, le rai de lumi\u00e8re s\u2019\u00e9loigne, puis disparait pour s\u2019afficher un peu plus loin. Les parois des murs deviennent humides et on a chaud, tr\u00e8s chaud. On arrive face \u00e0 un mur infranchissable, comme v\u00e9g\u00e9talis\u00e9, recouvert de lianes et de feuillage, sur lequel se d\u00e9verse de l\u2019eau en cascade . On se rafraichit et on boit, sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me. Suivre le cours de cette chute d\u2019eau devrait nous mener \u00e0 la source, \u00e0 une issue. Elle s\u2019\u00e9coule au sol dans une esp\u00e8ce de goutti\u00e8re, de part et d\u2019autre du mur. On d\u00e9cide de partager le groupe, on se d\u00e9sencorde, les uns partent \u00e0 droite avec la lampe, nous sommes deux \u00e0 nous engager vers la gauche pour continuer \u00e0 suivre le rai de lumi\u00e8re. Dans cette direction, on tombe rapidement sur un trou, comme un \u00e9norme trou d\u2019obus, d\u2019une possible guerre ensevelie, qui ne laisse voir aucun fond. Au bord, on d\u00e9couvre une corde, solidement attach\u00e9e \u00e0 ce qui ressemble \u00e0 ces poteaux d\u2019amarrage sur les quais maritimes, et qui descend le long de cette fosse g\u00e9ante recouverte de terre ruisselante. C\u2019est maintenant certain, le rai de lumi\u00e8re bouge au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance et semble indiquer une direction. Il \u00e9claire la corde, je descends en \u00e9claireur et au moment de crier \u00e0 mon compagnon d\u2019aventure que j\u2019ai touch\u00e9 terre, j\u2019ai juste le temps de faire un pas de c\u00f4t\u00e9, une violente pluie de sable s\u2019abat dans le trou et le fait disparaitre. Je n\u2019entends aucune voix, aucun bruit. Je regarde o\u00f9 je suis. Une esp\u00e8ce de grotte m\u2019a servi d\u2019abri. Je me retourne, le rai de lumi\u00e8re illumine un porche, en pierre sculpt\u00e9, qui &#8211; et je suis soudainement effray\u00e9 par cette vision de ma r\u00e9alit\u00e9 &#8211; ressemble grandement \u00e0 celui de l\u2019\u00e9glise Saint Eustache. L\u00e0-haut, j\u2019allais tous les dimanches \u00e0 dix-sept heures y \u00e9couter les grands orgues. Je n\u2019ai \u00e0 cet instant pr\u00e9cis aucune id\u00e9e du jour, de l\u2019heure de ma pr\u00e9sence ici et je pense \u00e0 ces moments o\u00f9 je parvenais \u00e0 installer un peu de paix en moi gr\u00e2ce \u00e0 la musique. L\u00e0-haut, je vivais sans famille. La mienne avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e, affam\u00e9e, tu\u00e9e, gaz\u00e9e. Je n\u2019avais jamais eu la force d\u2019en construire une sur ces d\u00e9combres, immondes. Je m\u2019avance, lentement, avec \u00e9tonnamment le m\u00eame recueillement que celui qui m\u2019habitait quand j\u2019entrais dans cette \u00e9glise parisienne. Et, l\u00e0, dans l\u2019obscure absence de toute vie humaine, je vois devant moi, \u00e0 ce moment totalement p\u00e9rilleux de mon existence, \u00e0 mille lieux sous terre, l\u00e0 devant moi un morceau d\u2019univers, celui qu\u2019on devine l\u00e0-haut quand le ciel est d\u00e9gag\u00e9, avec des \u00e9toiles que je sais mortes mais \u00e9blouissantes , j\u2019aper\u00e7ois des galaxies \u00e0 l\u2019infini, je vois passer des com\u00e8tes furtives, je sens de l\u2019air, beaucoup d\u2019air, et, juste \u00e0 port\u00e9e de main, comme m\u2019attendant, devant moi, tous mes \u00eatres chers disparus un jour dans un train pour l\u2019enfer.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019est enlac\u00e9, on s\u2019est embrass\u00e9 comme jamais auparavant, on n\u2019a pas eu besoin de se parler d\u2019avant, de l\u00e0-haut, m\u00eame d\u2019ici, en bas, ils m\u2019ont pr\u00e9sent\u00e9 leurs amis, des inconnus aux formes et \u00e0 l\u2019allure qui l\u2019\u00e9taient tout autant, qui m\u2019ont souhait\u00e9, dans une langue que je ne connaissais pas, la bienvenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, je crois que j\u2019ai tout oubli\u00e9. Je ne m\u2019\u00e9tais jamais senti aussi bien d\u2019\u00eatre tomb\u00e9 si bas. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On n\u2019a pas perdu de temps. C\u2019\u00e9tait \u00e9crit sur l\u2019affiche coll\u00e9e au mur du couloir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du porte manteaux. Qu\u2019il fallait faire vite. &nbsp;Les consignes, on les avait apprises par c\u0153ur. Depuis le d\u00e9but de la guerre en Ukraine, depuis l\u2019apparition de ces train\u00e9es blanches dans le ciel au passage d\u2019avions fant\u00f4mes, depuis les coups d\u2019\u00e9tat en Afrique, les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-tomber-de-haut\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #23| Tomber de haut<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":663,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6638,6056],"tags":[],"class_list":["post-163680","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-23-perec-plus-bas-encore-plus-bas","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163680","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/663"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=163680"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163680\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=163680"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=163680"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=163680"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}