{"id":16395,"date":"2019-10-23T15:17:19","date_gmt":"2019-10-23T13:17:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=16395"},"modified":"2019-10-23T15:21:45","modified_gmt":"2019-10-23T13:21:45","slug":"une-trace-parmi-les-autres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-trace-parmi-les-autres\/","title":{"rendered":"Une trace parmi les autres"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Un seul texte en plusieurs qu\u2019on lirait sans reprendre son\nsouffle et \u00e0 toute vitesse. Il s\u2019agirait ici de balayer l\u2019enfance de toutes ses\npoussi\u00e8res, lever le moindre doute, le regarder voleter et s\u2019enfuir \u00e0 travers\nles fen\u00eatres grandes ouvertes. Ce serait comme sauter d\u2019une image \u00e0 une autre.\nCe serait attendre la fin du livre pour avoir un tableau. D\u2019une lecture \u00e0&nbsp; l\u2019autre, on pourrait suivre plusieurs fils\ncomme dans \u00ab&nbsp;les livres dont vous \u00eates le h\u00e9ros&nbsp;\u00bb qui auraient berc\u00e9s\nson enfance. Jamais la m\u00eame route pour atteindre un unique lieu, celui o\u00f9 tout\ns\u2019\u00e9claire. Il y aurait quand m\u00eame un fil conducteur et c\u2019est elle qui le\ntiendrait bien serr\u00e9 dans sa pogne. Peut-\u00eatre qu\u2019elle choisirait Ariane comme\nnom de plume juste pour le clin d\u2019\u0153il et sans le dire \u00e0 personne.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>&nbsp;<\/em>\u00ab&nbsp;Suis arriv\u00e9e matin. Ai vagi\npour la r\u00e9veiller. D\u00e9coll\u00e9 mes paupi\u00e8res. D\u00e9coll\u00e9 trop vite m\u00eame. N\u2019ai pas fait\nl\u2019unanimit\u00e9 seulement la moiti\u00e9. Avais une fente et pas un robinet. Etais n\u00e9e\nfendue, quoi&nbsp;! N\u2019ai pas t\u00e9t\u00e9 longtemps car mordu les crevasses et fait\nna\u00eetre le sang. Ai re\u00e7u des soins fous et de l\u2019angoisse pure. N\u2019ai pas re\u00e7u les\nmots. Ai forg\u00e9 mes outils. Et puis les ai perdus. Ai cherch\u00e9, fouill\u00e9, creus\u00e9.\nPartout. Voulais les retrouver. Voulais encore voler. Voulais qu\u2019elle s\u2019envole.\nDevais montrer l\u2019exemple et ensuite elle aussi. Voulais la sauver, \u00e9tais\noblig\u00e9e, quoi&nbsp;! Puis ai abandonn\u00e9 et suis partie sans elle. Voulais pas\nm\u2019\u00e9craser, voulais pas \u00eatre pierre. Voulais vivre. \u00catre libre. L\u2019ai laiss\u00e9e\nloin derri\u00e8re. Ai trimball\u00e9 des cailloux pour construire un chemin. Un qui\ntienne la route. Suis mont\u00e9e tr\u00e8s, tr\u00e8s haut. Ai laiss\u00e9 les filets voleter tout\nen bas. M\u00eame pas peur, avais&nbsp;! Avalais la route, engouffrais la vie.&nbsp; Emportais tous les autres, tous ceux qui\navaient besoin. R\u00e9parais, retissais et soignais. Rapetassais, comme on dit.\nCroquais \u00e0 pleines dents le jus sucr\u00e9 du monde. Donnais tout, tout le temps. Ne\nprenais pas grand-chose. Ai fini par tomber. Par faire la culbute \u00e0 travers des\nnuages qui ne me portaient plus. Me suis arr\u00eat\u00e9e. Ai pleur\u00e9 des litres de\nrivi\u00e8re sal\u00e9e. Ai regard\u00e9 en arri\u00e8re. Ai vu ma prison appara\u00eetre. Suis entr\u00e9e\nprofond en elle. Ai explor\u00e9 minutieusement. Ai distingu\u00e9 les pierres disjointes\net les murs qui \u00e9croulent. Ne les avais jamais vus avant. Savais m\u00eame pas\nqu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0&nbsp;! Ai pris mon courage \u00e0 deux mains. Ce qui me restait de\nforces. Ai recommenc\u00e9. Lentement. Ai d\u00e9construit puis reb\u00e2ti. Ai accept\u00e9 la\nsolitude. Ai enfin aim\u00e9 le silence. Ai r\u00e9ussi \u00e0 ne plus rire tout le temps.\nEtais quand m\u00eame quelqu\u2019un toute seule. Me suis \u00e9tonn\u00e9e et repos\u00e9e. Me suis\nsentie rassur\u00e9e que tout ne se repose pas sur moi. Me suis m\u00eame sentie\nrassasi\u00e9e. Pas longtemps. Ai mis de l\u2019ordre dans le chaos, et retrouv\u00e9 un\n\u00e9quilibre. Ai cru que \u00e7a y \u00e9tait. Ai d\u00e9pos\u00e9 l\u2019armure, ai d\u00e9pos\u00e9 l\u2019\u00e9p\u00e9e, ai\nenfourch\u00e9 ma propre histoire. Ai avanc\u00e9 sereine. Me suis all\u00e9g\u00e9e. Ai pu \u00eatre\npr\u00e9sente. Croyais avoir fait la paix. Croyais pour toujours baigner dans la\nlumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019abri des remous. Avais fait ma partie, avais rempli ma part,\nquoi&nbsp;! Me suis sentie forte de ma peur, enfin. Avais pu la regarder dans\nles yeux et la prendre avec moi. Avais donc gagn\u00e9 le combat d\u00e9cisif, non&nbsp;?\nAi arr\u00eat\u00e9 les trop-pleins de questions. Ai v\u00e9cu sans m\u2019excuser. Ai bien aim\u00e9\n\u00eatre. Pas longtemps. Ai d\u00fb reprendre les armes, n\u2019y \u00e9tais pourtant pour rien.\nDevais la sauver vraiment cette fois. Ne pouvais plus avancer ni en rire. Ai\nressenti l\u2019injustice. Ai su de suite. Ne pouvais pas \u00eatre ailleurs de toute\nfa\u00e7on. Me suis invent\u00e9e un r\u00f4le dans la trag\u00e9die grecque. Ai lu au compte-goutte\n\u00ab&nbsp;La Vie Mode d\u2019Emploi&nbsp;\u00bb. Avais d\u00fb rater quelque chose ou sauter un\nchapitre. Avais encore espoir \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ai assist\u00e9 \u00e0 tout jusqu\u2019au fond des\n\u00e9gouts. N\u2019ai presque rien sauv\u00e9. Ai essay\u00e9 de remonter. Crois que n\u2019ai pas\nvraiment pu tout \u00e0 fait. Continue \u00e0 grimper. Parfois l\u00e2che la corde. Retombe\nlourdement. Essaye la douceur, le simple, le pr\u00e9sent. L\u2019aujourd\u2019hui. Ai hach\u00e9\ndu basilic. Y ai rajout\u00e9 de l\u2019ail. Ai m\u00e9lang\u00e9 au parmesan, \u00e0 l\u2019huile d\u2019olive et\naux pignons. Puis ai mis tout \u00e7a en pots qui embaume l\u2019espace. Ai fait s\u00e9cher\nles tomates et puis les aubergines. Ai confit tout cela pour les soir\u00e9es\nd\u2019hiver. Ai \u00e9crit un peu, pas assez. Me suis dit en fait trop. Encore trop,\nquoi&nbsp;! Me suis dit ai tout fait m\u00eame \u00e9touffer vraiment. Suis jamais mont\u00e9e\nsur un cheval, pourtant. Ai jamais beaucoup voyag\u00e9 sur mes pieds non plus. Suis\npas rendue martyre ou alors pas encore. Ai pas chang\u00e9 le monde. Ai pas fait\ngrand-chose finalement.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin du grand-p\u00e8re paternel&nbsp;: pour la petite fille,\nil serait le point de d\u00e9part. Bien malgr\u00e9 lui, car il serait d\u00e9j\u00e0 mort au\nmoment o\u00f9 tout commencerait. Ce serait d\u2019ailleurs \u00e0 cause de cette disparition\nque tout serait devenu si compliqu\u00e9 avec le p\u00e8re. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son nez touche \u00e0 peine le\nbas de la vitre elle est enroul\u00e9e sur le si\u00e8ge avant pourtant c\u2019est interdit\nd\u2019habitude le nez coll\u00e9 au carreau elle entraper\u00e7oit dans le reflet taciturne\nses sourcils sombres qu\u2019\u00e9claire \u00e0 peine la blancheur p\u00e2le de son front et les\nmimiques \u00e0 travers des adultes d\u00e9tourn\u00e9s \u00e0 moiti\u00e9 sous cette pluie battante ou\nsous ce cr\u00e9puscule leurs bouches et leurs doigts qui s\u2019agitent leurs bouches\ngrandes ouvertes le papillon de leurs mains qui s\u2019approche dangereusement du\nvisage de l\u2019autre elle retient son souffle ses oreilles lui sifflent si fort\nqu\u2019elle n\u2019entend rien du tout du ballet de ces gestes et son ventre tout en bas\ns\u2019emp\u00eache de couiner son ventre prend toute la place il bat fort et la br\u00fble\nson souffle sur la vitre anesth\u00e9sie l\u2019image elle chantonne en sourdine pour\nfaire semblant d\u2019\u00eatre ailleurs dans un bateau en pleine temp\u00eate en route pour\nl\u2019Am\u00e9rique comme Sophie qui en a vu d\u2019autres elle va bient\u00f4t tourner la page se\nretrouver dans un foyer doux et chaleureux \u00e0 contempler paisible un paysage de\nmontagnes \u00e0 travers une grande porte-fen\u00eatre en surplomb du plateau avec rien\nqui arr\u00eate le regard \u00e0 se dire que la qui\u00e9tude serait maintenant de trouver\nquelqu\u2019un qui lui ressemble un alter \u00e9go plus besoin du combat pour se faire\nune place et ce regard limpide qui coulerait tout seul d\u2019une vitre \u00e0 une autre\nquand les battants seraient ouverts sur la terrasse explos\u00e9e de soleil un\nricochet de l\u2019\u0153il qui viendrait jusqu\u2019\u00e0 elle et qu\u2019elle lui renverrait \u00e0 la\nplace de mots se fondre dans le vert des sommets tout au fond dans l\u2019\u00e0-pic des\nrochers oui il serait bien temps maintenant de se vivre moins seule de\nretrouver cette fatigue joyeuse l\u2019insouciance d\u2019avant attendre vigilante sans\nquitter un instant le trou noir et rond en face de son lit un sommier de\npalettes \u00e0 ras du sol et une m\u00e9chante paillasse de conte de f\u00e9e pos\u00e9e dessus\nque la chauve-souris entre et se pose comme tous les soirs au-dessus de sa t\u00eate\naccroch\u00e9 t\u00eate en bas \u00e0 la voute de pierres parfois les nuits de pleine lune ou\nde voie lact\u00e9e dense elle devine d\u2019abord son ombre qui s\u2019annonce avant de la voir\naffair\u00e9e et anxieuse comme une petite bonne femme d\u00e9bord\u00e9e par les tracas du\nquotidien rejoindre son endroit de sommeil m\u00eame si c\u2019est \u00e9trange qu\u2019une\nchauve-souris dorme la nuit c\u2019est peut-\u00eatre la lueur de la bougie en-dessous\nqui la trompe mais m\u00eame ensuite quand elle a fini de lire et qu\u2019elle souffle la\nflamme la bestiole ne bouge pas ne lui fait jamais peur ne se prend pas dans\nses cheveux comme dans ceux de Pierrette d\u2019o\u00f9 elle ne peut plus la d\u00e9loger elle\naime bien ce trou rond sur le mur d\u2019en face c\u2019est comme si elle pouvait voir\nvenir de loin du fond de l\u2019ut\u00e9rus bien emmitoufl\u00e9e dans sa cahute elle a perc\u00e9\nune autre fen\u00eatre sur le mur de gauche l\u00e0 o\u00f9 se dessinait le contour d\u2019une\nancienne mur\u00e9e \u00e0 quoi peut bien servir une fen\u00eatre b\u00e2illonn\u00e9e elle la ferme la\nnuit d\u2019un grand panneau de bois en attendant d\u2019avoir de vrais carreaux s\u2019amuse\nle jour \u00e0 regarder \u00e0 travers le trou en imaginant bient\u00f4t le jardin de vivaces\ns\u00e8ches et rudes qu\u2019elle mettra \u00e0 ses pieds les pierres qu\u2019elle arrangera en\nrond et comment elle pourra planter de quoi se nourrir m\u00eame si la terre est\nrare et peu profonde ici m\u00eame s\u2019ils lui disent que tout \u00e7a n\u2019est qu\u2019un r\u00eave de\ngosse allum\u00e9e mais elle n\u2019a jamais aim\u00e9 sentir la pi\u00e8ce derri\u00e8re elle qui se\nrefl\u00e8te quand elle regarde dehors l\u2019hiver \u00e0 la nuit tomb\u00e9e et que l\u2019on n\u2019a pas\nencore ferm\u00e9 les volets le lustre rococo et les boules en verre vert p\u00e2le\nemprisonn\u00e9es dans le filet de p\u00eache suspendu au mur blanc le vieux buffet\nderri\u00e8re qui prend toute la place et \u00e9touffe elle a l\u2019impression qu\u2019elle est en\ndehors du tableau \u00e0 regarder l\u2019image \u00e0 contempler les drames et les secrets\nd\u2019une tribu dont elle est l\u2019\u00e9trang\u00e8re le t\u00e9moin sans parole ou le futur scribe\ncontempler l\u2019air de rien et de dos la r\u00e9p\u00e9tition de leurs gestes dans la\nlumi\u00e8re \u00e9trangl\u00e9e et le formica bleu \u00eatre capable de suspendre le temps de le\nfaire revenir \u00e0 l\u2019envi et se sentir glac\u00e9e victime d\u2019injustice d\u2019avoir tant de\npouvoir chercher \u00e0 rentrer dans l\u2019image qui ne veut pas d\u2019elle griffer mordre\net p\u00e9daler contre la vitre pour effacer le cours des choses et cr\u00e9er la rupture\ndans ce pr\u00e9visible qui ne l\u2019accueille pas on ne lui a pas offert les mots pour\ncomprendre les trames elle les a d\u00e9busqu\u00e9 toute seule s\u2019est fabriqu\u00e9e\nl\u2019histoire et puis l\u2019a racont\u00e9 d\u2019abord tr\u00e8s fort et \u00e0 tout le monde en essayant\nde convaincre de faire s\u2019ouvrir leurs yeux combattre la morne succession des\njours et puis s\u2019est r\u00e9solue \u00e0 en garder le sens elle le suit \u00e0 la trace il est\ndans ses prunelles couleur manoir hant\u00e9 quand elle se d\u00e9tache de la pluie qui\ntombe dehors et de la dispute qui fait rage pour revenir dans son corps elle\ndoit passer la vitre et se r\u00e9int\u00e9grer elle n\u2019est pas s\u00fbre alors de se\nreconna\u00eetre vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin de la famille maternelle&nbsp;: ce serait une\nfamille qui expliquerait tout mais pas avec des mots. La petite fille\nbaignerait dans leur intol\u00e9rance. Ce serait une famille qui n\u2019aimerait pas la\ndiff\u00e9rence, ne prendrait pas soin les uns des autres et dans laquelle les\nfilles compteraient moins que les gar\u00e7ons pour des raisons obscures que la\npetite fille essaierait d\u2019\u00e9lucider et de comprendre en d\u00e9montrant avec des\nactes (elle aurait compris depuis longtemps \u00e0 force de repas du dimanche, que\nles mots conduisaient aux conflits et qu\u2019ensuite la m\u00e8re se retrouvait an\u00e9antie\net sans d\u00e9fense \u2013car l\u00e0 non plus, il n\u2019aurait pas fallu compter sur le p\u00e8re-\nsous les reproches des siens) la stupidit\u00e9 de ses croyances. Dans cette\nfamille, il n\u2019y aurait que des militaires et des femmes au foyer. Les hommes\ncombattraient, les femmes materneraient. Il n\u2019y aurait pas d\u2019autre choix. Il y\naurait quand m\u00eame une grande maison pour l\u2019\u00e9t\u00e9 que la fillette aimerait\npassionn\u00e9ment et qui la consolerait des brimades du quotidien. