{"id":163793,"date":"2024-07-14T21:04:06","date_gmt":"2024-07-14T19:04:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163793"},"modified":"2024-07-14T21:04:07","modified_gmt":"2024-07-14T19:04:07","slug":"anthologie-22-je-me-souviens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-22-je-me-souviens\/","title":{"rendered":"#anthologie #22 | je me souviens"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vois des gens marcher dans la rue comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. J&rsquo;aurais presque envie de les arr\u00eater pour leur dire que cette rue est celle de mon enfance, et que s&rsquo;ils le voulaient, je pourrais leur conter l&rsquo;histoire de ce lieu, et faire la description de tous les commerces qui occupaient les pas-de-porte de cet alors. Je me souviens de presque tout. Dans la r\u00e9alit\u00e9 de mon passage par cette rue \u2014 le mot passage n&rsquo;est pas le bon car j&rsquo;y viens volontairement, et cette rue ne m&#8217;emm\u00e8ne nulle part puisque je l&rsquo;arpente juste pour voir si tout va bien, je la monte et fais demi-tour en haut, passant juste sur le trottoir oppos\u00e9. Dans cette sorte de travers\u00e9e de la rue, je me rem\u00e9more les commerces qui existaient soixante ans en arri\u00e8re, les personnes qui vivaient dans des maisons, o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais entr\u00e9e, et je ne sais plus \u00e0 quel temps grammatical je me retrouve, si je parle dans un pr\u00e9sent d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 ou si je ne devrais pas employer que l&rsquo;imparfait ou un pass\u00e9 simple de circonstance. C&rsquo;est la seule rue de ma ville que j&#8217;emprunte, non pour aller d&rsquo;un endroit \u00e0 un autre, ou pour aller dans un commerce ou une habitation ( je ne connais plus personne ici), mais pourrait-on employer ce mot, comme un lieu de p\u00e8lerinage. Je monte sur le c\u00f4t\u00e9 pair depuis l&rsquo;angle de la rue du Chambon ( je sais tr\u00e8s bien qu&rsquo;elle ne porte plus ce nom mais je conserve l&rsquo;appellation de l&rsquo;enfance) jusqu&rsquo;\u00e0 la jonction avec la rue de la Charit\u00e9 que je ne traverse pas, car il est hors de question de longer l&rsquo;espace de l&rsquo;ancien h\u00f4pital \u2014 il y a des choses que l&rsquo;on peut faire et d&rsquo;autres qui outrepassent nos forces. Je traverse alors ma rue pour rejoindre le trottoir impair, mais il faudrait fermer les yeux car le haut de cette parcelle n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec ce qui existait, \u00e9tant donn\u00e9 que les maisons ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites \u00e0 partir du num\u00e9ro 27 et que des immeubles neufs ont pris le pouvoir sur le lieu. Il faut faire un effort mental pour positionner les commerces d&rsquo;avant: le marchand de vin, le magasin de presse ( et de bonbons), la boulangerie, le petit caf\u00e9, les pompes fun\u00e8bres, et sans doute ce que ma m\u00e9moire n&rsquo;a pas retenu. Aujourd&rsquo;hui, ce sont des entr\u00e9es d&rsquo;immeubles sans commerce au rez-de-chauss\u00e9e, mais juste un poste de police de quartier, et l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;une cour servant de parking. Mentalement, il m&rsquo;est beaucoup plus difficile de me repr\u00e9senter la construction de l&rsquo;espace contemporain que de revoir celui de l&rsquo;enfance. Je longe en redescendant les maisons retap\u00e9es, ralentit devant la \u00ab\u00a0mienne\u00a0\u00bb, que j&rsquo;ai bien regard\u00e9e lorsque j&rsquo;\u00e9tais sur le trottoir oppos\u00e9, consulte les noms des occupants sur les bo\u00eetes aux lettres, au cas o\u00f9 un des trois appartements se lib\u00e9rerait, et que, peut-\u00eatre, je pourrais aller visiter les lieux sous pr\u00e9texte d&rsquo;une location hypoth\u00e9tique, et je m&rsquo;imagine entrer dans l&rsquo;immeuble et grimper \u00e0 nouveau les trois \u00e9tages. Je poursuis mon chemin, notant que le restaurant juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon all\u00e9e a encore chang\u00e9 de nom, et que des r\u00e9parations sont en cours. Je continue jusqu&rsquo;\u00e0 la maison en avanc\u00e9e sur la rue, ne permettant qu&rsquo;un passage pi\u00e9ton r\u00e9tr\u00e9ci, et je jette le coup d&rsquo;\u0153il rituel sur les deux vitrines o\u00f9 r\u00e9sident quelques figurines et petites voitures d&rsquo;un autre temps: c&rsquo;est une sorte de pub, jamais ouvert aux heures de mon passage. Je rejoins le renfoncement o\u00f9 se trouve l&rsquo;immeuble de mon amie d&rsquo;enfance, je consulte l&rsquo;interphone, o\u00f9 son nom ne figure plus depuis des ann\u00e9es, me rem\u00e9more les odeurs fortes de pressing qui s&rsquo;\u00e9chappaient, puis pressant le pas je retrouve les rues du centre-ville o\u00f9 je reviens dans un pr\u00e9sent, plus que pr\u00e9sent, avec les bruits et les odeurs d&rsquo;un maintenant bien r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est du num\u00e9ro 1 au 23 que sont ancr\u00e9s les plus anciens souvenirs. Cette portion de rue emprunt\u00e9e chaque jour. Ce trottoir impair toujours privil\u00e9gi\u00e9, sans que je sache pourquoi, ces coups d&rsquo;\u0153il lanc\u00e9s dans les vitrines, ces marques sur le trottoir sur lesquels il ne fallait pas poser le pied, sous peine de &#8230;catastrophe \u00e0 venir, les commerces o\u00f9 on entrait et ceux o\u00f9 on n&rsquo;allait pas, selon une logique familiale jamais remise en cause<\/p>\n\n\n\n<p>au num\u00e9ro 1\u00a0: il y avait une \u00e9picerie Casino, mais ma m\u00e8re n&rsquo;y allait pas; elle pr\u00e9f\u00e9rait les Nouvelles-Galeries plus loin, dans l&rsquo;art\u00e8re principale de la ville, mieux achaland\u00e9es sans doute.