{"id":163819,"date":"2024-07-15T13:17:20","date_gmt":"2024-07-15T11:17:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163819"},"modified":"2024-07-15T13:17:21","modified_gmt":"2024-07-15T11:17:21","slug":"anthologie-20-l-la-pellicule-des-mythes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-20-l-la-pellicule-des-mythes\/","title":{"rendered":"#anthologie #20 l La pellicule des mythes"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu es tout l\u2019inconnu assembl\u00e9 en un seul corps. Ce corps gracile. Ces bras immenses o\u00f9 jouent l\u2019enfant qui te sourit. Cet enfant main sur la bouche o\u00f9 retentit ton cri. Un cri de m\u00e8re plant\u00e9 \u00e0 la racine des dents. Ce cri d\u2019enfant qui dit maman n\u2019est pas le tien. Pourtant il est le sang qui enfante l\u2019autre mais n\u2019en veut pas. Ne le peut pas. Tu n\u2019as pas les ressources pour l\u2019\u00e9lever. Tu dois le confier. Sans cesse partir sans que l\u2019enfant sache qui tu es. Tu pleures pour celui qui souffre toujours \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de celle qui se souvient. Non. Tu cries que non. Tu pleures. Tu cries et il pleure. Vous \u00eates deux corps emmaillot\u00e9s, l\u2019un faisant mal \u00e0 l\u2019autre. Tu sens la d\u00e9tresse qui jaillit de tes gestes, o\u00f9 tu arraches et d\u00e9chires les derni\u00e8res parois d\u2019une col\u00e8re plus grande encore d\u2019\u00eatre ainsi partag\u00e9e entre celle qui follement aime et celle qui abandonne. L\u2019enfant qui crie n\u2019a pas la bouche ouverte. Il te regarde partir. Le reprendre dans tes bras serait trahir. Il tient une petite voiture dans ses mains. Il sait. Ce sont ses mains ses jambes ses yeux qui crient. Il reste l\u00e0 silencieux. Il n\u2019y a rien qui puisse remplir le vide. Ton vide. Celui que tu laisses chaque fois que tu pars. Il n\u2019y a rien qui puisse remplir ce trou b\u00e9ant. Tu n\u2019es pas triste. C\u2019est pire. Tu ne sens rien. Tu suis l\u2019\u00e9coulement du vide. Tu es fan\u00e9e, comme br\u00fbl\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le rose sur les joues repl\u00e8tes de l\u2019enfant et ce feu sous vos peaux si \u00e9troitement li\u00e9es. Ce silence apr\u00e8s ton d\u00e9part quand tu marches sous un ciel de nuit frapp\u00e9 d\u2019\u00e9toiles, la honte et la culpabilit\u00e9 coll\u00e9es \u00e0 la peau. Tu es la fille devenue m\u00e8re. La fille-m\u00e8re qu\u2019on m\u00e9prise et qu\u2019on montre du doigt dans la rue en se bouchant le nez. La plaie grande ouverte qui te lac\u00e8re. Comme une histoire d\u2019amour p\u00e9n\u00e9trant ta m\u00e9moire fautive. Tu n\u2019es pourtant pas venue en sachant tout \u00e7a. Personne pour t\u2019expliquer. Personne pour te dire ce qu\u2019il fallait faire. Tu es rest\u00e9e longtemps \u00e0 attendre que le corps saigne \u00e0 nouveau. Tu priais. Tu implorais le petit Jesus pour qu\u2019il te vienne en aide. D\u00e9j\u00e0 l\u2019enfant face \u00e0 l\u2019Enfant. Tu suppliais pour qu\u2019il fasse de toi une chair nouvelle, toute propre \u00e0 le recevoir. Une chair vierge d\u2019\u00e9treintes qui re\u00e7oit le don de lumi\u00e8re qu\u2019on destine aux petites saintes. Mais dans ton corps quitt\u00e9 d\u2019enfance d\u2019o\u00f9 le sang ne coule pas, tu meurs \u00e0 petit feu. De ce corps sec aux \u00e9coulements lointains, une venelle qui relie ton monde r\u00e9volu \u00e0 un autre plus incertain. Ce monde t\u2019accueille et te rej\u00e8te. Il palpite aux pas contenus de l\u2019enfant. Chaque fois que tu revois l\u2019enfant tu esp\u00e8res regagner sa confiance et devenir vraiment une m\u00e8re.  Sa m\u00e8re. Mais l\u2019ombre de l\u2019abandon te pr\u00e9c\u00e8de. L\u2019enfant ne t\u2019accompagne jamais plus loin que la pierre du jardin de la maison o\u00f9 il vit. Sans toi. Dans une famille qui n\u2019est pas la sienne. Avec une m\u00e8re qui n\u2019est pas toi. Des geste qui ne sont pas les tiens. Cette pierre est ce qui t\u2019emp\u00eache de l\u2019emporter. Elle l\u2019affranchit de ton amour. Tu l\u2019interdis de la franchir. L\u2019enfant face \u00e0 la pierre. Il regarde s\u2019\u00e9loigner sa m\u00e8re. Mains \u00e0 ne plus toucher. Le soir accompagne vos larmes d\u00e9j\u00e0 s\u00e8ches. Et \u00e0 peine s\u00e9ch\u00e9es et d\u00e9j\u00e0 aval\u00e9es, tu te mets \u00e0 courir. Ton corps entre en convulsions. Jamais tu ne renonceras \u00e0 lui. Ton corps de m\u00e8re qui quitte la rue bord\u00e9e de lampadaires pour aller souffrir ailleurs, l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est plus noir, l\u00e0 o\u00f9 on ne te verra pas pleurer et t\u2019effondrer comme il le veulent tous. Tu as ta fiert\u00e9. Ta dignit\u00e9. C\u2019est tout ce qu\u2019ils ne pourront jamais te prendre. Tu r\u00e9cup\u00e9reras l\u2019enfant. Ton enfant. Tu le sais. Leur laisser serait br\u00fbler. <\/p>\n\n\n\n<p>Ton histoire est une histoire que je raconte. Une histoire de m\u00e8re grandie \u00e0 m\u00eame la pellicule des mythes, dans le noir et blanc d\u2019une photographie ou d\u2019un film en Super 8, que ma m\u00e9moire trou\u00e9e d\u00e9ploie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des toiles de ta partition m\u00e9morielle &#8211; individuelle et familiale &#8211; \u00e0 partir de tes traces, de tes fissures, de tes failles, de tes interstices, de tes lapsus, de tes oublis, de tes pertes de m\u00e9moires, de tes retours du refoul\u00e9, de <em>la m\u00e9moire de ce qu\u2019on oublie<\/em>, de tes zones d\u2019ombre, de tes cryptes, de tes images et de tes paroles confisqu\u00e9es, de ta m\u00e9moire emp\u00each\u00e9e, manipul\u00e9e ou oblig\u00e9e, de ta <em>m\u00e9moire bless\u00e9e<\/em>, de tes <em>processus oublieux<\/em>, de tes silences, tes d\u00e9nis, tes angles morts, tes fragments \u00e9pars, tes strates superpos\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es tout l\u2019inconnu assembl\u00e9 en un seul corps. 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