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">elle restait immuable\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;c\u2019\u00e9tait rassurant d\u2019une ann\u00e9e\nsur l\u2019autre&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les vacances en\nsaut de puce&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;\u00e9t\u00e9 comme hiver\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;on&nbsp; ne pouvait pas la\nsurprendre &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;m\u00eame en\narrivant \u00e0 l\u2019improviste c\u2019\u00e9tait le c\u0153ur chaud\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;battant de la maison\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;avec sa\nchemin\u00e9e&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;immense qui mangeait\ntout le fond&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;pr\u00e8s de l\u2019armoire aux\nap\u00e9ritifs&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;la cuisine\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;accueillante&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;avec ses petits carreaux cr\u00e8me &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;puis\nbleu&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;puis\nrouge&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;son devant d\u2019\u00e2tre\nnoir&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;la table au\nmilieu&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;la nappe d\u00e9su\u00e8te\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les chaises en paille pour tous\nles cousins cousines oncles tantes grands-parents voisins\noccasionnels&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;des grandes\noccasions&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;juste\nderri\u00e8re&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;le vieux bahut\npeut-\u00eatre &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;centenaire allez\nsavoir &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;sentait bon la cire\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le v\u00e9cu de cuisine\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 la\ngazini\u00e8re&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;mon premier coulis de\ntomates&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;odorant avec le romarin\ndu jardin r\u00e9duisait \u00e0 petits bouillons&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;je restais fascin\u00e9e \u00e0 le\nregarder faire &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;concentrer les\nsaveurs et le sucre &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;au fond\nl\u2019\u00e9vier&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;puis les\nmarches&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;elles donnaient sur la\nchambre des grands-parents&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;en\ncontrebas &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;trois en\nbois&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;pas entretenu\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;qui sert juste \u00e0 marcher\ndessus&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;le brouhaha des cuisines&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;la vapeur aux fen\u00eatres&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;le\nrougeoiement des braises&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les\njoues chaudes&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;qui br\u00fblent\nla danse des flammes&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;la ouate\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les pas des adultes\nenjambent et pestent\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;d\u00e9colle-toi un peu\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;tu es encore l\u00e0\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;tu n\u2019as rien \u00e0 faire d\u2019autre&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;moi surprise d\u2019\u00eatre\naccus\u00e9e&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; je regarde et garde\ntout&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; les pieds de la table en\ninox &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;ses chevilles fines et\nchauss\u00e9es d\u2019embouts noirs&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les\nrainures des rallonges\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;invisibles du dessus\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les conversations\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;grasses\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les \u00e9clats de voix\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;rires\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;rage&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;les ch\u00e2teaux qui s\u2019\u00e9croulent&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;cr\u00e9pitement des \u00e9tincelles\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;la cocotte\nsiffle&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les patates sont\ncuites&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;la bu\u00e9e embue\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les\nvitres&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;la porte\nentrouverte sur le couloir glacial&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;comme une autre cocotte la vapeur s\u2019\u00e9chappe\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;mais le froid va entrer on le\nreferme vite les soirs de voie lact\u00e9e et de grillons\nstridents&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les soirs mena\u00e7ants\nd\u2019un orage d\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;tout le monde\nse souvient&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;m\u00eame ceux qui n\u2019y\n\u00e9taient pas surtout la grand-m\u00e8re&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;de\ngarder les fen\u00eatres closes&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;&nbsp;une boule de feu\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;est entr\u00e9e il y a\nlongtemps&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;avant de ressortir\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;par la large chemin\u00e9e le\ncourant d\u2019air l\u2019avait attir\u00e9e&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\n&nbsp;c\u2019\u00e9tait la foudre grim\u00e9e elle a travers\u00e9 la tabl\u00e9e aux nombreux\nenfants&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;sans les toucher\nla chemin\u00e9e \u00e9tait trop forte&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;la\nboule n\u2019a pas pu r\u00e9sister \u00e0 l\u2019appel de son air du\ndehors&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;les serviettes de table\nn\u2019ont pas br\u00fbl\u00e9 une sacr\u00e9e chance\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;une sacr\u00e9e trouille mieux vaut\nla bu\u00e9e &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;elle rend moite et\nsomnolent&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin du mensonge&nbsp;: la petite fille aurait tout\nimagin\u00e9. La m\u00e8re ne lui aurait jamais demand\u00e9 de la sauver, le p\u00e8re aurait fait\ncomme il pouvait, la grand-m\u00e8re aurait simplement \u00e9t\u00e9 d\u2019un autre \u00e2ge, la mort\ndu grand-p\u00e8re aurait tellement terrifi\u00e9 la petite qu\u2019elle en aurait invent\u00e9 sa\nvie enti\u00e8re, la famille maternelle aurait \u00e9t\u00e9 la m\u00eame que des centaines\nd\u2019autres pour lesquelles il n\u2019y aurait rien eu \u00e0 dire de particulier, et la\npetite fille qui n\u2019aurait toujours voulu en faire qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate, aurait perdu\n\u00e9norm\u00e9ment de temps \u00e0 se trouver.&nbsp;&nbsp; <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne se rappelle pas\ndu d\u00e9m\u00e9nagement quand ils ouvrent la porte elle est frapp\u00e9e par l\u2019odeur\n\u00e9c\u0153urante du sol gris synth\u00e9tique il est moite et vein\u00e9 de lignes rouges mais\non ne peut le savoir que si on se d\u00e9place \u00e0 ras du sol qu\u2019on y fait rouler des\nvoitures comme le petit fr\u00e8re par exemple il les aligne inlassablement le long\ndes plinthes \u00e7a forme de grandes files le long de la coursive&nbsp; jusqu\u2019aux marches qui descendent au salon il\ny a une balustrade un immense bout de plastique transparent qui sent fort le\nchimique fondu comme le lino qui colle \u00e0 ses pieds nus elle ne se souvient pas\nde la chambre des parents au fond du salon il y a une alc\u00f4ve une d\u00e9coupe\nrectangulaire dans le mur indique que c\u2019est une autre pi\u00e8ce et c\u2019est sa chambre\n\u00e0 elle on l\u2019a s\u00e9par\u00e9e par des rideaux ou est-ce une cloison en accord\u00e9on\namovible qui marque son territoire elle ne sait plus elle se souvient seulement\ndes \u00e9clairs lumineux du poste de t\u00e9l\u00e9vision le soir quand elle essayait de\ndormir de la tapisserie blanc cass\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9chirait tout doucement \u00e0 moins\nque ce ne soit pas elle et qu\u2019elle se soit d\u00e9nonc\u00e9e quand m\u00eame quand il avait\nfallu trouver \u00e0 expliquer ce petit bout de mur d\u00e9grad\u00e9 juste au-dessus de son\noreiller au moment de repartir encore ailleurs elle se souvient aussi de\nl\u2019injustice pas une vraie chambre pas comme le petit on mettait le linge \u00e0\ns\u00e9cher dans la sienne et les jouets trop volumineux de l\u2019autre la grosse\nvoiture noire \u00e0 p\u00e9dales qu\u2019ils se disputaient sans arr\u00eat&nbsp; \u00e7a l\u2019encombrait qu\u2019on lui encombre son espace\npeut-\u00eatre que la chambre des parents \u00e9tait en haut pas loin de celle du petit\nfr\u00e8re pour pouvoir accourir la nuit s\u2019il y avait un probl\u00e8me une fi\u00e8vre pour\npouvoir l\u2019entendre appeler elle est assez grande pour monter l\u2019escalier et\naller les chercher il ne fait jamais tout \u00e0 fait noir on dirait dans cet\nappartement c\u2019est l\u2019\u00e9clairage public dehors qui traverse les stores elle est\nassez grande et plus raisonnable c\u2019est vrai mais \u00e7a d\u00e9pend pour quoi il ne fait\npas noir mais on est&nbsp; enferm\u00e9 tout en\nhaut d\u2019une tour en bas c\u2019est dangereux on n\u2019a pas le droit de descendre tout\nseul ni d\u2019aller voir les voisins comme avant dans la rue et puis les voisins on\nne les conna\u00eet pas il y a bien les grands-parents dans une autre tour pas loin\nmais c\u2019est comme passer d\u2019une boite \u00e0 une autre parfois le dimanche