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; au 3&nbsp;: une boulangerie, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; au 5 et 7&nbsp;: le magasin de p\u00e2tes fraiches et \u00e9picerie fine o\u00f9 ma m\u00e8re achetait les raviolis et les gnocchis&nbsp; avec tr\u00e8s longtemps les m\u00eames vendeuses. Le magasin existe toujours, relook\u00e9 en un design d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; aucun souvenir du num\u00e9ro 9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 11 \u00e9tait un pressing avec ses odeurs si fortes qui s\u2019exhalaient lorsque nous discutions sans fin Astrid et moi au pied de chez elle<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 13 est l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble de mon amie Astrid, que j&rsquo;attendais l\u00e0 pour partir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 15 est cet immeuble qui avance et r\u00e9duit de beaucoup le trottoir : c\u2019\u00e9tait une p\u00e2tisserie et l\u00e0 dans les \u00e9tages vivaient des amis de mes parents et leurs enfants avec qui j\u2019\u00e9changeais des timbres<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 17 un porche avec \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une vitrine , celle du bouquiniste \u00ab&nbsp;Vers et prose&nbsp;\u00bb avec les \u00ab&nbsp;Sylvain et Sylvette&nbsp;\u00bb que je convoitais dans une des deux vitrines, la plus petite&nbsp;; mon p\u00e8re regardait l\u2019autre avec les livres de po\u00e9sie qu\u2019il convoitait.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 19 c\u2019\u00e9tait la boulangerie, la mienne, celle o\u00f9 la propri\u00e9taire, Mme Vincent, me pr\u00e9nommait Chantal une fois sur deux et o\u00f9 on achetait le petit pain au lait le jour de la rentr\u00e9e des classes, et le jour des vaccinations. C\u2019\u00e9tait aussi l\u2019entr\u00e9e de la traboule, d\u00e9sormais ferm\u00e9e \u00e0 clef, que j\u2019empruntais pour rejoindre la place Chavanelle et son march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 21 mon all\u00e9e avec un caf\u00e9 sombre en pas de porte, sa tenanci\u00e8re acari\u00e2tre et criarde qui m\u2019effrayait, et l&rsquo;odeur de vinasse qui s&rsquo;en \u00e9chappait.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; le 23 avec ses trois petites marches qui montaient \u00e0 \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9toile blanche\u00a0\u00bb, une toute petite \u00e9picerie o\u00f9 j\u2019allais chercher le lait et o\u00f9 on rendait les bouteilles en verre consign\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le bas de la rue, c\u00f4t\u00e9 pair, beaucoup moins de magasins: la droguerie, un de ces magasins qui n\u2019existent presque plus dans nos villes\u00a0; je me souviens d\u2019un homme \u00e0 blouse blanche, grand et chauve, qui officiait derri\u00e8re sa banque allant chercher dans des rayons en hauteur ou dans sa cave ce qui lui \u00e9tait demand\u00e9\u00a0; je n\u2019arrive plus \u00e0 d\u00e9finir l\u2019odeur particuli\u00e8re qui r\u00e9gnait l\u00e0 faite d\u2019un m\u00e9lange de produits dont des noms refont surface\u00a0: t\u00e9r\u00e9benthine, papier d\u2019arm\u00e9nie, alcali, encaustique\u2026 Il semble me souvenir que ce droguiste a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 dans sa boutique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je croyais n&rsquo;avoir pas le souvenir du commerce qui jouxtait la droguerie, mais je crois que c&rsquo;\u00e9tait une librairie \u00e0 caract\u00e8re religieux qui a occup\u00e9 les lieux, au moins dans les derni\u00e8res ann\u00e9es o\u00f9 j&rsquo;ai v\u00e9cu dans cette rue. Ensuite il y a l&rsquo;enceinte d&rsquo;un coll\u00e8ge, dont l&rsquo;entr\u00e9e principale se trouvait dans une rue parall\u00e8le avec de ce c\u00f4t\u00e9-ci un porche pour les livraisons, qui parfois laissait apercevoir un jardin int\u00e9rieur o\u00f9 je ne suis jamais all\u00e9e. Les fen\u00eatres des dortoirs donnaient dans les \u00e9tages sur notre rue. Une petite \u00e9picerie, puis l&rsquo;entr\u00e9e du garage Lagier ( plut\u00f4t un lieu de parking me semble-t-il) dont le propri\u00e9taire \u00e9tait un copain d&rsquo;enfance de mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une rue, une enfance, un pass\u00e9, un pr\u00e9sent, un imaginaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vois des gens marcher dans la rue comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. J&rsquo;aurais presque envie de les arr\u00eater pour leur dire que cette rue est celle de mon enfance, et que s&rsquo;ils le voulaient, je pourrais leur conter l&rsquo;histoire de ce lieu, et faire la description de tous les commerces qui occupaient les pas-de-porte de cet alors. 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