{"id":163894,"date":"2024-07-15T11:37:43","date_gmt":"2024-07-15T09:37:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163894"},"modified":"2024-07-15T13:10:22","modified_gmt":"2024-07-15T11:10:22","slug":"anthologie-24-des-betes-et-des-hommes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-24-des-betes-et-des-hommes\/","title":{"rendered":"#anthologie #24 | Des b\u00eates et des hommes"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une histoire \u00e0 dormir debout. A faire rugir les loups. On n\u2019y verra peut-\u00eatre pas beaucoup de gens dormir. Parce qu\u2019elle peut tenir \u00e9veill\u00e9 des nuits enti\u00e8res. Laissons-la parler.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis un animal traqu\u00e9. Les humains sont de bien curieuses b\u00eates, ils \u2013 enfin certains &#8211; aiment le cochon d\u2019\u00e9levage en barquettes dans les supermarch\u00e9s, ils&nbsp; &#8211; enfin certains \u2013 d\u00e9testent le sanglier, sauvage, vivant. Ils \u2013 enfin certains \u2013 ont un jour organis\u00e9 une battue, nous \u00e9tions parait-il devenus encombrants dans ce morceau de foret encore un peu \u00e0 nous, trop d\u00e9rangeants, trop envahissants, trop, trop. Moi, la laie qui portait des petits dans mon ventre, j\u2019ai pris peur, pas pour moi, pour eux, au dedans. Une nuit, j\u2019ai fui, j\u2019ai franchi les bosquets pi\u00e9tin\u00e9s, j\u2019ai caval\u00e9 dans un champ, sur une route, puis deux, j\u2019ai travers\u00e9 des pr\u00e9s de jeunes bl\u00e9s, contourn\u00e9 des maisons. Soudain, impossible de faire marche arri\u00e8re. Derri\u00e8re, la mort assur\u00e9e, devant, la mer. Alors j\u2019ai fui le continent, j\u2019ai nag\u00e9, instinctivement, les vagues m\u2019ont pris dans leurs bras, sous une lune \u00e9claireuse, je suis all\u00e9e au gr\u00e9 du vent, vers l\u2019ouest et j\u2019ai vu un bout de terre \u00e9merg\u00e9e au milieu de l\u2019eau. J\u2019ai march\u00e9 sur le sable, long\u00e9 un sentier et je me suis r\u00e9fugi\u00e9e dans un coin de lande abrit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On m\u2019avait aper\u00e7ue. Je suis redevenue un animal traqu\u00e9. M\u00eame ici, dans ce coin de paradis, quelque chasseur aux d\u00e9sirs sanglants inassouvis s\u2019est alors remis aux aguets. La nuit fut belle et rude. Je mis bas trois marcassins, tout \u00e9bahis, transis, affam\u00e9s. Le ventre devenu plat et creux et vide, aller m\u2019alimenter pour les nourrir. J\u2019ai march\u00e9 dans des jardins, long\u00e9 des petites maisons, lumi\u00e8re \u00e9teinte. La pleine lune m\u2019accompagnait encore. C\u2019est \u00e0 ce moment que j\u2019ai crois\u00e9 des gens qui dormaient. Sur cette ile les volets restent ouverts, les fen\u00eatres souvent sans rideau. Mon museau sur les carreaux, j\u2019ai vu des b\u00e9b\u00e9s confortablement assoupis, paisibles, en s\u00e9curit\u00e9. J\u2019ai vu des vieilles femmes aux visages de pomme toute rid\u00e9e sous les couvertures, emmitoufl\u00e9es. J\u2019ai vu des couples enlac\u00e9s sous des draps froiss\u00e9s. J\u2019ai vu des chiens ronfler dans leur panier d\u2019osier, des chats bruyants sur des toits, d\u2019autres silencieux au pied du lit. J\u2019ai vu des insomniaques \u00e0 moiti\u00e9 endormis, devant un verre d\u2019eau ou une tasse de caf\u00e9, des t\u00e9l\u00e9s allum\u00e9es devant des canap\u00e9s ramollis par des corps affaiss\u00e9s. En passant devant le march\u00e9 couvert j\u2019ai vu des visages \u00e9veill\u00e9s. Des grandes photos sur les baies vitr\u00e9es affichaient les sourires des enfants de l\u2019ile, celles des derniers marins p\u00e9cheurs, des portraits en pied costum\u00e9s et coiff\u00e9s de dentelle. Dans le cimeti\u00e8re, ouvert \u00e0 tous les vents, j\u2019ai vu des visages sur des m\u00e9daillons, d\u2019hommes rid\u00e9s comme la mer d\u00e9chain\u00e9e qui les avait emport\u00e9s, de femmes aux regards inquiets pour des bateaux \u00e9loign\u00e9s, et sous toutes ces tombes, des gens qui dorment, \u00e9ternellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis revenue allaiter mes petits. J\u2019ai entendu du bruit dans le buisson. Ne pas bouger, les prot\u00e9ger. Et puis, l\u00e0, le fusil, point\u00e9 sur moi. J\u2019ai vu un homme endormi, dans son absurdit\u00e9, qui a tir\u00e9. Mes petits, partis, comme des \u00e9toiles filantes. J\u2019ai mis plus longtemps \u00e0 les rejoindre. Je l\u2019ai regard\u00e9 , mes yeux dans les siens, pour qu\u2019il me voit lentement m\u2019assoupir, soupirer, rendre le dernier souffle, mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fant\u00f4me m\u2019a dit qu\u2019il \u00e9tait all\u00e9 de temps en temps lui chatouiller les doigts de pied pour faire surgir dans ses nuits agit\u00e9es le cri d\u2019effroi d\u2019une b\u00eate qu\u2019on abat. Un soir, il l\u2019a vu, recroquevill\u00e9 en chien de fusil, son chien arthros\u00e9 au pied du lit, et lui, seul, tout seul, p\u00e9trifi\u00e9 devant l\u2019image de mon museau et celui de mes petits prenant la forme d\u2019un remord.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"605\" height=\"372\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/image-75.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-163895\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/image-75.png 605w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/image-75-420x258.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 605px) 100vw, 605px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>ARCHIVES OUEST-FRANCE<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une histoire \u00e0 dormir debout. A faire rugir les loups. On n\u2019y verra peut-\u00eatre pas beaucoup de gens dormir. 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