ou bien\nquand le p\u00e8re tarde \u00e0 rentrer le soir on part se promener au bord d\u2019un petit\nlac entre les barres grises avec leurs centaines de petits carreaux noirs en\nenfilade leurs lunettes de soleil pour regarder l\u2019air de rien et vous suivre\ndes yeux il y a des all\u00e9es et des arbres align\u00e9s comme les voitures du petit\nfr\u00e8re ils ne bronchent pas se contentent d\u2019encadrer les chemins dignes et\ndroits comme des soldats elle ne se souvient pas s\u2019il y a des jeux dehors si\nelle peut courir et sauter ils prennent l\u2019ascenseur pour remonter elle ne sait\npas \u00e0 quel \u00e9tage \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019entr\u00e9e o\u00f9 on laisse les bottes il y a une cuisine\nminuscule on ne peut voir la m\u00e8re que de dos en train de s\u2019activer \u00e0 d\u00e9congeler\nla viande ou faire le lait caill\u00e9 dans une grande bassine elle cuisine beaucoup\nla m\u00e8re on lui parle depuis la porte pas la place pour deux elle ne se souvient\npas de la forme ni de la couleur de l\u2019\u00e9vier juste le dos de la m\u00e8re et sa voix\nqui r\u00e9pond lasse ou enjou\u00e9e selon ce qu\u2019elle raconte elle essaie de la faire\nrire souvent il lui semble qu\u2019il fait plus clair apr\u00e8s la t\u00e9l\u00e9 est pos\u00e9e face \u00e0\nla grande table dans la salle \u00e0 manger sur un tronc verni avec des moignons de\nbranches c\u2019est le p\u00e8re qui l\u2019a fabriqu\u00e9 il l\u2019a pos\u00e9 sur un socle tout verni lui\naussi la t\u00e9l\u00e9 par-dessus un cube gris qui montre les choses en noir et blanc\ndes plantes qui sortent du ventre des h\u00e9ros et les leur arrachent ce pr\u00e9sident\nqui dit au revoir et laisse la cam\u00e9ra filmer son fauteuil vide cette soupe aux\npoireaux qu\u2019elle n\u2019arrivait pas \u00e0 avaler les morceaux \u00e9taient d\u00e9coup\u00e9s trop\ngros et ils \u00e9taient gluants ils remontaient dans sa gorge et retombaient dans\nson assiette elle ne faisait pas expr\u00e8s mais ils ne voulaient pas la croire\nelle n\u2019a aucun souvenir de la salle de bains ni des toilettes ne se rappelle\nplus comment ils ont quitt\u00e9 les lieux il y a eu un tremblement de terre a dit\nla m\u00e8re elle s\u2019est mise \u00e0 chercher autre part c\u2019\u00e9tait trois jours apr\u00e8s \u00eatre\narriv\u00e9 \u00e7a a secou\u00e9 le canap\u00e9 pendant le film du dimanche soir elle a cru que\nc\u2019\u00e9tait le p\u00e8re qui faisait une blague il y avait la grand-m\u00e8re qui rousp\u00e9tait\nque \u00e7a lui faisait mal au c\u0153ur alors elle a commenc\u00e9 \u00e0 regarder les petites\nannonces c\u2019est ce qu\u2019elle a racont\u00e9 la m\u00e8re toute surprise qu\u2019elle ait continu\u00e9\n\u00e0 dormir pendant que \u00e7a remuait mais elle n\u2019a rien senti ne se rappelle pas\nqu\u2019ils sont partis si vite elle sait o\u00f9 ils sont all\u00e9s mais \u00e7a s\u2019arr\u00eate l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin de la grand-m\u00e8re&nbsp;paternelle: la grand-m\u00e8re\nserait comme une histoire dans l\u2019histoire. Un point de d\u00e9part de la dramatique,\nune des explications au silence et le silence lui-m\u00eame. La grand-m\u00e8re serait \u00e0\nla fois un chemin chaud et tendre et une impitoyable adversaire. De celle que\nl\u2019on ne peut combattre et qui vous d\u00e9sarme par sa m\u00e9connaissance d\u2019\u00eatre dans le\nroman. La grand-m\u00e8re serait comme un paysage que l\u2019on aurait d\u00e9cortiqu\u00e9 il\ny&nbsp; a longtemps. Un d\u00e9cor peint auquel on\nne pourrait plus rien changer. Une vieille paire de savates confortables qu\u2019on\nr\u00e9enfilerait de temps en temps et pour laquelle on ferait volontairement\nabstraction des trous qui g\u00eaneraient pourtant la marche. Et dont on se dirait,\nsoupirant, en les d\u00e9posant pr\u00e8s du vieux po\u00eale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment avais-je\npu oublier qu\u2019elles me blessaient \u00e0 ce point les pieds&nbsp;?&nbsp;\u00bb. La\ngrand-m\u00e8re apparaitrait parfois pour \u00e9mailler l\u2019histoire de vignettes\ntragi-comiques, en illustratrice des diff\u00e9rents chemins que choisiraient de\nsuivre les personnages. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle aime \u00eatre \u00e9tal\u00e9e de\ntout son long sur l\u2019all\u00e9e en b\u00e9ton granuleux qui descend du garage au portail,\nles bras flottent de chaque c\u00f4t\u00e9 de son corps rel\u00e2ch\u00e9, ses jambes sont juste\nassez attir\u00e9es par la gravit\u00e9 pour donner l\u2019impression d\u2019une apesanteur\nbienheureuse et le soleil&nbsp; la chauffe,\npar-dessus et par-dessous, tellement le mortier a ingurgit\u00e9 de chaleur pendant\nla journ\u00e9e,&nbsp;elle sent les asp\u00e9rit\u00e9s du m\u00e9lange sableux qui a servi \u00e0 faire\nle ciment &#8212; un tiers de sable, un tiers de gravier, un tiers de poudre fine et\ncrayeuse qui irrite les mains, des seaux et des seaux pleins d\u2019eau trimball\u00e9s \u00e0\nbout de bras, \u00e0 la cha\u00eene et jamais assez vite, l\u2019eau jet\u00e9e dans la b\u00e9tonni\u00e8re\nqui tourne, qui tourne et se renverse, vomit dans la gamate et retour \u00e0 l\u2019all\u00e9e\no\u00f9 le p\u00e8re verse dans un cadre de bois la pur\u00e9e gris\u00e2tre et la lisse mais pas\nassez pour faire dispara\u00eetre la totalit\u00e9 des cailloux qui grum\u00e8lent comme dans\nla p\u00e2te \u00e0 cr\u00eape de grand-m\u00e8re qui peste et secoue fort son fouet pour la rendre\ndocile, regrette de ne pas avoir achet\u00e9 la bonne marque de farine, celle qui\nest d\u00e9j\u00e0 tamis\u00e9e, la m\u00e8re fait toujours remarquer qu\u2019elle la coupe \u00e0 l\u2019eau, la\np\u00e2te \u00e0 cr\u00eape, alors qu\u2019elle a les moyens, si c\u2019est pas mesquin&#8211; lui sculpter\ndoucement les fesses \u00e0 de tout petits endroits et quand elle regardera tout \u00e0\nl\u2019heure et m\u00eame sans regarder d\u2019ailleurs, juste en passant ses doigts dessus,\nelle pourra sentir le creux chaud et tr\u00e8s certainement rouge, bomb\u00e9 dans\nl\u2019autre sens, l\u2019appui dans sa chair qu\u2019aura grav\u00e9 le caillou sur sa peau comme\non raconte une histoire, une histoire de son corps qui reste l\u00e0 inerte, \u00e0\ns\u00e9cher apr\u00e8s le bain du dimanche et de ses longs cheveux qui s\u2019\u00e9talent et\nabsorbent la lumi\u00e8re et le chaud, fabriquent des reflets qu\u2019elle amplifie\nensuite en les brossant jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils brillent et tant pis pour les\nminuscules particules de poussi\u00e8re et de terre qui vont se prendre dedans alors\nqu\u2019ils sont tout propres et tant pis aussi pour la grand-m\u00e8re qui l\u00e8vera les\nyeux au ciel et pincera la bouche en la traitant de gitane parce que la\ngrand-m\u00e8re n\u2019a aucune id\u00e9e du plaisir qui l\u2019inonde quand elle laisse son corps\nimmobile s\u2019impr\u00e9gner de toute cette chaleur, le dos si confortablement soutenu\npar la pente en b\u00e9ton, c\u2019est comme si elle s\u2019envolait dans une capsule d\u2019eau\nbr\u00fblante et quand elle rouvre les yeux elle baigne dans l\u2019orange et les choses\npeinent \u00e0 se remettre en place, ou peut-\u00eatre qu\u2019elle s\u2019en doute, pour \u00e7a\nqu\u2019elle prend cet air renfrogn\u00e9 et s\u00e9v\u00e8re et qu\u2019elle lui tourne autour, on\ndirait une corneille,&nbsp;pareil quand elle l\u2019accompagne jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole et\nqu\u2019elle s\u2019amuse \u00e0 laisser tra\u00eener ses pieds sous le tapis de feuilles mortes,\nles feuilles de platanes qui sentent si bon, on les bouscule un peu et elles\ncrissent sous les pas, \u00e7a vous envahit la t\u00eate et les oreilles de bruits de\nm\u00e2choires qui mastiquent et croquent en rythme, le foss\u00e9 suit le chemin\njusqu\u2019au bout et lorsqu\u2019il est rempli jusqu\u2019\u00e0 la gueule de feuilles s\u00e8ches et\nbien craquantes et que les pieds raclent le sol en cadence, c\u2019est comme partir\nen voyage avant la langueur de la salle de classe, c\u2019est comme s\u2019entra\u00eener soi-m\u00eame\ndans une danse improvis\u00e9e mais la grand-m\u00e8re fulmine contre les choses cach\u00e9es\nsous l\u2019\u00e9paisseur des feuilles, les racines vicieuses, les insectes visqueux,\nles serpents et les crottes de chiens, tout ce poil \u00e0 gratter qu\u2019il faudra\nd\u00e9coller du bas du pantalon, les sandales qui seront ab\u00eem\u00e9es, salies, tremp\u00e9es\net donneront du travail suppl\u00e9mentaire \u00e0 la maison, elle n\u2019entend pas la\nmusique, la grand-m\u00e8re, elle se m\u00e9fie de ce qui meurt et elle ne danse pas et\npuis \u00e0 la maison, le parquet est fait de petits carreaux compos\u00e9s de lamelles\nde bois toutes diff\u00e9rentes, bien serr\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres comme pour\nse tenir chaud ou se prot\u00e9ger, on ne sait pas bien&nbsp;: il y a du parquet\ndans la salle \u00e0 manger, les chambres et le bureau du p\u00e8re qui fait tout pour\nque le sol reste lisse et sans histoire, et ce n\u2019est pas simple cette histoire,\n\u00e7a ne se fait pas sans mal, la moindre goutte d\u2019eau qui gicle d\u2019un verre un peu\ntrop brusquement pos\u00e9 sur la table, la transpiration d\u2019un pied nu rest\u00e9 un peu\ntrop longtemps appuy\u00e9 au m\u00eame endroit est susceptible de laisser des traces, on\nvoit alors le p\u00e8re se pr\u00e9cipiter vers le placard aux balais et se mettre \u00e0\ngenoux pour frotter la marque jusqu\u2019\u00e0 la rendre p\u00e2le pour ensuite la recolorer\namoureusement de la caresse de son chiffon en peau de chamois et d\u2019un peu de\ncire et on n\u2019y voit plus goutte, je vous passe le cort\u00e8ge de remarques acerbes\net d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es qui accompagnent ce moment et figent tout un monde autour de la\ntable en attendant que le man\u00e8ge du p\u00e8re prenne fin, il retient sa respiration,\nle monde, il ne faudrait pas rajouter \u00e0 la col\u00e8re du p\u00e8re alors elle, qui danse\net qui virevolte sans arr\u00eat, je vous la passe aussi parce que les danseuses aux\npieds nus pas question, va donc mettre des chaussons mais pas des chaussons de\ndanse, hein, des pantoufles ou bien des patins qui glissent sur le sol\nsilencieusement sans jamais l\u2019abimer ni laisser trop d\u2019empreintes, n\u2019oublie pas\nque tu n\u2019es que de passage ici, cette maison n\u2019est pas la tienne et ce parquet\net bien, il vaut plus cher que toi, tu peux sourire, ce n\u2019est pas \u00e0 toi non\nplus que revient ce dur labeur de r\u00e9parer, nettoyer, effacer, remettre \u00e0 z\u00e9ro,\npage blanche, rien d\u2019inscrit, rien qui se d\u00e9grade, \u2026 et rien qui vit non plus,\nsouffle-t-elle en silence&nbsp; dans sa col\u00e8re\n\u00e0 lui que les choses osent dispara\u00eetre et que les gens osent mourir, tenir bon,\ntenir t\u00eate au temps en lessivant l\u2019inalt\u00e9rable parquet qui ne gardera aucun\nsouvenir de son enfance \u00e0 elle, karcheris\u00e9 le plancher, les lamelles coll\u00e9es\npour se tenir chaud ou se donner du courage ou peut-\u00eatre faire front pour que\nrien ne p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur malgr\u00e9 les r\u00e9curages obligatoires et l\u2019amn\u00e9sie\nimpos\u00e9e, pour qu\u2019elles gardent une histoire&nbsp;, les lamelles, bien enferm\u00e9e\nen dessous, inaccessible, hors d\u2019atteinte de cette folie furieuse, peut-\u00eatre\nqu\u2019il faudrait aller voir, creuser l\u2019air de rien, pense la danseuse, si je\nd\u00e9montais les lattes sous mon lit, je trouverais une m\u00e9moire et je pourrais\ncomprendre, et bien plus tard, arpenter des deux pieds nus le bitume des villes,\nfi\u00e8re d\u2019\u00eatre si bien chauss\u00e9e de la crasse et du cal qu\u2019ont fabriqu\u00e9s la route,\nexaminer ses pieds tous les soirs pour y lire l\u2019aventure de la journ\u00e9e, d\u00e9loger\nce d\u00e9bris infime d\u2019un abribus plant\u00e9 dedans la corne et qu\u2019elle n\u2019a pas senti\nse nicher dans ses semelles de peau &#8212; elle les racle r\u00eaveusement quand elle\nest au repos, couche par couche, pour le plaisir de voir se d\u00e9tacher des petits\nmorceaux de rien, de la poussi\u00e8re agglom\u00e9r\u00e9e qui colle et forme de tout petits\npaquets qui tombent sur le sol et le jonchent&#8211; ce chewing-gum vieillot et\ngluant qui transpirait sous le soleil de plomb qu\u2019elle a \u00e9vit\u00e9 de justesse et\nla satisfaction petit \u00e0 petit, de sentir que son pas se d\u00e9lie et devient\nnaturel alors que tout au d\u00e9but, marcher pieds nus sur le goudron chaud, les\ngravillons, les piquants impromptus des rebords de trottoir o\u00f9 survivent encore\nquelques herbes s\u00e8ches, elle y allait pr\u00e9cautionneusement, t\u00e2tant des orteils\nd\u2019abord puis d\u00e9posant la plante, soulag\u00e9e de sentir une surface sans pi\u00e8ge,\nelle s\u2019enhardissait \u00e0 poser le talon, elle sautillait un peu et elle mettait du\ntemps \u00e0 parvenir au but mais maintenant plus d\u2019appr\u00e9hension, plus besoin, ses\nchaussettes de chair emmanch\u00e9es dans ses pieds, elle peut aller au bout du\nmonde mais plus dans ce bistrot, la tenanci\u00e8re les regarde d\u2019un sale \u0153il, ces\npieds qu\u2019elle ne sent plus, elle, elle pense que ce qui compte, ce n\u2019est pas\nl\u2019apparence mais ce qu\u2019on a \u00e0 se dire et \u00e0 partager et l\u2019autre l\u00e0, lass\u00e9e de la\nvoir passer tous les jours devant son rade m\u00eame si elle aime bien discuter avec\nelle, m\u00eame si elle la conna\u00eet, lui tend les chaussures qu\u2019elle a trouv\u00e9 dans\nune association d\u2019aide aux plus d\u00e9munis, \u00e7a fera plus propre tu comprends, il y\na plein de jeunes ici, tu leur donnes le mauvais exemple, en tout cas, moi, je\nne peux plus te laisser entrer ici avec tes pieds tout nus et la danseuse\ns\u2019\u00e9tonne de ce que l\u2019on juge encore les gens \u00e0 l\u2019\u00e9tat de leurs pieds c\u2019est\nquelque chose que la grand-m\u00e8re aurait pu penser et m\u00eame dire sans compter les\nsales maladies qu\u2019elle pourrait attraper \u00e0 force de se balader comme \u00e7a avec\nl\u2019histoire de la ville coll\u00e9e sous ses talons, elle pense aux pieds de la\ngrand-m\u00e8re, en prison qui gonflent et qui s\u2019effritent, l\u2019hiver elle les met\ndans le four pour les r\u00e9chauffer, l\u2019\u00e9t\u00e9 elle les p\u00e8le \u00e0 mains nues et les\npelures tombent sur son linoleum blanc cass\u00e9 moite qui colle et sent le vieux,\navec ses veines grises que l\u2019on ne peut pas suivre longtemps du bout des doigts\nparce qu\u2019il ne faut pas se tra\u00eener par terre c\u2019est sale reste un peu tranquille\ntu me donnes le tournis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin des autres, du monde, des amiti\u00e9s&nbsp;: la petite\nfille se demanderait sans cesse comment elle avait fait pour na\u00eetre l\u00e0 (et si\nvraiment c\u2019\u00e9tait le cas\u2026) mais elle ne trouverait pas d\u2019explication m\u00eame en\nfouillant minutieusement les tiroirs du bureau du p\u00e8re quand il avait le dos\ntourn\u00e9. Peut-\u00eatre qu\u2019elle aurait de la chance, une curiosit\u00e9 ou une force\ninsatiables qui l\u2019aideraient \u00e0 grandir quand m\u00eame et \u00e0 faire des rencontres\nimportantes. Peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, elle partirait se frotter au monde et\nrespirer ailleurs. Peut-\u00eatre qu\u2019elle serait juste exceptionnellement obstin\u00e9e\nou compl\u00e8tement inconsciente. Il serait difficile de l\u2019\u00e9tablir avec certitude.\nPeut-\u00eatre que son habitude de suivre le hasard l\u2019aurait conduite en des lieux\no\u00f9 il \u00e9tait important qu\u2019elle finisse par se retrouver. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">TOULOUSE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se r\u00e9veille dans une\nflaque de soleil, la bouche p\u00e2teuse et les yeux coll\u00e9s. Lui dort encore sous\ncette couette dont la blancheur n\u2019est plus qu\u2019un souvenir lointain. La\ntapisserie rococo est d\u00e9chir\u00e9e par endroits. Elle passe en revue les croquis\ngriffonn\u00e9s accroch\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te au-dessus du matelas, les essais de BD color\u00e9es,\nles tableaux noirs encr\u00e9s qui lui trouent le c\u0153ur parfois quand elle imagine\ncomment c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui. Son grand artiste, son maigre, sec et\nnoueux amoureux aux yeux gris d\u2019oc\u00e9an tourment\u00e9. \u00c7a lui fait chaud en bas du\nventre. Elle aime \u00eatre l\u00e0, dans cet appartement, sur ce matelas par terre,\nenvahi par les miettes et les brisures de tabac, entour\u00e9e des disques et des\nbandes dessin\u00e9es qui meublent l\u2019espace exigu. Elle se sent unique, importante\net aim\u00e9e par ce sauvage que nul n\u2019approche. Elle tente de se rendormir sans\nsucc\u00e8s, r\u00e9siste \u00e0 son envie de courir aux toilettes, finit par avancer\nd\u00e9licatement son bras hors du lit pour attraper un bouquin qui tra\u00eene en\nessayant de ne pas le r\u00e9veiller. S\u2019il est debout avant midi la journ\u00e9e sera\ng\u00e2ch\u00e9e. Il ne lui adressera pas la parole, dessinera le dos tourn\u00e9 et elle\nn\u2019aura plus qu\u2019\u00e0 aller prendre son bus tristement sans les effusions du d\u00e9part.\nC\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 quelques fois comme une douche froide. Une humiliation\ncuisante. Pour pas grand-chose&nbsp;: une rage de dents, un rire mal plac\u00e9.\nElle ne lui en veut jamais longtemps. Elle&nbsp;\nsait comme il se sent fragile et mal aim\u00e9. Et elle ne veut que lui.\nEnvers et contre tous. Ses parents et m\u00eame la bande. Il remue un peu et son\nbras l\u2019attire vers lui. Elle se blottit contre le paillasson de son torse\n\u00e9troit, dans son odeur d\u2019homme. Il aime son corps \u00e0 la folie et \u00e7a l\u2019\u00e9tonne.\nIls n\u2019ont pas encore fait l\u2019amour pour de vrai. Elle n\u2019a pas peur. Est m\u00eame\ncurieuse. Mais ils prennent leur temps. Il se sent une responsabilit\u00e9 \u00e0 \u00eatre le\npremier. Il se l\u00e8ve, enfile sa salopette en jean et ses docks, part chercher\ndes croissants ou autre chose si elle veut, du sal\u00e9&nbsp;? Elle ne sait pas,\nc\u2019est comme lui. Elle est g\u00ean\u00e9e. N\u2019ose pas lui avouer qu\u2019elle a une faim de\nloup, elle pr\u00e9f\u00e8re qu\u2019il choisisse, elle est s\u00fbre, ainsi, de ne pas lui faire\nd\u00e9penser trop d\u2019argent. Le RMI, \u00e7a ne va pas chercher bien loin. Elle sait\nqu\u2019il ne fait en temps normal, qu\u2019un seul repas par jour. Elle fait chauffer de\nl\u2019eau, rince deux verres d\u00e9nich\u00e9s tant bien que mal dans le fatras de l\u2019\u00e9vier,\nverse la poudre de caf\u00e9 et attend que le liquide soit \u00e0 la bonne temp\u00e9rature.\nElle guette avec attention le moment crucial&nbsp;: il faut que la cr\u00e8me en\nhaut, prenne une couleur l\u00e9opard. C\u2019est ce qu\u2019il lui a expliqu\u00e9 la premi\u00e8re\nfois.&nbsp; Quand il revient, il met un\ndisque. Les Pixies. Ils se calent au coin du lit et prennent le petit-d\u00e9jeuner.\nIl roule son premier joint, ne lui en propose pas, il sait qu\u2019elle dira non, il\nest beaucoup trop t\u00f4t et elle doit rentrer en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Elle repense \u00e0\nla soir\u00e9e d\u2019hier. Il s\u2019est plong\u00e9 dans une BD. Elle le regarde lire \u00e0 travers\nles volutes de fum\u00e9e et savoure l\u2019instant. Plus tard, ils sortent dans le jaune\ndor\u00e9 des \u00e9rables qui commencent \u00e0 vieillir. Ils se tiennent la main sans se\nparler beaucoup. Elle aime leur silence. Ils traversent la ville pour rejoindre\nl\u2019arr\u00eat o\u00f9 le bus la cueillera tout \u00e0 l\u2019heure, passent au-dessus du fleuve,\nlongent les quais. Elle tire parfois sur son bras et ils s\u2019enlacent, trouvent\nun coin de murette pour \u00e9changer des baisers passionn\u00e9s qui lui font tourner la\nt\u00eate et chavirer le ventre. Son visage et ses joues sont rouges de caresses.\nElle emporte cette rougeur avec elle, elle s\u2019estompera ce soir quand elle\nsera&nbsp; couch\u00e9e. C\u2019est comme prendre un\npetit bout de son amour et le garder au chaud contre soi. Au nez et \u00e0 la barbe\ndes autres qui l\u2019attendent pour manger, voudront lui faire raconter son\nweek-end mais la regarderont d\u2019un \u0153il soup\u00e7onneux si elle en parle avec trop\nd\u2019enthousiasme. Il ne faudrait pas qu\u2019elle rate son bac. Comme ils sont en\navance, ils s\u2019affalent sous l\u2019abribus, touchent des morceaux de leurs peaux. Le\ntemps s\u2019\u00e9tire, elle est d\u00e9j\u00e0 ailleurs, dans cet autobus gris, dans cette soir\u00e9e\nmorne, dans ce vide lancinant de quand il n\u2019est pas l\u00e0 et qu\u2019elle joue \u00e0 \u00eatre\nquelqu\u2019un d\u2019autre. Un dernier baiser sur le marchepied et il tourne les talons\ndans son pull trop grand. Ne se retourne pas. Jamais. Ils ne se sont pas dit\nquand ils se reverraient. Elle s\u2019est habitu\u00e9e \u00e0 le retrouver chaque fois au\nhasard. Il vient parfois la chercher \u00e0 la sortie du lyc\u00e9e, comme s\u2019il se\nrendait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp; de leur amour apr\u00e8s\ndes semaines sans vouloir lui donner le moindre signe de vie. Il sait toujours\no\u00f9 la trouver. Le bus avale la nationale et la pose avant le village. Il y a\nencore le canal \u00e0 longer sur deux bons kilom\u00e8tres. Personne n\u2019est venu la\nchercher.&nbsp; Elle se r\u00e9signe \u00e0 se mettre en\nmarche. Le p\u00e8re a ferm\u00e9 le portail, lui signifiant par l\u00e0 qu\u2019ils sont d\u00e9j\u00e0 \u00e0\ntable et qu\u2019elle est en retard. Elle h\u00e9site \u00e0 escalader et finit par sonner\npour \u00e9viter une guerre de plus. Le spectacle de la vie familiale la glace au\nseuil de la cuisine. Elle a l\u2019impression de p\u00e9n\u00e9trer de force dans un d\u00e9cor o\u00f9\nelle n\u2019a rien \u00e0 faire. La lumi\u00e8re blanche qui tombe du lustre est trop crue, la\nvapeur de la soupe la rend moite, en sueur. Elle doit cligner des yeux pour se\nfaire \u00e0 l\u2019ambiance et regagner son corps. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">BERLIN<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son lit est au milieu du\nsalon. Pas de volets&nbsp;: de lourds rideaux. Ce matin&nbsp;: son premier\nmatin. Carine et Dieter lui ont pr\u00e9par\u00e9 un petit d\u00e9jeuner traditionnel plein de\nfromages, avec de la charcuterie et m\u00eame des patates au sirop de rutabaga. Elle\na ador\u00e9 cette sensation d\u2019\u00eatre ailleurs pour de vrai. Sur une \u00e9tag\u00e8re un peu\ncach\u00e9e s\u2019alignent les sculptures de Carine, uniquement des femmes au ventre\nrond. Elle et Dieter n\u2019ont pas encore d\u2019enfant. Elle se demande s\u2019il en veut,\nimagine tout de suite que non et que les statuettes sont l\u00e0 pour \u00e7a, repense \u00e0\nleur mariage traditionnel et champ\u00eatre dans la petite chapelle de St Martin sur\nle Larzac. A la nervosit\u00e9 de Carine et \u00e0 la tension de Dieter comme s\u2019ils\nembarquaient de force dans un p\u00e9riple qui ne leur procurait aucun plaisir. Elle\navait mis un bonnet de laine et un tee-shirt marin. \u00c7a faisait contraste avec\nla robe blanche et le n\u0153ud papillon. Son d\u00e9guisement \u00e0 elle pour cacher\nl\u2019\u00e9motion. Ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 dupes, lui avaient \u00e9crit un joli petit mot en\nclin d\u2019\u0153il sur un faire-part avant de repartir. L\u2019avaient invit\u00e9e \u00e0 leur rendre\nvisite m\u00eame s\u2019ils la connaissaient peu. Quinze jours de partage \u00e0 peine. Quinze\njours dans ce lieu fou qu\u2019elle habite, o\u00f9 elle travaille et vit comme jamais.\nQuinze jours en pleine saison, quand la ferme est bourr\u00e9e de gens qu\u2019il faut\nfaire manger, \u00e9couter, accueillir un \u00e0 un sans jamais faiblir. Il voulait se\nmarier l\u00e0, comme un hommage \u00e0 sa jeunesse quand il \u00e9tait venu aider \u00e0\nreconstruire des bouts de murs. Il s\u2019\u00e9tait replong\u00e9 dans l\u2019endroit comme s\u2019il\nne l\u2019avait jamais quitt\u00e9. Elle l\u2019aime bien avec son rire tonitruant et sa\nmalice attentive. Carine aussi, mais ce n\u2019est pas pareil. Elle n\u2019a pas ce v\u00e9cu\nde l\u2019accueil, cette intuition des autres. Avec elle, elle se retient un peu.\nComme ils travaillent tous les deux, elle va devoir se d\u00e9brouiller toute seule\ndans la ville, prendre le m\u00e9tro, ne pas se tromper de station, guetter la tour\nde la t\u00e9l\u00e9vision&nbsp;: c\u2019est le rep\u00e8re pour descendre. Elle n\u2019a pas os\u00e9 leur\ndire \u00e0 quel point \u00e7a l\u2019effraie. Pour eux, cela va de soi, se d\u00e9placer, demander\nson chemin si on se perd, \u00eatre seul en ville. Pour elle, c\u2019est comme la\ntransgression d\u2019un ordre \u00e9tabli, comme si on l\u2019abandonnait, petite fille perdue\ndans un monde trop grand. Toujours cette m\u00e9prise, ce corps d\u2019adulte\nemprisonnant son c\u0153ur d\u2019enfant comme avant son corps d\u2019enfant contenait \u00e0 grand\npeine des tourments plus qu\u2019adultes. Elle commence par faire de petits tours\ndans Kreutzberg, le quartier turc, parvient \u00e0 se commander un k\u00e9bab, rentre le\nd\u00e9vorer dans l\u2019appartement, un peu honteuse de n\u2019\u00eatre pas all\u00e9e plus loin.\nL\u2019apr\u00e8s-midi, elle se d\u00e9cide, prend le m\u00e9tro avec un plan, se laisse porter le\nlong de la ligne, descend puis remonte, ne voit rien de ce qu\u2019elle regarde,\nteste seulement sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seule parmi la foule, son droit de circuler\nparmi les autres, joue avec un destin qui ne lui fera rien et retourne\nretrouver ses amis le soir, un peu plus assur\u00e9e. Soir\u00e9e po\u00e9sie dans une cave\nenfum\u00e9e. Dieter traduit les vers pour elle, \u00e7a parle de r\u00e9volte, de vent, de\nlibert\u00e9, de noirceur, de cassure et de sang. De vrais punks, des anciens de\nl\u2019Est, qui crachent les mots, de la parole ouverte. Elle n\u2019a jamais aim\u00e9 la\npo\u00e9sie, sauf celle qui ne rime \u00e0 rien mais l\u00e0, c\u2019est beau. Ils tremblent tous\nd\u2019enfin pouvoir se dire. Ils ont r\u00e9quisitionn\u00e9 tout un pan de la ville, squatt\u00e9\ndes b\u00e2timents pour en faire des ateliers d\u2019artistes, un cin\u00e9ma, il y a m\u00eame un\nparc de jeu pour les gosses avec un vrai avion de guerre qui plante son nez\ndans le sable, une cr\u00e8che autog\u00e9r\u00e9e. Elle en a plein les yeux de ces gens qui\ns\u2019organisent ensemble pour faire vivre le quartier. Elle aime \u00e7a,\nl\u2019intelligence collective, la porte ouverte \u00e0 tout le monde, elle a trop crev\u00e9\ndu contraire avant. Tout de suite, elle a envie qu\u2019on l\u2019adopte. De toutes ses\nforces. \u00c7a lui faisait pareil, gamine, quand elle voyait partir un cirque. Ces\ngens tous ensemble qui vont quelque part, la tribu qui porte, prot\u00e8ge et\nconstruit. Elle r\u00eavait qu\u2019elle se sauvait et allait vivre avec eux. Les po\u00e8tes\nsont lucides, ils doutent du capitalisme, ne veulent pas \u00eatre confisqu\u00e9s,\nassimil\u00e9s bouche ferm\u00e9e \u00e0 cet ordre nouveau, se battent avec les flics \u00e0 la\nmoindre occasion. Leur po\u00e9sie est politique, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle la comprend.\nSur le chemin du retour, ils passent devant une vitrine encore \u00e9clair\u00e9e. Des\ngens sont plant\u00e9s devant. C\u2019est un appartement t\u00e9moin. Quelqu\u2019un vit l\u00e0. On le\npaie pour \u00e7a. Pour que d\u2019autres le voient et que \u00e7a fasse envie. Envie de cette\ncuisine int\u00e9gr\u00e9e ou de ce lit \u00e0 baldaquin, de cette baignoire design. Il a le\ndroit de tirer le grand rideau trois heures par jour, le reste c\u2019est du\nspectacle permanent. Il n\u2019y a pas assez de boulot pour tout le monde, il faut\nbien inventer des moyens de survivre. Elle pense \u00e0 ce d\u00e9calage immense entre sa\nvie et la leur, entre ses roches tortur\u00e9es et cette ville tr\u00e9pidante en train\nde dig\u00e9rer ou d\u2019expulser sa m\u00e9moire, on ne sait pas tr\u00e8s bien. Elle se souvient\ndu mur qui s\u2019\u00e9croule au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, se dit que d\u00e9cid\u00e9ment rien n\u2019est\nsimple. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">TOULOUSE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle s\u2019est sentie\nsoulag\u00e9e de les retrouver tous indemnes. Les vieux copains, l\u2019ancien amour, la\nfamille aussi. Ils lui ont racont\u00e9 le m\u00eame jour et la m\u00eame seconde. Ils \u00e9taient\n\u00e9parpill\u00e9s mais ils ont tous entendu, vu ou senti quelque chose. Un court moment,\nelle les a sentis r\u00e9unis par cet instant o\u00f9 ils ont cru tout perdre. R\u00e9unis en\npens\u00e9e et \u00e0 leur insu, bien s\u00fbr. Comme si chacun \u00e9crivait \u00e0 l\u2019aveugle un bout\nde l\u2019histoire d\u2019un autre.&nbsp; A une minute\npr\u00e8s, son petit fr\u00e8re \u00e9tait coup\u00e9 en deux par les grandes vitres de son lyc\u00e9e.\nLa m\u00e8re a cru \u00e0 une attaque terroriste dans l\u2019Intermarch\u00e9 du village o\u00f9 elle\n\u00e9tait en train de faire les courses. La grand-m\u00e8re s\u2019est retrouv\u00e9e en Alg\u00e9rie\net son autre fr\u00e8re a laiss\u00e9 un long message sur le t\u00e9l\u00e9phone des parents. Il\n\u00e9tait au travail, il voyait le nuage qui avan\u00e7ait vers lui depuis les fen\u00eatres\nde son bureau, expliquait qu\u2019il ne savait pas ce qui arrivait. Elle imagine\nsans peine dans quelle Am\u00e9rique r\u00e9cente il a d\u00fb se croire transport\u00e9. On compte\nles bless\u00e9s et les blessures internes, les gouffres m\u00e9moriels se r\u00e9v\u00e8lent et\ncrachent des souvenirs en rafale. La grand-m\u00e8re pleure sans arr\u00eat. Elle va pour\nla premi\u00e8re fois de sa vie, consulter. On dit consulter mais on ne dit pas qui,\ncomme si c\u2019\u00e9tait inavouable. Pas le grand-p\u00e8re. Il ne consulte pas, lui, et ne\nmontre rien. D\u2019abord c\u2019est un homme et il en a vu d\u2019autres. Rien ne vaut le\nmutisme. Il regarde sa femme avec perplexit\u00e9 et un soup\u00e7on d\u2019agacement. Les\ncopains de Toulouse se sont r\u00e9unis \u00e0 Myris aux premi\u00e8res d\u00e9flagrations. Sans\nr\u00e9fl\u00e9chir. Ils ont quitt\u00e9 leurs apparts des quatre coins de ville pour se\npr\u00e9cipiter au squat. Se sont compt\u00e9s, touch\u00e9s, ont pouss\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 chez ceux\nqui n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0, pour s\u2019assurer qu\u2019ils allaient bien. Les sir\u00e8nes n\u2019ont\npas alert\u00e9 la population, ni donn\u00e9 de marche \u00e0 suivre. Pourtant, le site \u00e9tait\nclass\u00e9 Seveso. En cas d\u2019attaque chimique, tout le monde serait mort \u00e0 courir\npartout comme \u00e7a, dans tous les sens, au lieu de se confiner. Et \u00e7a transcende\nles classes, et \u00e7a r\u00e9unit les gens. Dans le bus, on se parle, on \u00e9change, on\ncommente, on c\u00e8de sa place et on se tient les portes. Elle regrette soudain de\nn\u2019\u00eatre que de passage, se sent en manque de ce v\u00e9cu commun. A presque\nl\u2019impression qu\u2019une r\u00e9volution est en marche, enfin. \u00c7a tiendra ou pas. Le\ntemps que les assurances payent ou que les gens soient relog\u00e9s. La\nsolidarit\u00e9&nbsp; aussi a des fronti\u00e8res, ceux\ndes tours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du site empoisonn\u00e9 n\u2019ont eu droit qu\u2019\u00e0 des b\u00e2ches. Ils ont\npourtant patient\u00e9 quelques jours, en admettant presque de passer les derniers.\nIls sont rest\u00e9s entre les murs fissur\u00e9s et les toits \u00e9ventr\u00e9s \u00e0 faire des\npri\u00e8res pour qu\u2019il ne pleuve pas une fois qu\u2019ils ont compris qu\u2019ils ne\nbougeraient pas. A la maison les pri\u00e8res, parce que la mosqu\u00e9e a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e.\n\u00c7a n\u2019\u00e9meut pas grand monde, quelques allum\u00e9s de centres sociaux \u00e0 peine, deux\nou trois associations de quartier qui collectent des couvertures avec leurs\ncernes sous les yeux pendant que Total s\u2019\u00e9vertue \u00e0 d\u00e9tecter une erreur humaine\npour garder son argent. Elle qui n\u2019avait rien vu de la chute des tours est\nabreuv\u00e9e d\u2019images. Les t\u00e9l\u00e9visions familiales vont bon train. Elle se sent un\npeu vide, maintenant, un peu amput\u00e9e, un brin naus\u00e9euse. Elle n\u2019a jamais aim\u00e9\nce faux phare rouge et blanc qui \u00e9ructait sa bave \u00e9paisse et jaune. Ce n\u2019est\npas \u00e7a. Mais quand on passait devant, \u00e7a voulait dire qu\u2019on arrivait chez les\ngrands-parents. De la fen\u00eatre de leur salon, pendant les mercredis pluvieux,\nelle l\u2019apercevait au loin, s\u2019amusait \u00e0 lancer ses regards tout autour&nbsp;:\ndes arbres, des tours, la rocade, des tours, une cour d\u2019\u00e9cole, des tours et un\nterrain de boules. Et plus loin la campagne et sa maison \u00e0 elle. Elle n\u2019est pas\ns\u00fbre de savoir y retourner maintenant qu\u2019un morceau du puzzle a disparu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin du p\u00e8re&nbsp;: le p\u00e8re de la petite fille serait\nrest\u00e9 un enfant tout-puissant. Un qui tape des pieds et tout est dit. Un dont\nle mutisme en dirait long et dont toute la famille conna\u00eetrait les codes et les\nexigences sans qu\u2019il n\u2019ait jamais eu \u00e0 les \u00e9noncer clairement. Un qui serait\nrest\u00e9 loin de l\u2019\u00e9motionnel et tout pr\u00e8s du factice. Ou plut\u00f4t dont les \u00e9motions\nd\u00e9borderaient sans qu\u2019il n\u2019arrive jamais \u00e0 les reconna\u00eetre ni \u00e0 leur donner un\nnom. La petite fille en farfouillant un jour dans une vieille armoire, aurait\nd\u00e9nich\u00e9 les carnets de voyages de quand il \u00e9tait jeune. Elle aurait lu, motiv\u00e9e\npar curiosit\u00e9 de comprendre enfin ce qu\u2019il avait dans le ventre puis aurait\nreferm\u00e9 le cahier avec un trou au c\u0153ur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Barcelone, 18 juillet\n1964. Le ciel est nuageux. Il fait trente-huit degr\u00e9s. Un orage en fin\nd\u2019apr\u00e8s-midi.&nbsp;\u00bb . Le p\u00e8re de la petite fille aurait organis\u00e9 sa vie pour\nla vivre tout seul m\u00eame au milieu des siens. Sans que personne n\u2019y trouve rien\n\u00e0 redire. \u00c7a, ce serait dans la surface des choses. Mais par-dessous, tout le\nmonde se pousserait pour lui laisser de la place et on accepterait tacitement\nde respirer un peu moins pour ne pas risquer de le d\u00e9ranger. La petite fille\naurait d\u2019abord cherch\u00e9 la faille et le moyen qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse enfin. Comme \u00e0\nson habitude, elle serait all\u00e9e tr\u00e8s loin. Aurait fini par comprendre que c\u2019est\n\u00e0 lui qu\u2019il aurait fallu qu\u2019il arrive quelque chose pour qu\u2019il parvienne \u00e0\nchanger. Elle aurait arr\u00eat\u00e9 de compter sur lui, lui aurait impos\u00e9 des limites\nqu\u2019il n\u2019aurait eu le droit de franchir sous aucun pr\u00e9texte. N\u2019aurait accept\u00e9\naucun compromis, encore moins \u00e0 la fin. Elle l\u2019aurait tenue loin d\u2019elle pour\nr\u00e9ussir \u00e0 juguler sa propre col\u00e8re. Il n\u2019aurait pas fait le poids, autrement.\nSe serait sentie orpheline quand m\u00eame. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un texto du p\u00e8re puis\nplusieurs messages datant de hier soir qu\u2019elle n\u2019a pu \u00e9couter que ce matin\ndevant l\u2019\u00e9cole. A la maison, \u00e7a passe toujours aussi mal. Il est l\u00e0. De\npassage. Elle est sur le trajet de sa randonn\u00e9e. Il demande si elle peut venir\nle r\u00e9cup\u00e9rer. Pour qu\u2019ils passent la journ\u00e9e ensemble, si \u00e7a ne la d\u00e9range pas,\net qu\u2019elle le conduise ce soir jusqu\u2019\u00e0 sa prochaine \u00e9tape. Toujours ce timbre\nde voix suppliant et emprunt\u00e9 qui ne lui laisse pas le choix. Elle peste juste\npour elle et range au placard toute id\u00e9e de r\u00e9pit, toute la f\u00eate qu\u2019elle se\nfaisait de disposer aujourd\u2019hui d\u2019un petit creux de temps infime dans lequel se\nlover. Les derniers jours n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 de tout repos. Ils se retrouvent sur le\nparking du supermarch\u00e9. Il l\u2019attend, seul, avec sa tenue de marcheur et son sac\n\u00e0 dos comme on en voit des centaines par ici. Ses compagnons ont d\u00e9j\u00e0 pris la\ntangente. Comme toujours en l\u2019apercevant, sa respiration se bloque et&nbsp; son souffle en corde raide gicle jusqu\u2019au sol\ntant qu\u2019il y a de l\u2019air dans ses bronches. C\u2019est parti pour le marathon. Elle\ns\u2019avance en souriant, il lui serre les deux bras comme s\u2019il n\u2019avait rien\nd\u2019autre \u00e0 quoi se raccrocher avant de tomber de la falaise. Ses larmes\njaillissent, il ne peut pas parler. \u00c7a commence fort, elle se dit, la journ\u00e9e\nva \u00eatre longue. Elle se sent d\u00e9j\u00e0 en col\u00e8re de ne jamais r\u00e9ussir \u00e0 dire non.\nQu\u2019il la pr\u00e9vienne au dernier moment sans se soucier de savoir si elle n\u2019a rien\nd\u2019autre \u00e0 faire qu\u2019\u00eatre disponible pour lui quand il se montre incapable de lui\nrendre la pareille. Et puis elle se calme. Le vieil espoir de l\u2019exemple et de\nla r\u00e9p\u00e9tition constante. A force, peut-\u00eatre\u2026 Elle ne sait pas quoi dire, est\ng\u00ean\u00e9e par son \u00e9motion soudaine. Elle le ram\u00e8ne chez elle, lui propose un caf\u00e9,\nune tisane, quelque chose. Il ne veut rien. Pour ne pas la d\u00e9ranger. Elle pense\nqu\u2019il se punit, qu\u2019il expie et qu\u2019il veut qu\u2019elle le voie. Il se d\u00e9chausse. Ses\npieds sont dans un \u00e9tat pitoyable. Ils suppurent, les ongles sont pr\u00eats \u00e0\ntomber. Il accepte enfin de les tremper dans une bassine pleine d\u2019eau froide et\nde gros sel. Cette ann\u00e9e, il n\u2019y arrive pas. Son corps le l\u00e2che. Il est parti\n\u00e9puis\u00e9, ne tire aucun b\u00e9n\u00e9fice de la marche, est tent\u00e9 tous les jours\nd\u2019abandonner et de rentrer retrouver la m\u00e8re. Il est inquiet pour elle. Il est\ns\u00fbr qu\u2019on ne la traite pas bien dans ce lieu o\u00f9 on l\u2019a mise en attendant.\nQu\u2019elle s\u2019ennuie sans lui. Il ne sait pas comment il va faire&nbsp; au retour pour continuer, il sent qu\u2019il n\u2019a\nplus la force. On y \u00e9tait ce week-end, elle dit, et j\u2019y ai pass\u00e9 une semaine\nenti\u00e8re au d\u00e9but du mois, les frangins se relaient pour lui rendre visite\npresque tous les jours, elle va plut\u00f4t bien, on a fait des tas de pique-nique\ndans le parc. Le p\u00e8re n\u2019arrive pas \u00e0 refermer la bouche, la surprise lui\nagrandit les yeux, je ne savais pas que vous feriez \u00e7a, il dit enfin. Elle,\ndans un soupir un peu las&nbsp;: tu nous prends pour qui&nbsp;? Elle ne lui dit\nrien du reste. De ce temps vol\u00e9 avec la m\u00e8re sans lui qui s\u2019agite, s\u2019affole et\nd\u00e9cide de tout \u00e0 sa place, des heures paisibles \u00e0 lui faire la lecture sous les\nbuis et des menus qu\u2019elle lui a concoct\u00e9 avec s\u00e9rieux chaque jour, en\nrespectant \u00e0 la lettre le moindre de ses d\u00e9sirs, ces fous rires incontr\u00f4lables\nqui les ont prises, cette bulle de temps qu\u2019elle a savour\u00e9 parce qu\u2019elle savait\nqu\u2019il n\u2019y en aurait probablement plus d\u2019autres. Elle ne dit rien non plus des\ndiscussions graves, de la fatigue des soirs quand il fallait la laisser \u00e0 la\nmerci de la nuit. Elle ne veut pas partager \u00e7a avec lui, il le lui volerait, en\nferait un tout autre r\u00e9cit. A la place, elle pr\u00e9pare un repas. C\u2019est sa mani\u00e8re\n\u00e0 elle de lui montrer qu\u2019elle l\u2019accueille. Il ne mange presque rien hormis un\n\u0153uf dur et une tranche de jambon qu\u2019il a sortie de son sac. Elle lui propose de\nl\u2019argile pour \u00e9taler sur ses plaies. Il proteste que rien ne le soulage, c\u2019est\ntoujours pire apr\u00e8s mais il essaie quand m\u00eame. Le miracle op\u00e8re, cela lui fait\ndu bien. Elle est tent\u00e9e de croire que c\u2019est parce que \u00e7a vient d\u2019elle. Il se\ntransforme sous ses yeux en tout petit gar\u00e7on. Elle fait comme\nd\u2019habitude&nbsp;: elle accueille et elle porte. Elle assiste impuissante, au\nspectacle de cet homme qui&nbsp; lui raconte\ndes choses qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e0 conna\u00eetre, pas quand on est sa fille. Alors, elle\nse d\u00e9cale, elle sait tr\u00e8s bien faire \u00e7a. Il lui arrive m\u00eame de penser qu\u2019elle a\n\u00e9t\u00e9 construite pour ces moments, \u00e0 dessein. Parce qu\u2019il \u00e9tait \u00e9crit quelque\npart dans une boucle du temps qu\u2019elle aurait \u00e0 les vivre et qu\u2019il fallait\nqu\u2019elle s\u2019y pr\u00e9pare. Elle l\u2019\u00e9coute en essayant de ne rien y voir de personnel,\nelle sait que cela reviendra l\u2019ab\u00eemer plus tard, quand il sera parti. La\njourn\u00e9e passe lentement dans les j\u00e9r\u00e9miades du p\u00e8re qu\u2019elle apaise comme elle\npeut. Elle propose des solutions pour la suite avec la m\u00e8re. Elle ne dit pas\nqu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps qu\u2019elles en parlent toutes les deux. Mais c\u2019est comme\nle reste&nbsp;: il n\u2019y a rien \u00e0 faire, juste laisser pourrir. A la fin, il est\nmieux, il a vid\u00e9 son sac. Elle n\u2019en sent pas encore le poids. Ils vont aller\nchercher la petite \u00e0 l\u2019\u00e9cole et elles l\u2019accompagneront ensuite jusqu\u2019au g\u00eete.\nElle sera contente de voir son grand-p\u00e8re. Il n\u2019y avait pas pens\u00e9. Elle pr\u00e9pare\npour les lui offrir, quelques tomates du jardin. Il les prend en s\u2019excusant, il\na peur que \u00e7a la d\u00e9range, encore. Elle se retient pour ne pas hausser les\n\u00e9paules. La petite est ravie de la surprise et babille \u00e0 qui mieux mieux mais\nl\u2019orage sur le front du p\u00e8re ne s\u2019all\u00e8ge pas pour autant. Il s\u2019inqui\u00e8te quand\nelle prend la route des cr\u00eates qui grimpe le long du Causse. Elle lui montre\nles paysages magnifiques mais tout ce qu\u2019il remarque c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas assez\nde place pour que deux voitures se croisent. Elle ressent du plaisir \u00e0 l\u2019id\u00e9e\nqu\u2019il est oblig\u00e9 de se laisser conduire. Ils arrivent \u00e0 bon port, il retrouve\nses camarades, elle discute un peu pendant que la petite joue avec une port\u00e9e\nde h\u00e9rissons d\u00e9nich\u00e9e sous les iris. Le soir tombe. Elle commence \u00e0 sentir sa\nt\u00eate qui s\u2019alourdit. Elle se h\u00e2te de prendre cong\u00e9 comme on quitte un parent\n\u00e9loign\u00e9 que l\u2019on ne recroisera pas de sit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin de la m\u00e8re&nbsp;: la petite fille serait n\u00e9e pour\nenlever la m\u00e8re \u00e0 son triste destin. R\u00e9parer des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019injustices (ou\npeut-\u00eatre l\u2019injustice d\u2019une seule g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s l\u2019arri\u00e8re grand-m\u00e8re peau-\nde- vache qui avait tellement serr\u00e9 la vis \u00e0 ses gar\u00e7ons qu\u2019ils se vengeaient\nsur leurs filles&nbsp;?). Mais faisons comme si l\u2019ampleur de la t\u00e2che \u00e9tait\nd\u00e9mesur\u00e9e. La petite fille aurait l\u2019intime conviction que cette histoire ne\ndatait pas d\u2019hier et que sa naissance \u00e0 elle (on allait voir ce qu\u2019on allait\nvoir&nbsp;!) allait tout changer bien s\u00fbr, CQFD. Quand bien m\u00eame aurait-elle\nvoulu s\u2019occuper d\u2019autre chose qu\u2019elle n\u2019en aurait pas eu le loisir. La m\u00e8re lui\naurait susurr\u00e9 doucement aux oreilles ce que c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre une femme si\nfragile, faible, malheureuse et sacrifi\u00e9e. On pourrait m\u00eame imaginer qu\u2019elle\nn\u2019aurait eu nul besoin de le lui susurrer tant elle lui en aurait montr\u00e9\nd\u2019exemples au fil des jours. La petite fille se serait embarqu\u00e9e sans broncher\ndans la mission&nbsp;: vivre plus fort, absorber les ondes de choc, la\nprot\u00e9ger, lui montrer qu\u2019il y avait une possibilit\u00e9 quelque part de s\u2019en sortir\nautrement qu\u2019en s\u2019astreignant \u00e0 p\u00e2lir, dispara\u00eetre, et mourir. Elle aurait\nesp\u00e9r\u00e9 qu\u2019une fois lib\u00e9r\u00e9e, la m\u00e8re aurait pu s\u2019occuper d\u2019elle et lui montrer\nce que c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre une femme. Elle aurait s\u00fbrement moins t\u00e2tonn\u00e9. Pendant\nqu\u2019elle aurait fait son devoir et serait all\u00e9e au bout de sa mission, elle\nn\u2019aurait pas eu beaucoup de temps pour cultiver sa propre part d\u2019enfance. Ou\nalors \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, en volant des images et le temps de les faire exister\nautrement, en accumulant des forces pour l\u2019assaut final, celui qui viendrait\ndes ann\u00e9es apr\u00e8s lui d\u00e9montrer qu\u2019il y a, apr\u00e8s tout, d\u2019innombrables mani\u00e8res\nde finir un chemin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Flasque et d\u00e9fraichie,\ndistendue, distordue, imprim\u00e9 noir d\u00e9lav\u00e9 sur du tissu l\u00e2che et p\u00e2le, une odeur\nfleurie impr\u00e9gn\u00e9e, sueur douce et acidul\u00e9e, une odeur derri\u00e8re l\u2019odeur, un\nsocle connu et arpent\u00e9 qui convoque, courte trop courte qui remonte, par hasard\nl\u00e0 trouv\u00e9e, cach\u00e9e au fond de l\u2019armoire et d\u00e9couverte, intruse de mes nuits qui\ns\u2019invite, \u00e0 peine un \u0153il en passant du coin de la bouche, r\u00e9sister pour ne pas\ny plonger le nez et replonger, s\u2019\u00e9tonner que l\u2019odeur persiste m\u00eame derri\u00e8re la\nlavande et le cade, fine toute fine \u00e0 transpirer la transparence, l\u2019effacement\nprogressif de la chair, couleur chair, oui, c\u2019est \u00e7a la couleur&nbsp;: de la\nchair qui s\u2019efface et annonce la couleur, empreinte \u00e0 l\u2019envers, contours d\u2019une\nplus qu\u2019ombre maintenant, spectre blanchi pli\u00e9, dissimul\u00e9 aux fins fonds, us\u00e9e,\nfatigu\u00e9e, tellement qu\u2019elle dispara\u00eet, mouvements de la chemise sur corps en\ngestes infimes , remont\u00e9e malgr\u00e9 elle sous les aisselles par le frottement du\ndrap sur le coton trop fragile, tirer vers le plus bas sans d\u00e9chirer la toile. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Flasque (presque une\nflaque) et d\u00e9fraichie, distendue, distordue, un linceul, un ectoplasme, un\nfant\u00f4me, imprim\u00e9 noir d\u00e9lav\u00e9 sur du tissu l\u00e2che et p\u00e2le, consistance o\u00f9\n\u00e7a&nbsp;?, une odeur fleurie impr\u00e9gn\u00e9e, sueur douce et acidul\u00e9e, une odeur\nderri\u00e8re l\u2019odeur, un socle connu et arpent\u00e9 qui convoque, bascule en arri\u00e8re,\ncourte trop courte qui remonte, jambes comme des b\u00e2tonnets d\u2019esquimaux\nd\u00e9voil\u00e9es, blafardes et fr\u00eales, un vague chiffon, rien \u00e0 faire dans mes\naffaires cette chemise de nuit par hasard l\u00e0 trouv\u00e9e, cach\u00e9e au fond de\nl\u2019armoire et d\u00e9couverte,&nbsp; intruse de mes\nnuits qui s\u2019invite, \u00e0 peine un \u0153il en passant du coin de la bouche, r\u00e9sister\npour ne pas y plonger le nez et replonger, ne pas savoir pourquoi autant besoin\nde, pas si\u2026 quand m\u00eame&nbsp;!, s\u2019\u00e9tonner que l\u2019odeur persiste m\u00eame derri\u00e8re la\nlavande et le cade, fine toute fine \u00e0 transpirer la transparence, l\u2019effacement\nprogressif de la chair, couleur chair, oui, c\u2019est \u00e7a la couleur&nbsp;: de la\nchair qui s\u2019efface et annonce la couleur, empreinte \u00e0 l\u2019envers, contours d\u2019une\nplus qu\u2019ombre maintenant, spectre blanchi pli\u00e9, dissimul\u00e9 aux fins fonds, us\u00e9e,\nfatigu\u00e9e, tellement qu\u2019elle dispara\u00eet, mouvements de la chemise sur (son) corps\nen gestes infimes , remont\u00e9e malgr\u00e9 elle sous les aisselles par le frottement\ndu drap sur le coton trop fragile, tirer vers le plus bas sans d\u00e9chirer la\ntoile, garder secr\u00e8te cette nudit\u00e9 d\u00e9charn\u00e9e. <s>Ou alors<\/s>&nbsp; Sortir de la nuit. Chemise = chemise en\ncarton, rabats, de couleurs criardes p\u00e9tantes et joyeuses, enfermer la\npaperasse (suite logique apr\u00e8s le reste), trier, ranger, classer, mettre de\nl\u2019ordre, dans l\u2019armoire th\u00e8me apr\u00e8s th\u00e8me, couches apr\u00e8s couches, les unes sur\nles autres, entassement du rigide, densification, lasagnes, montagnes de\npapiers sages et inertes, dompt\u00e9s. Besoin que la chemise de nuit se travestisse\nen jours, en vie qui reste, en couleurs qui reviennent exultent et triomphent,\nbesoin de mettre en cases, en tas, en pile, refermer l\u2019armoire, l\u2019oublier au\nfond. Enfermer la chemise de nuit dans la chemise en carton et en conserver\nl\u2019odeur.&nbsp; Inspiration-souvenir. Retenir\nsa respiration, fermer les yeux, retenir encore l\u2019image. Expiration du parfum\ndans un souffle de brume souple et diaphane, fragile et vacillante, blanche si\nblanche dans mes nuits. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Ne pas pouvoir nommer, tourner autour&nbsp;:\nn\u2019\u00e9crire ni la chemise de nuit, ni la m\u00e8re, reconstruire simplement. Ce qui est\nmoche aussi. Ce qui est cru et qu\u2019on ne peut plus regarder en face, les\nanecdotes de chairs flasques, l\u2019effacement progressif, l\u2019\u00e9tirement des plaintes\net des jours fades, la distorsion des gestes, l\u2019absorption des affronts qui\ncreusent et ravinent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, un avant-go\u00fbt de l\u2019absence, passage du\nsolide au gazeux invisible et qui prend tant de place. Et puis l\u2019odeur qui\nreste envers et contre tout. Elle vient apr\u00e8s l\u2019image de ce fant\u00f4me qui a fini\nde s\u2019\u00e9teindre, elle tire loin en arri\u00e8re sur quelques sourires, elle convoque\nl\u2019enfance. Je me laisse surprendre par la chair qui s\u2019invite. Partie trop vite\ndans le sensuel, jamais concr\u00e8te, ni concise. L\u2019objet tout seul ne compte pas,\nseul m\u2019importe ce qu\u2019il m\u2019apporte. Cette chemise de nuit, finalement, je\npourrais tout aussi bien la remplacer par\u2026 par quoi d\u2019autre, d\u2019ailleurs \u00e0 part\nmes propres souvenirs&nbsp;? Alors, elle contient tout ce qu\u2019il me reste, tout\nce que je reconstruis patiemment, sautant d\u2019un point de vue \u00e0 un autre, ne\ntrouvant jamais d\u00e9finitivement celui qui cl\u00f4turera l\u2019histoire, pas fini\nd\u2019explorer les fibres et envie pourtant d\u2019en sortir, tentation d\u2019enfermer tout\n\u00e7a dans des boites aux \u00e9tiquettes bien proprettes, aux contenus d\u00e9finitifs\u2026 un\nautre paire de manches, que cette chemise-l\u00e0\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Besoin de fuir les\nimages, je me suis \u00e9ject\u00e9e de l\u2019\u00e9criture o\u00f9 plut\u00f4t elle m\u2019\u00e9jecte de l\u00e0. Vid\u00e9e\net flasque l\u2019envie d\u2019\u00e9crire, comme une \u00e9rection qui retombe face au manque de\nsensualit\u00e9 de cette chemise de nuit pourtant si pleine de sens tous plus\nvertigineux les uns que les autres. Mais plus rien. La panne. A quoi bon tout\n\u00e7a&nbsp;? \u00catre une \u00e9crivaine, quelle blague&nbsp;! Des \u00e9crits vains \u00e0 peine,\nperdus dans la masse. Des jours et des jours sans&nbsp; l\u2019\u00e9criture. Marre de geindre en cachette,\nplanqu\u00e9e derri\u00e8re les mots en enfilade. Peur d\u2019avoir br\u00fbl\u00e9 \u00e9tapes et cartouches\n\u00e0 force de tordre les secrets du tissu entre mes doigts qui savent par avance\no\u00f9 \u00e7a va me mener. Ils trahissent ma t\u00eate, ils emp\u00eachent les mots de couler\nlibrement. Pauvre et vide. Plus rien qui sort de l\u2019essorage, \u00e0 part la rage.\nAucun essor. Y retourner pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De ce bout d\u2019\u00e9toffe\ndiaphane, jaillissent en fragments lumineux les souvenirs et les douleurs. Un\nfil tir\u00e9 comme un passage entre l\u2019absence et ce demain qui tarde si fort \u00e0\ngrandir. Il fait trop nuit et les odeurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin des \u00e0-c\u00f4t\u00e9s&nbsp;: il y aurait quelquefois des\nbulles de douceur, des rires et du plaisir. Ce chemin-l\u00e0 ne parviendrait pas\nvraiment \u00e0 s\u2019imposer, \u00e0 prendre le dessus sur les autres mais il resterait une\npossible consolation, un souffle, un r\u00e9pit dans la lecture. Ce serait comme un\nchemin de traverse que l\u2019on pourrait emprunter quand on en aurait besoin. Un\nchemin secret o\u00f9 la petite fille aurait rang\u00e9, empil\u00e9, accumul\u00e9 comme dans les\nlivres de Claude Ponti, des pages secr\u00e8tes, des fourre-tout, des poires pour la\nsoif. Quelque chose qui conserverait de l\u2019espoir dans une bouteille en verre\npoli \u00e0 d\u00e9couvrir sous les amas, le bric \u00e0 brac , les hypoth\u00e8ses.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">la machine \u00e0 lever te\nretourne CYCLE un tour en arri\u00e8re \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie CYCLE le tambour de la\nmachine \u00e0 laver si longue du lavomatique tes yeux exorbit\u00e9s qui s\u2019embarquent\ndans la course du linge sid\u00e9r\u00e9s satur\u00e9s en&nbsp;\npause double salto faire retomber brusquement le souffle et l\u2019aplatir\navant le d\u00e9part CYCLE urgent le retour vers les sources du cercle pointilleux\nCYCLE les humeurs qui s\u2019\u00e9gouttent au fil du goutte \u00e0 goutte lentement se\ntarissent se dess\u00e8chent et s\u2019arident CYCLE toujours \u00e7a s\u2019\u00e9tiole et \u00e7a meurt ne\nplus jamais revenir CYCLE perdus \u00e0 jamais le go\u00fbt et l\u2019app\u00e9tit perdus pour\nlongtemps l\u2019envie et l\u2019allant CYCLE la folie furieuse qui revient bouillonner\ntourbillonner les sens r\u00e9absorber du monde CYCLE les tracas les emmerdes le\npi\u00e9tinement continu des autres sur nos ombres CYCLE de nos hanches qui\ns\u2019offrent&nbsp; de nos flancs qui se pr\u00eatent\nde nos cerveaux qui s\u2019apaisent CYCLE le man\u00e8ge \u00e0 sensations chercher fouiner\ndans tous les coins les recoins renifler les replis extraire les substances\nsouffler dedans les regonfler CYCLE ne plus y croire vraiment c\u2019est parti on ne\nsait o\u00f9 est ce que \u00e7a valait vraiment le coup CYCLE se renfrogner se rencogner\ns\u2019enfreindre et se trahir CYCLE le m\u00e9pris et l\u2019errance le rassemblement des morceaux\nl\u00e9chages des plaies intenses sutures singuli\u00e8res CYCLE la poussi\u00e8re qui\nrecouvre m\u00eame les \u00e9lans les plus f\u00e9roces t\u2019as beau souffler dessus elle reste\nCYCLE les spirales qui emportent un poil plus loin cheveu apr\u00e8s cheveu CYCLE\nl\u2019ailleurs qui revient nous faire croire \u00e0 l\u2019inconnu CYCLE le gouffre qui\ns\u2019ouvre \u00e0 explorer un infini palpitant devant nos pieds novices devant nos yeux\ncr\u00e9dules CYCLE rebondissant de plus en plus vite de moins en moins loin on voit\nla trace au sol de la chute attendue qui ne fait plus surprise CYCLE le\nramassage \u00e9pars la traque des fragments les recollages en r\u00e8gle CYCLE d\u00e9collage\nimminent du r\u00eave \u00e0 ras de sol CYCLE le d\u00e9tail \u00e9ventr\u00e9 qui coule et dont on se\nrepa\u00eet qu\u2019on repasse \u00e0 foison qu\u2019on lisse avec nos doigts sous toutes les\ncoutures CYCLE les confitures des jardins prolif\u00e8res CYCLE les ann\u00e9es tous ces\nmois \u00e0 gravir jusqu\u2019au sommet d\u2019\u00e9t\u00e9 pour redescendre ensuite aux tr\u00e9fonds de\nl\u2019hiver CYCLE les fatigues et nos pieds qui se trainent CYCLE ce qui palpite\ns\u2019agite et s\u2019assagit CYCLE la col\u00e8re qui gronde d\u00e9vaste et creuse les sillons\nde l\u2019abandon promis CYCLE les paysages \u00e0 modeler les contours ronds \u00e0 dessiner\nCYCLE les ar\u00eates et les failles l\u2019\u00e9puisement et les crachats CYCLE le d\u00e9sespoir\net les griffures lac\u00e9ration de l\u2019\u00e2me impure CYCLE aller toucher la lune adorer\nle soleil CYCLE se rebr\u00fbler les ailes reperdre la m\u00e9moire CYCLE se lever\ndoucement g\u00e9missant pas trop fort juste un peu en soi-m\u00eame CYCLE la dignit\u00e9 les\nmurs que l\u2019on fabrique pour s\u2019\u00e9couter pleurer CYCLE toutes les histoires belles\ntragi-comiques cruelles envol\u00e9es passionnantes merveilleuses et charmeuses\ncontes de f\u00e9es contes \u00e0 vomir et faits divers CYCLE la peinture qui s\u2019\u00e9caille\nla r\u00e9alit\u00e9 crue qui prend ses aises CYCLE la violence un sourire une baffe un\nsoupir un pardon des regrets et des larmes CYCLE les uns les deux les trois et\nles inaccessibles CYCLE les courts les longs les ma\u00eetris\u00e9s les sinueux CYCLE de\nnos circonf\u00e9rences et de nos \u00e0 c\u00f4t\u00e9s CYCLE le sang CYCLE les frissons CYCLE les\n\u0153ufs et les d\u00e9jections sales des corps qui se d\u00e9versent CYCLE le berceau et la\ntombe mais pas CYCLE l\u2019entre-deux ou plut\u00f4t CYCLES mini-CYCLES dans le grand\nCYCLE la draisienne qui avance \u00e7a tourne pas vraiment rond mais \u00e7a persiste on\nfonce dans le tas sans respecter le CYCLE qui r\u00e9siste la loi du CYCLE qui veut\nque tout s\u2019enroule se rencontre et s\u2019en m\u00eale on taille dans le vif on explose\nle CYCLE avec nos pieds d\u2019humains et nos visions si lentes qui regardent le sol\nou le bout de nos nez CYCLE et r\u00e9trospective petit bond en arri\u00e8re vers le\npoint du d\u00e9part CYCLE faire le bilan ramasser les indices remuer la marmite\nesp\u00e9rer un miracle CYCLE repartir d\u2019un bon pied et pas toujours le m\u00eame CYCLE\nvouloir rester couch\u00e9e se vautrer dans du rien et voir tourner les mouches mais\nCYCLE quand la machine \u00e0 lever te retourne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le chemin du livre qui n\u2019existera jamais&nbsp;: en m\u00eame temps\nque l\u2019on suivrait tous les chemins, on se retrouverait face au d\u00e9couragement de\nla narratrice qui, \u00e0 force de vouloir tout embrasser, finirait par se rendre \u00e0\nl\u2019\u00e9vidence&nbsp;: l\u2019ampleur de la mission \u00e9galant celle de la petite fille\nvoulant sauver sa m\u00e8re, il se pourrait bien qu\u2019elle ne parvienne jamais \u00e0\n\u00e9crire compl\u00e8tement ni d\u00e9finitivement cette histoire. On assisterait alors \u00e0\nl\u2019\u00e9criture de chemins dans les chemins apr\u00e8s avoir assist\u00e9 au d\u00e9piautage de\nchacun qui aurait conduit \u00e0 d\u2019autres et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 la perte\ncompl\u00e8te du sens commun ou l\u2019apparition d\u2019une folie furieuse&nbsp;: comment un\nlivre raconterait l\u2019histoire d\u2019un livre qui ne s\u2019\u00e9crirait pas tout en en \u00e9crivant\nplein d\u2019autres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019abord on n\u2019en distingue\nque la po\u00e9sie. On se dit il est fait tout expr\u00e8s pour nos yeux puisque seul le\npoint de vue culminant des fen\u00eatres du deuxi\u00e8me \u00e9tage permet de contempler ce\ntoit de tuiles rouges. On se dit que c\u2019est comme un cadeau que la ville nous\nfait, ce petit bout de toit, en face, en contrebas de la fen\u00eatre, que personne\nd\u2019autre ne voit. Un territoire vierge, inconnu, des promesses d\u2019explorations\nd\u00e9licieuses, furtives et confidentielles dans ce monde en vis-\u00e0-vis. On en\nricane sous cape. Il saute un peu au visage avec ses tuiles rouges qui\ncontrastent avec la grisaille banale des lauzes alourdissant les toits d\u2019ici.\nQuelques merles, en prime, y fur\u00e8tent, l\u2019air de rien. C\u2019est leur terrain de\njeu, l\u2019\u00e9chappatoire apr\u00e8s les piaillements des nids voisins, un petit bond, un\nsautillement pour se d\u00e9gourdir les pattes hors des nich\u00e9es qui crient, des\nfemelles qui trillent. Quelques zigzags dans la vieille mousse entre copains,\nquelques frayeurs quand le voisin s\u2019\u00e9lance et chasse un importun, peut-\u00eatre\nancien rival de couv\u00e9e. On assiste \u00e0 des spectacles permanents, des tracas\nd\u2019oiseaux en continu, on imagine la vie du quartier dans le tilleul au fond.\nC\u2019est le Marcovaldo du volatile. En y regardant d\u2019un peu plus pr\u00e8s, souvent quand\nle soir tombe et que les merles ont regagn\u00e9 sagement leurs p\u00e9nates, la po\u00e9sie\ns\u2019\u00e9loigne un peu. Les ombres r\u00eaches des ilots de mousse sombre qui ont colonis\u00e9\nles tuiles ont l\u2019air un peu moins accueillantes. De longs poils termin\u00e9s par\ndes spores qui ressemblent \u00e0 des yeux leur sortent des narines. On se demande\nalors qui observe l\u2019autre. Bien malin qui pourrait r\u00e9pondre. On se sent un\npetit peu moins privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 jouer les guetteurs. Partout, de petits morceaux\nd\u2019argile rouge\u00e2tres t\u00e9moignent de la d\u00e9gradation du toit, les tuiles\ns\u2019encastrent parfois si mal qu\u2019on pourrait penser qu\u2019une \u00e2me malveillante les a\nsimplement jet\u00e9es \u00e0 la vol\u00e9e sans se pr\u00e9occuper de l\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9. Il y a m\u00eame un\ncreux qui se dessine dans le soleil couchant, menace certaine d\u2019un \u00e9croulement\nprochain vers l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent, sur la t\u00eate des gens qui y travaillent.\nMais s\u00fbrement, la charpente s\u2019effondrera la nuit, durant un gros orage,\n\u00e9pargnant des vies humaines, il ne faut pas voir tout en noir. Quand le regard\nse fixe enfin sur la goutti\u00e8re rouill\u00e9e qui souligne la fin du toit, c\u2019en est\nd\u00e9finitivement fini de la po\u00e9sie. Ce pauvre manche blanch\u00e2tre piquet\u00e9 d\u2019ocre\nqui le ronge pend lamentablement sur ses derniers centim\u00e8tres comme un bras\ncass\u00e9 qu\u2019on aurait trop tard\u00e9 \u00e0 repl\u00e2trer et n\u2019aurait d\u2019autre solution que de\nse soutenir lui-m\u00eame. Une vaste d\u00e9solation juste sous nos fen\u00eatres. Ne manquent\nque les chauves-souris qui soudain se lancent dans une sarabande macabre,\nrase-mottes et piqu\u00e9s pour tenter de happer le peu de moucherons \u00e9pargn\u00e9s par\nles merles voraces. On finit par ne plus vouloir&nbsp; regarder ce paysage en miniature. Du moins,\npendant les heures difficiles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je me laisse surprendre par la chair qui s\u2019invite. La r\u00e9alit\u00e9\ncrue ne se laisse pas voir, seulement des fragments aux bords effiloch\u00e9s. Au\nloin, une montagne \u00e9vidente pos\u00e9e l\u00e0 dans une brume l\u00e9g\u00e8re. Un sommet que les\nyeux embrasent de loin, une image, un paysage. Les jambes se r\u00e9signent et\narpentent jusqu\u2019\u00e0 s\u2019approcher, grimpent jusqu\u2019\u00e0 la cime dans l\u2019illusion\nrenouvel\u00e9e qu\u2019elles vont poss\u00e9der le massif. Qu\u2019il suffira que les mains\nt\u00e2tent, que les doigts agrippent sans le l\u00e2cher cet amas de poussi\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.\nEt il sera model\u00e9 enfin, dans une empreinte plus humaine. Compr\u00e9hensible et\nacceptable. Immuable et stable. Dompt\u00e9. Je d\u00e9gringole. Encore.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notes de bas de\npages&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Allusion\nau livre \u00ab&nbsp;Les Malheurs de Sophie&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par la comtesse de S\u00e9gur\nau 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 mi-chemin entre m\u00e9moires et trait\u00e9 de p\u00e9dagogie\ninvers\u00e9e \u00e0 la lecture duquel, les enfants d\u00e9cryptent sans que rien ne soit dit\nvraiment, ce qu\u2019il y a d\u2019injuste \u00e0 \u00eatre trop petit dans un monde d\u2019adultes.<\/li><li>Le\nvillage de Tournefeuille dont on ne tourne pas la page aussi facilement.\nL\u2019impasse existe encore, seul a chang\u00e9 le paysage alentours. \u00celot en friche\nentour\u00e9 d\u2019un urbain sans complexe. Cf. bien d\u2019autres textes.<\/li><li>Pays\nde Sault, pas un pays mais un plateau entre trois paysages, coinc\u00e9 au pied des\nPyr\u00e9n\u00e9es, bord\u00e9 par les cathares et plus loin le Capcir. Rappelle un sauvetage (se\nreporter aussi \u00e0 la Salvetat du Larzac ou sur Agout). On ne sait pas vraiment s\u2019il\ns\u2019agit d\u2019\u00eatre sauv\u00e9 ou bien de fuir.<\/li><li>Ce\nqu\u2019on appelle des cazelles&nbsp;: petites constructions de pierres minuscules\nen vo\u00fbte destin\u00e9es \u00e0 abriter les gardiens de troupeaux. D\u2019anciennes traces de\nconduits de chemin\u00e9e prouvent que l\u2019on pouvait y faire du feu pour se chauffer\nou cuisiner, se pr\u00e9server des animaux sauvages peut-\u00eatre.&nbsp;<\/li><li>Extrait\nde la quatri\u00e8me de couverture d\u2019\u00ab&nbsp;Histoire de la chauve-souris&nbsp;\u00bb,\nPierrette Fleutiaux, 1975&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>S&rsquo;il vous\nvient un jour une sombre cr\u00e9ature ail\u00e9e dans les cheveux, vous pouvez crier\n\u00abD\u00e9barrassez-moi de cette chauve-souris!\u00bb ou au contraire \u00abRendez-moi ma\nchauve-souris!\u00bb. Mais peut-\u00eatre ne savez-vous pas crier et en ce cas, bon gr\u00e9\nmal gr\u00e9, vous ne dites rien et observez ce qui se passe.<\/em><em><br>\nC&rsquo;est alors toute une histoire, surtout si vous\n\u00eates une tr\u00e8s jeune fille, peu habitu\u00e9e \u00e0 ce qui tournoie et louvoie dans le\nmonde&#8230;<br>\nEt il faudra bien, il faudra bien cohabiter avec\nla chose, qui ne vous l\u00e2che plus, et certains vous auront en horreur \u00e0 cause\nd&rsquo;elle, et certains vous adoreront \u00e0 cause d&rsquo;elle&#8230;&nbsp;\u00bb<\/em><em><\/em><\/li><li>Les\nboules en verre servaient de flotteurs aux filets de p\u00eache. Elles \u00e9taient\nentour\u00e9es de cordages qui les pr\u00e9servaient des chocs lorsque les marins\njetaient ou relevaient les casiers dans l\u2019oc\u00e9an. Il \u00e9tait de ce fait impossible\nque deux flotteurs soient en contact une fois dans l\u2019eau. Il ne se produisait\ndonc aucun choc susceptible de briser ce verre au demeurant tr\u00e8s \u00e9pais.<\/li><li>Castelnavet&nbsp;:\nvillage du Gers qui sonne comme une plaisanterie. En r\u00e9alit\u00e9, le nom de\nCastelnavet (Cast\u00e8thnav\u00e8th en gascon)&nbsp;signifierait\n\u00ab&nbsp;Ch\u00e2teau Neuf&nbsp;\u00bb et pas du tout un l\u00e9gume.<\/li><li>Dans\nles ann\u00e9es soixante et soixante-dix, le mobilier en formica a connu un\nengouement terrible dans les foyers. Invent\u00e9 aux Etats-Unis au d\u00e9but du XX\u00e8me\nsi\u00e8cle, ce mat\u00e9riau est utilis\u00e9 au d\u00e9part comme isolant \u00e9lectrique \u00e0 la place\ndu mica. Il arrive en France en m\u00eame temps que le nylon et le chewing-gum. Le\nplastique stratifi\u00e9 formica est un assemblage de feuilles en papier kraft\nimpr\u00e9gn\u00e9 de r\u00e9sine de synth\u00e8se et soumis \u00e0 un traitement chimique. On se\nservait ensuite de ces grandes feuilles pour r\u00e9aliser des placages sur des\nmeubles ou des objets. A Quillan, dans la Haute-Vall\u00e9e de l\u2019Aude, au d\u00e9but des\nann\u00e9es 2000, la fermeture de l\u2019usine \u00ab&nbsp;Formica&nbsp;\u00bb qui employait 149\nsalari\u00e9s depuis les ann\u00e9es 50 a \u00e9t\u00e9 un coup dur pour l\u2019\u00e9conomie locale. Quatre\nans auparavant, non loin de l\u00e0, \u00e0 Limoux, les usines Myris \u2013chaussures- avaient\n\u00e9galement ferm\u00e9 leurs portes laissant sur le carreau de nombreuses ouvri\u00e8res.\nCes derni\u00e8res ont d\u2019ailleurs publi\u00e9 un recueil de t\u00e9moignages \u00e0 partir d\u2019un\natelier d\u2019\u00e9criture organis\u00e9 dans le cadre de leur reconversion professionnelle.<\/li><li>Le\nquartier du Mirail, Toulouse, d\u2019abord con\u00e7u pour \u00eatre une ville nouvelle,\ndestin\u00e9e \u00e0 accueillir les classes moyennes. L\u2019essor de l\u2019a\u00e9ronautique\nn\u00e9cessitait de trouver des solutions de logement pour les salari\u00e9s du bassin\nd\u2019emploi. Les travaux ont \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9s par tranches. Le quartier de La\nReynerie, disposant de son propre lac artificiel, date du d\u00e9but des ann\u00e9es\nsoixante-dix. Au fil des ann\u00e9es et au gr\u00e9 des divergences politiques, ce qui\ndevait \u00eatre un projet valorisant la mixit\u00e9 sociale et rejetant toute id\u00e9e de\nghetto, s\u2019est finalement transform\u00e9 en quartier d\u00e9favoris\u00e9 habit\u00e9 par les b\u00e9n\u00e9ficiaires\ndu regroupement familial et des familles de rapatri\u00e9s d\u2019Alg\u00e9rie.<\/li><li>Val\u00e9ry\nGiscard d\u2019Estaing, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise de 1974 \u00e0 1981. <\/li><li>Le\ncanal du Midi, pens\u00e9 par Pierre-Paul Riquet et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 longtemps par des\ntombereaux de coll\u00e9giens riverains, relie l\u2019oc\u00e9an Atlantique \u00e0 la mer\nM\u00e9diterran\u00e9e.<\/li><li>Le\nplateau du Larzac a \u00e9t\u00e9 un haut lieu de lutte de 1971 \u00e0 1981. Les paysans\nmenac\u00e9s d\u2019expropriation par le projet d\u2019agrandissement du camp militaire ont\nrefus\u00e9 de c\u00e9der et ont re\u00e7u le soutien massif de personnes issues de diverses\norganisations militantes, politiques, de groupuscules engag\u00e9s. En 1981,\nFran\u00e7ois Mitterand annule le projet d\u2019extension. La lutte du Larzac, qui s\u2019est\ntoujours caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019action non-violente, reste un mod\u00e8le exemplaire\nd\u2019intelligence collective dans la construction des actions et l\u2019\u00e9galit\u00e9 de&nbsp; tous les acteurs dans les prises de\nd\u00e9cisions. Aujourd\u2019hui, les terres sont sous la responsabilit\u00e9 du Minist\u00e8re de\nl\u2019Agriculture et sont g\u00e9r\u00e9es par la SCTL (Soci\u00e9t\u00e9 Civile des Terres du Larzac)\nqui les attribue selon les projets, \u00e0 des personnes d\u00e9sireuses de s\u2019installer\nsur des activit\u00e9s agricoles et d\u2019accueil, sous la forme de baux\nemphyt\u00e9otiques.&nbsp; <\/li><li>Le\n21 septembre 2001, \u00e0 Toulouse, quelques jours apr\u00e8s les attentats du World\nTrade Center, une explosion dans l\u2019usine AZF cause la mort de trente et une\npersonnes et en blesse quelques milliers, certaines irr\u00e9m\u00e9diablement. Le\nsouffle est tellement violent qu\u2019il s\u2019entend \u00e0 80 kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde et\nprovoque des d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riel si importants que de nombreuses personnes devront\n\u00eatre \u00e9vacu\u00e9es de leur domicile pour \u00eatre relog\u00e9es en urgence parfois pour de\nlongs mois. Le groupe Total,&nbsp;\npropri\u00e9taire du site finira par \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 indemniser les victimes\n\u00e0 l\u2019issue d\u2019un proc\u00e8s qui aura dur\u00e9 12 ans. <\/li><li>Au\nd\u00e9but des ann\u00e9es 2000, un collectif d\u2019artistes d\u00e9cide de squatter l\u2019ancienne\npr\u00e9fecture de Toulouse. Ils installent des ateliers et exp\u00e9rimentent\nl\u2019autogestion d\u2019un lieu qui devient rapidement un endroit incontournable de m\u00e9lange\nde pratiques culturelles et de r\u00e9sidences artistiques. C\u2019est un lieu d\u2019\u00e9change\net de mixit\u00e9 sociale au plein c\u0153ur d\u2019un des quartiers les plus bourgeois du\ncentre ville. Le projet du collectif Mix\u2019Art Mirys a pour vocation de persuader\nle pouvoir politique de trouver une solution de logement p\u00e9renne pour ces\nartistes exclus des lieux de cr\u00e9ations subventionn\u00e9s. Un lieu pour cr\u00e9er,\nexp\u00e9rimenter et diffuser une autre culture. <\/li><\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un seul texte en plusieurs qu\u2019on lirait sans reprendre son souffle et \u00e0 toute vitesse. Il s\u2019agirait ici de balayer l\u2019enfance de toutes ses poussi\u00e8res, lever le moindre doute, le regarder voleter et s\u2019enfuir \u00e0 travers les fen\u00eatres grandes ouvertes. Ce serait comme sauter d\u2019une image \u00e0 une autre. 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